Croissance

Le vieillissement démographique de l’Asie est-il compatible avec ses ambitions financières ?

Créé le

22.04.2014

-

Mis à jour le

22.05.2015

En Asie, la capacité à cumuler des excédents extérieurs et à drainer les capitaux nécessaires au financement de l’investissement risque de se trouver notablement impactée par le vieillissement accéléré de certains pays, comme la Chine ou la Corée. Ces évolutions pourraient fragiliser le développement de leurs marchés de capitaux.

L’Asie est-elle sur la voie de devenir le principal centre financier mondial ? La tentation est naturellement grande de le penser. Avec plus de la moitié de la population mondiale et un potentiel de croissance économique à moyen terme qui, selon le FMI, serait deux fois plus élevé que celui de la moyenne planétaire, une telle évolution n’aurait rien de véritablement surprenant. La région concentre déjà quasiment un cinquième du produit intérieur brut mondial et une proportion d’ailleurs encore plus élevée des transactions financières planétaires ; la capitalisation de ses entreprises cotées est déjà équivalente à celle de l’ensemble de la zone euro ; enfin, avec un taux d’épargne structurellement élevé, l’Asie émergente recèle également la plus grande ressource potentielle de formation d’épargne au monde. À taux d’épargne inchangé, ce sont trois à quatre trillions de dollars d’épargne supplémentaire que les pays d’Asie émergente pourraient procurer d’ici à 2020, soit 45 % à 60 % de l’augmentation du stock d’épargne mondiale envisageable à cette échéance. L’Asie dispose donc, tout au moins sur le papier, d’atouts considérables pour mener à bien le développement de son système financier, et compte tenu de sa taille, les estimations sur ce que pourraient représenter les marchés de capitaux asiatiques d’ici à vingt ou trente ans sont le plus souvent sidérantes.

Mobiliser l’épargne

Plusieurs raisons viennent toutefois mitiger cet état des lieux.

La première naît de la jeunesse des marchés locaux et du relatif retard de développement de l’intermédiation financière par rapport à celui de l’économie réelle. Le financement des économies asiatiques reste encore principalement assuré par le tissu bancaire ou, par des pratiques anarchiques de shadow banking propices à une instabilité récurrente. Les réglementations en place ne sont, par ailleurs, guère favorables à la rentabilité de l’épargne et ne jouent pas le rôle incitatif susceptible de drainer les capitaux individuels vers le financement de l’économie. L’absence de ces capteurs augmente la probabilité de formation de bulles immobilières dont les effets à long terme risquent de détourner davantage l’épargne de l’investissement. Or, le développement des marchés de capitaux ne se fera pas sans mobilisation d’une épargne très largement concentrée dans les mains des ménages ; c’est là sans doute le plus grand défi auquel l’Asie émergente doit faire face. Car mobiliser l’épargne suppose sa sécurisation à travers l’existence d’instruments de placements garants d’un degré de sécurité de plus en plus recherchée par ses détenteurs, ces derniers étant, par ailleurs, de plus en plus âgés. N’oublions pas, en effet, que si l’Asie se développe vite, elle vieillit aussi très vite, probablement trop vite au regard de la distance qui sépare ses économies de la maturité.

Vers un vieillissement accéléré

Avec deux décennies de retard, la photographie démographique des pays les plus influents de l’Asie en développement que sont en particulier la Chine et la Corée, ressemble à s’y méprendre à celle traversée par le Japon depuis le début des années 1990. Selon les projections de l’ONU :

- l’âge médian de la population chinoise augmenterait de plus de onze années d’ici à 2040, passant de 35 ans aujourd’hui à 46 ans, soit un vieillissement presque deux fois plus rapide que celui prévu pour l’Europe (de 40 à 46 ans), et plus rapide encore que celui observé au Japon depuis 1990, de 37 à 44 ans aujourd’hui.
- Le vieillissement aurait pour conséquence de réduire la population d’âge actif de 100 millions de personnes d’ici au même terme, soit une perte de 10 % des ressources actuelles, sous l’effet notable d’une contraction de 200 millions des jeunes adultes (- 28 %) âgés de 15 à 44 ans, plus marquée que ce qui est prévu dans le cas allemand (- 24 %).
- Dans le même temps, la population des plus de 65 ans se gonflerait de 200 millions de personnes, passant de 8 % de la population chinoise aujourd’hui à plus de 24 % en 2040, soit encore de 11 seniors pour 100 adultes en âge de travailler actuellement, à 39 en 2040 ;
- Enfin, la Chine verrait son poids dans la population mondiale en âge de travailler chuter de 22 % aujourd’hui à 15 % d’ici à 2040, puis à peine plus de 10 % d’ici à 2060.

