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Passer un filtre vert sur ses investissements : une décision prudente

Le mouvement de dépréciations massives entamé dans certains secteurs comme les charbonniers américains participe à la prise de conscience de l’existence du risque climat par les investisseurs. Analyser ce risque peut leur permettre de modifier leurs allocations stratégiques d’investissement. Ce qu'ils commencent à faire.

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Revue de l'article

Le risque climat commence à être associé à des événements climatiques comme Irma ou Harvey, survenus courant septembre 2017, qui laissent non seulement des régions exsangues, mais aussi des factures dont les montants atteignent plusieurs dizaines de milliards d’euros. Le risque climat pourrait-il peser tout aussi lourd sur vos portefeuilles ? Popularisé en 2015 dans le cadre des études liées aux préparatifs de la COP 21 qui a abouti à l’Accord de Paris, le concept de stranded assets (actifs dépréciés en français) résume cette grande menace qui pourrait toucher bon nombre d’entreprises cotées au premier rang des grands indices de référence. L’idée est simple : contenir le réchauffement climatique en deçà de 2 degrés suppose de laisser dans le sol une bonne partie des réserves de pétrole et de charbon et de réduire considérablement l’impact des activités très émettrices de carbone, soit par leur processus de fabrication (comme le ciment), soit par l’usage des produits fabriqués (comme l’automobile). Les entreprises dont le modèle économique et les profits reposent sur ce type d’activités sont donc en risque de dépréciations massives, qui peuvent être très rapides. Le mouvement a déjà commencé dans certains secteurs. La valeur des grands producteurs d’électricité franco-allemands (Engie, EDF, E.on, RWE) diminue inexorablement (voir Graphique), celle des grands charbonniers américains s’est effondrée. Peabody, l’un de ces géants, a fait faillite en avril 2016. Le réassureur Scor, comme d’autres grands acteurs, a pris acte de ce changement de vision sur le secteur de l’énergie et vient d’annoncer qu’il cessait de proposer des assurances pour la création de nouvelles mines de charbon et désinvestissait des entreprises dont plus de 30 % de l’activité dépend du charbon.

Dans le même temps, les secteurs de l’économie numérique et des porteurs de solutions s’envolent. Deux exemples : en 2016, la capitalisation boursière d’Amazon a plus que doublé alors que celle de la multinationale minière Glencore diminuait des deux tiers. En avril 2017, Tesla faisait jeu égal avec General Motors, alors qu’elle a vendu moins de 100 000 voitures contre 10 millions pour le constructeur américain classique, mais la première mise sur la voiture électrique et autonome et donc sur l’avenir de l’automobile. La multiplication des scandales liés au diesel ainsi que les annonces de réglementation de plus en plus restrictives pour ce type de véhicule précipitent la chute des ventes de voitures autrefois reines des salons automobiles. Le mouvement de transition vers une économie bas carbone est donc déjà là, et beaucoup plus rapide que prévu.

Risque de dépréciation

Or la prise de conscience de ce changement est encore lente au sein du monde financier. Chausser des lunettes vertes apparaît toujours pour beaucoup comme un engagement militant relevant d’une niche thématique porteuse qui n’a pas forcément vocation à être généralisée.

Et pourtant, passer un filtre vert sur ses investissements, c'est-à-dire analyser jusqu’à quel point on est exposé à ces secteurs à risque, permet ensuite de décider ou non de modifier son allocation stratégique d’investissement. Diminuer la part de ses valeurs à risque de dépréciation et réorienter ses portefeuilles vers celles qui ont déjà amorcé leur transition ou qui apportent des solutions, comme les énergies renouvelables, devenues ultra-compétitives, semble une option à envisager sérieusement. C’est en tout cas une grille de lecture adoptée par de plus en plus de grands investisseurs internationaux. BlackRock, le géant américain de la gestion d’actifs, premier actionnaire du CAC 40, a annoncé au printemps 2017 que la prise en compte du risque climatique était le premier sujet auquel il souhaitait sensibiliser les entreprises. En France, la Caisse des Dépôts réfléchit à une « feuille de route 2 degrés » qui l’engagerait à évaluer ses décisions d’investissement à l’aune de l’Accord de Paris.

La première étape du processus consiste à mesurer l’empreinte carbone de ses investissements, c'est-à-dire les émissions de gaz à effet de serre qu’ils contribuent à émettre, qu’il s’agisse d’actions cotées, de projets d’infrastructures ou de prêts. Les méthodologies sont nombreuses, pas encore standardisées mais elles permettent d’évaluer les risques et de mieux comprendre ces nouvelles grilles de lecture, indispensables pour un investisseur de long terme.

