La transition énergétique ne se fera pas sans investissements massifs. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estimait ainsi en 2014 que le volume d’investissements au niveau mondial contribuant à la lutte contre le changement climatique dans le domaine de l’énergie devrait passer d’environ 400 milliards de dollars par an à plus de 2 200 milliards de dollars par an en 2035, si nous souhaitons stabiliser la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à 450 particules par million (ppm), reconnu par la communauté scientifique comme le « seuil de danger » pour le climat. Autrement dit, c’est chaque année l’ensemble de la richesse créée par la France qu’il faudra dédier à l’investissement en faveur de la transition.
Remplacer des flux de carbone par des flux de capitaux
Ce besoin d’investissement ne se résume pas, tant s’en faut, à celui requis pour accroître la production d’énergie à partir de sources renouvelables. Le cœur de ces investissements porte en effet sur des actions d’efficacité énergétique, permettant de réduire la consommation d’énergie. Selon la Commission européenne, pour mettre en œuvre ses objectifs climat et énergie d’ici à 2030, l’Union européenne (UE) doit investir plus de 200 milliards d’euros par an dans son système énergétique, dont 40 % dans les bâtiments, 23 % dans la production d’électricité, 23 % dans les réseaux, pour partie au niveau local (dans les réseaux dits intelligents ou « smart grids ») mais aussi pour renforcer les interconnexions électriques en Europe, et 15 % en action d’efficacité énergétique notamment chez les industriels. La France devra quant à elle investir massivement avec une hausse a minima de 50 % des investissements annuels dans le secteur électrique d’ici 2030, d’après les conclusions du débat national sur la transition énergétique conduit lors du précédent quinquennat.
Cet effort d’investissement français est d’ailleurs confirmé par les exigences du Plan climat dévoilé en juillet 2017 par le ministre d’État Nicolas Hulot. Ce plan s’appuie lui-même fortement sur le grand plan d’investissement voulu par le président Macron, dont la transition écologique est devenue une des priorités. Il prévoit notamment la disparition des « passoires thermiques » par le biais d’un investissement total de 4 milliards d’euros ou encore l’amélioration de la performance énergétique des bâtiments publics via un investissement du même montant. D’autres priorités seront poursuivies, comme le renforcement du soutien financier, via le « fonds chaleur » géré par l’ADEME, au développement de la chaleur d'origine renouvelable, utilisée pour le chauffage ou à des fins de production industrielle ; ou encore le soutien à la filière au développement du biogaz, que la Banque Publique d’Investissement (Bpifrance) accompagnera.
Le défi macrofinancier est donc clair : il va falloir dans les prochaines années orienter massivement de l’épargne vers l’énergie et trouver les bons canaux pour le faire. Où trouver les ressources financières nécessaires quand les industriels du secteur sont sous tension et quand les États ne peuvent pas prendre le relais seuls, c’est-à-dire que les modes historiques de financement des infrastructures énergétiques, les financements directs par les États ou par les industriels du secteur, sont fragilisés ?
Une chance est justement que l’épargne est abondante au niveau mondial et cherche aujourd’hui ses débouchés. Ce déséquilibre est tel que plusieurs institutions financières et instances internationales, du FMI au G20, ont fait de l’investissement dans l’infrastructure, a fortiori « verte », un des enjeux majeurs des politiques économiques des prochaines années. Le « plan Juncker » en est l’écho au niveau européen.
Cette épargne abondante est notamment gérée par les investisseurs institutionnels, schématiquement les assureurs, les caisses de retraite et autres fonds de pension ainsi que les fonds souverains. Ces investisseurs voient ainsi leurs actifs sous gestion croître massivement, pour flirter avec la barre des 100 000 milliards de dollars.