Souvent laissées pour compte, ces ruptures démographiques conditionnent pourtant dans une large mesure ce que l’on peut attendre des développements financiers à venir.

La raréfaction de la main-d’œuvre

Les difficultés économiques que suggère le processus de vieillissement en cours sont considérables, notamment pour des économies dont l’essor a jusqu’ici principalement reposé sur l’abondance de main-d’œuvre.

Il est en particulier difficile d’imaginer que la Chine puisse maintenir son rang de premier producteur mondial de produits manufacturés avec une telle déformation de son socle démographique. La raréfaction de la main-d’œuvre que nous signalent les tendances en cours finira selon toute vraisemblance par augmenter le coût de la ressource en emploi et par en diminuer, de fait, l’utilisation. Le phénomène n’est pas nouveau : l’élévation du niveau de vie et de qualification a déjà valu à l’économie chinoise une perte remarquable de sa position compétitive depuis le début de la décennie, mais il y a fort à parier que cette tendance s’amplifiera dans les années à venir.

La chute programmée de la population des jeunes adultes de 15 à 44 ans qui se verrait réduite de quelque 200 millions de personnes d’ici à 2040, soit encore de plus du quart, pose d’autres questions. C’est en effet sur l’abondance de ses jeunes adultes qu’ont résidé une très large part de l’avantage compétitif chinois et l’essor de son industrie à bas coût. C’est également parmi cette tranche de la population que se trouve l’essentiel des gisements de productivité du travail, cette dernière ayant tendance à décroître au fil de la seconde moitié de la vie active. Le moteur de l’investissement industriel qu’a représenté l’abondance de population en âge de travailler est donc bel et bien menacé : avec moins de 65 % de sa population d’âge actif d’ici à 2040, la Chine pourrait connaître, toutes choses égales par ailleurs, un affaissement de son taux d’investissement d’au moins 15 points de PIB au cours des vingt prochaines années.

Un impératif de redistribution

Outre les effets de la raréfaction de la main-d’œuvre sur le coût du travail, la pérennité du développement économique chinois ne pourra guère se passer d’un système de redistribution des revenus et de protection sociale que le vieillissement de la population rendra incontournable. Si nul ne peut prédire avec précision aujourd’hui les délais avec lesquels ces systèmes se mettront en place, cette évolution réduira forcément, avec le temps, une part additionnelle de l’avantage compétitif du pays.

On le comprend, les perspectives de croissance structurelle de la Chine pourraient être beaucoup plus sévèrement impactées que généralement admis par le vieillissement accéléré de sa population. De telles perspectives ne constituent assurément pas le socle le plus prometteur pour la croissance future et le développement des marchés de capitaux.

En premier lieu parce qu’il pourrait résulter de ces changements structurels une instabilité accrue en même temps qu’une baisse du potentiel de croissance. En second lieu, parce que sur le strict plan financier, la Chine arrivera bientôt au terme de ce qui constitue normalement la période la plus propice au développement des capacités de financement, caractérisée par la montée en puissance de la population à fort potentiel d’épargne (deuxième moitié de l’âge actif) dans la population totale. En pleine ascension depuis le milieu des années 1990, la croissance de cette cohorte de la population chinoise devrait disparaître au cours des quinze prochaines années et emporter avec elle une bonne part du potentiel supposé d’épargne domestique du pays. La capacité de financement de l’investissement, celle du pays à cumuler des excédents extérieurs et à drainer les capitaux risquent par conséquent de s’en trouver notablement impactées.

L’Asie pourra-t-elle devenir la plaque financière internationale escomptée sans la Chine et sans la plupart des nations les plus avancées de la région, toutes vieillissantes à grand pas ? L’hypothèse est peu vraisemblable.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº773bis