Le mouvement de prise en compte des risques climatiques s’est développé très rapidement et repose d’ores et déjà sur des pratiques de plus en plus organisées et mutualisées au sein du secteur financier. Les moyens d’action sont variés et la stratégie la plus efficace consiste souvent à les combiner. Les plus répandus sont le désinvestissement, en particulier du secteur du charbon, et l’engagement actionnarial. Dans le premier cas, cela consiste à désigner des secteurs dans lesquels on ne veut plus être présents, en fixant des seuils. Cette pratique est aujourd’hui à l’œuvre en France chez les grands assureurs, mais aussi au sein des institutions de la retraite publique, comme l’Ircantec. Dans le second cas, des coalitions internationales se développent pour pousser les entreprises à dévoiler à leurs actionnaires leurs scénarios de transition compatibles avec le maintien du réchauffement climatique en deçà de 2 degrés. Ces actions d’engagement engrangent des succès, à l’image du vote historique lors de l’assemblée générale d’Exxon le 31 mai 2017, où 62,3 % des actionnaires d’Exxon ont approuvé une résolution de ce type contre la volonté des dirigeants de l’entreprise.

Engagement global

Le mouvement de balancier de la transition énergétique et écologique (TEE) doit conduire les investisseurs à regarder non seulement du côté des risques, mais aussi des opportunités que représente ce qu’on appelle la finance verte. Celle-ci est en plein développement, comme le montre les green bonds, dont les émissions devraient atteindre les 150 milliards de dollars en 2017, après avoir dépassé les 80 milliards en 2016 [1]. La France est particulièrement active dans ce domaine (24 % des émetteurs sont des entreprises françaises, 25 % des émissions sont arrangées par des banques françaises et 27 % des green bonds sont achetées par des investisseurs français, selon les données de Finance for Tomorrow). L’État français a même émis un premier green bond souverain de 7 milliards d’euros début 2017 qui a rencontré un grand succès de marché. Les fonds thématiques environnementaux constituent une autre possibilité. Ils se développent eux aussi mais plus modestement. Novethic en a recensé 165 sur le marché européen en avril 2017 dans lesquels étaient investis 22 milliards d’euros, un chiffre encore loin des besoins de financement de la transition énergétique et écologique (TEE) européenne. Pour atteindre ses objectifs carbone, l’Europe a besoin de 38 milliards d’euros d’investissement supplémentaires par an d’ici 2030 [2].

Pour accélérer le mouvement, diverses initiatives se mettent en place. La France a adopté en 2015 une nouvelle disposition au sein de la loi TEE concernant les acteurs financiers (banques, investisseurs institutionnels et sociétés de gestion). L’article 173 leur demande de publier des reportings expliquant comment ils intègrent les dimensions ESG dans la gestion d’actifs et, pour ceux qui gèrent plus de 500 millions d’euros d’actifs, quelle est leur gestion du risque climat. Les premiers rapports portant sur l’exercice 2016 ont été publiés cet été. Novethic est en train d’analyser leurs contenus pour une étude qui sortira avant la fin de l’année. Si la loi a permis de faire bouger les lignes en intégrant le climat aux réflexions sur la politique d’investissement, il faudra encore un peu de temps pour que cela modifie les choix d’allocation stratégique. Une autre initiative est la création par la Commission européenne d’un groupe d’experts de haut niveau sur la finance durable (HLEG) auquel j’appartiens, en tant que directrice générale de Novethic. Après avoir publié un rapport d’étape en juillet, il est chargé de faire des recommandations d’ici la fin de l’année pour accélérer le développement de la finance durable et en faire un modèle dominant. L’initiative de la Place de Paris Finance for Tomorrow espère elle aussi créer un effet d’entraînement en France autour de cette thématique.

L’accélération est donc là, mais pour qu’elle prenne l’ampleur nécessaire afin de limiter les impacts du changement climatique et des grands risques environnementaux, il faut un engagement global et fort des entreprises comme des acteurs financiers. Or, pour parvenir à cette mobilisation générale, la route est encore longue et parsemée d’embûches.

 

 

[1] Source : d’après Climate Bonds Initiative.

[2] http://europa.eu/rapid/press-release_MEMO-14-40_en.html.

 

Sommaire du dossier

Comment le monde financier se prépare au scénario 2°C

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