Si l’infrastructure non cotée représente actuellement moins de 1 % des 100 000 milliards évoqués, on peut s’attendre à un triplement de ces enveloppes pour atteindre 3 % sur les trois ans qui viennent. 2 000 milliards de dollars pourraient donc affluer dans les prochaines années vers l’infrastructure, avec une appétence particulièrement forte pour l’infrastructure verte, en écho à la montée en puissance de l’investissement responsable. L’infrastructure, plus rémunératrice que des obligations publiques du fait du risque industriel et économique associé, offre dès lors une alternative appréciable, a priori sans prise de risque inconsidérée.
La potentielle impasse macrofinancière de financement de la transition commence-t-elle à trouver ici une solution ? Seulement en partie, tant les « canaux » d’appariement entre l’épargne disponible et l’investissement nécessaire dans la transition restent pour partie à construire.
Réussir le virage de la « massification »
La transition énergétique est un changement radical de modèle industriel mais aussi financier. De manière très schématique, l’enjeu de l’équipement énergétique de notre territoire jusqu’au début du XXIe siècle était le développement et le financement « d’objets » de taille significative, comme l’édification du réseau de transport d’électricité ou encore les centrales de productions centralisées, qu’elles soient hydroélectriques, nucléaires ou thermiques. La « maille » de l’investissement est dans ce cadre la centaine de millions d’euros voire le milliard (ou plus).
Cet enjeu reste présent et ne peut pas être négligé complètement mais la révolution de la transition énergétique est bien celle du diffus. Il s’agit désormais de porter et financer une myriade de « petits » projets présents partout ou presque dans les territoires. Qu’on pense aux expérimentations d’écoquartiers, incluant l’intégration d’intelligence dans la gestion des réseaux, à l’introduction de la « télérelève » pour le comptage des flux d’électricité, d’eau, de gaz ou de chaleur. Ces cas correspondent tous à des exemples de ce qu’est désormais l’investissement dans l’énergie. L’enjeu est donc d’agréger, de regrouper, ces projets, qui restent trop complexes pour être traités par un financement bancaire simple, pour les rendre « visibles » pour les investisseurs. Sans ce regroupement, ces projets étaient soit financés à titre exceptionnel par des acteurs publics, comme les collectivités territoriales, soit par les opérateurs industriels (exploitants ou constructeurs) impliqués et, dans de plus rares cas, par des banques, souvent locales (caisses régionales) ou publiques (comme le groupe Caisse des Dépôts en France ou encore la KfW en Allemagne). Le passage à un déploiement massif nécessite de mettre en place une stratégie plus systématique pour aller chercher d’autres modes de financements.
Un enjeu, particulièrement prégnant en France et en Europe, est celui de la rationalisation de la commande publique pour grouper les projets et atteindre ainsi une taille critique. Concrètement, un exécutif régional peut décider de lancer un appel d’offres global pour la rénovation énergétique d’une partie importante de ses lycées et atteindre rapidement une taille critique de plusieurs centaines de millions d’euros de travaux. Une telle opération peut être lancée à travers l’attribution d’un marché cadre de partenariat par exemple – innovation juridique introduite en France en 2015. Ce nouvel outil permet en pratique de confier à un groupement emmené par un investisseur-développeur le soin de conduire les diagnostics énergétiques avant de financer les opérations individuelles de rénovation en tant que telles et de récupérer cet investissement à travers le versement de loyers indexés sur la performance énergétique payé par la personne publique. La nouveauté réside dans le fait de ne pas avoir à « attendre » que l’ensemble des projets aient fait l’objet de diagnostics, ce qui est souvent complexe à effectuer pour une collectivité, pour faire appel à un partenaire investisseur-développeur. Le même raisonnement peut se faire à différentes échelles territoriales pour des opérations similaires ou d’autres thématiques (éclairage public, solaire toiture, etc.).
Mais tout ne dépend pas des seuls pouvoirs publics ; des fonds privés interviennent également dans ces financements. Meridiam, par exemple, est un développeur investisseur de long terme dans les infrastructures ayant plus de 6 milliards d’euros sous gestion et un portefeuille global de plus de soixante projets. Il a été amené à innover, notamment dans le cadre du fonds Meridiam Transition lancé avec les principaux investisseurs institutionnels français dans le prolongement de la COP 21, désormais doté de près de 500 millions d’euros. Si cette initiative peut investir dans des projets verts « classiques », notamment renouvelables, d’une taille significative (plusieurs centaines de millions d’euros d’investissement), pour lesquels le modèle d’affaires pour un investisseur est éprouvé, l’enjeu était aussi d’aller « capter » des projets à l’impact en faveur de la transition significatif mais d’une taille d’investissement faible, allant de quelques dizaines de milliers à quelques millions d’euros.
La seule façon d’aborder ces projets est de penser en portefeuille. Le problème est que ledit portefeuille ne se crée pas seul mais, au risque de l’euphémisme, commence par un projet, puis deux, puis trois, etc., pour atteindre une taille critique suffisante et rendre ces projets attractifs.
Pour mémoire, le financement de projets consiste à faire intervenir des prêteurs, bancaires ou obligataires, pour financer des projets sans recours sur les actionnaires des sociétés portant ces projets. Cette technique, éprouvée et dont la Place de Paris est aux avant-postes internationaux, s’applique particulièrement bien aux actifs d’infrastructure, notamment renouvelables. L’ONU et Bloomberg recensaient plus de 187 milliards de dollars de financement alloués sous cette forme en 2016 à des projets renouvelables. Toutefois, ces financements, qui sont notamment apportés massivement par les
Les « petits » projets sont donc orphelins et nécessitent d’adopter une approche d’agrégation telle que décrite précédemment. Cela ne signifie pas qu’il s’agit de renoncer à l’intervention de prêteurs senior mais ceux-ci pourront être mobilisés dans un second temps sur la base de portefeuilles de projets. Pour qu’un tel montage puisse voir le jour, il faut toutefois que les porteurs de chacun de ces projets s’astreignent à une grande rigueur dans le montage technique, juridique et financier. L’enjeu est d’appliquer dès le premier projet la discipline d’une approche en financement de projets. C’est le rôle que peuvent jouer des investisseurs avec une appétence pour le développement comme Meridiam. Cette philosophie s’applique à des objets divers de la transition, à l’instar d’installations de méthanisation de co-produits agricoles, qui, pour les plus grosses, représentent une dizaine de millions d’euros d’investissement, à la purification de gaz dit de décharge pour en faire du gaz injectable sur les réseaux de gaz de ville, à l’installation de bornes de recharge pour véhicules électriques sur autoroute (un million « pièce ») ou dans des copropriétés (quelques dizaines de milliers d’euros) ou encore le développement de solutions « résidentielles » de stockage d’électricité afin de favoriser l’autoconsommation.
Une approche européenne est par ailleurs essentielle pour permettre de relever ce défi de la massification. Méridiam a par exemple bénéficié d’un retour d’expérience allemand, à travers la constitution d’un portefeuille de méthaniseurs de grande taille en Allemagne en co-investissement avec un acteur français, Evergaz. Du fait de ce retour d’expérience, Meridiam peut désormais aborder les projets français, souvent de plus petite taille unitaire du fait d’un modèle de développement de cette filière en France moins centré sur la production d’énergie en tant que telle.
À bien des égards, la réussite de cette mue dépend de la communauté des investisseurs elle-même. Le temps de l’investisseur passif, attendant, tel Godot, qu’un projet lui soit présenté « sur étagère » est sans doute révolu. L’investisseur doit devenir moteur, nouer un dialogue direct avec les autorités publiques, les parties prenantes et les industriels pour faire émerger les projets. L’avenir appartient sans doute à ceux qui sauront prendre des risques maîtrisés et agir en développeur et intégrateur de projets, s’appuyant sur la filière industrielle française remarquable, des start-up innovantes aux grands groupes, que la France a su développer dans le domaine de l’énergie.
C’est un changement de modèle que la place financière parisienne peut toutefois initier et faire rayonner au-delà du territoire européen, notamment en Afrique, qui est désormais la frontière de la lutte contre le changement climatique au niveau mondial.