Digitalisation

Le nouvel écosystème du trade finance et la révolution blockchain

Depuis plusieurs années, la digitalisation du trade finance est une ambition affirmée par la plupart des banques et institutions financières actives sur ce marché. Néanmoins, le taux de digitalisation « de bout à bout » des opérations reste encore en deçà des objectifs, notamment en raison des difficultés d’intégration technologique entre de nombreuses parties prenantes, mais aussi en raison du montant élevé d’investissement requis, dans un contexte de forte pression sur les coûts. L’essor de la blockchain pourrait cependant changer la donne et restructurer l’écosystème du trade finance.

Trade finance

L'auteur

  • Ada Di Marzo, Bain & Company
    • Associée, Practice Services Financiers
      Bain & Company
  • Julien Bet, Associé chez Bain & Company
    • Associé , Practice Services Financiers
      Bain & Company
  • Stéphane Godefroy, Manager Practice Services Financiers chez
    • Manager Practice Services Financiers
      Bain & Company

Pour en savoir plus

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  • Graphiques 1 et 2

    Graphiques 1 et 2

  • Graphique 3

    Graphique 3

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°388

Les relations banque-entreprise

Les lettres de crédit ont été historiquement parmi les instruments financiers les plus répandus dans le trade finance pour sécuriser les échanges commerciaux entre les clients et leurs fournisseurs. L’instrument permet en effet de matérialiser l’engagement de la banque de l’acheteur à garantir le paiement du vendeur.

Le marché du trade finance « traditionnel » représente plus de 20 milliards de dollars de revenus au niveau mondial et les lettres de crédit continuent à jouer un rôle critique dans les échanges commerciaux – notamment pour les PME et dans les pays émergents en Asie-Pacifique, en Afrique et en Amérique Latine, qui cherchent à se protéger des risques et des incertitudes sur la bonne exécution des paiements et de la livraison.

Néanmoins, la proportion de ces lettres de crédit dans le trade finance a diminué fortement, passant de 50 % à 15 % au profit des « open accounts ». Plusieurs facteurs expliquent cette baisse : des coûts trop élevés (des frais de 0,125 % à 1 % du coût total de la transaction), un rôle moindre de la banque en intermédiaire une fois la relation établie entre acheteur et vendeur, le temps de traitement et la lourdeur administrative (5 à 10 jours).

Depuis plusieurs années, pour enrayer ces facteurs, les banques et les différentes parties prenantes de l’écosystème ont essayé de digitaliser le processus de lettre de crédit « de bout à bout », mais avec un succès mesuré : si les participants ont souvent réussi à digitaliser leurs processus internes, ils ont échoué dans l’intégration de bout en bout. Les documents papiers sont encore très souvent requis pour connecter entre eux les différents acteurs.

Une nouvelle ère blockchain dans le trade finance

Le développement de la blockchain dans le trade finance ouvre de nouvelles opportunités. Il est à même de résoudre la plupart des freins historiques au développement du digital en permettant l’exécution des transactions sur des plateformes partagées entre les différents acteurs. Il apportera par ailleurs de nombreux avantages qui pourraient fortement redynamiser le marché :

  • des délais d’exécution réduits d’environ 80 % ;
  • un meilleur service (disponibilité 24 heures/24, cut-offs étendus…) ;
  • une grande transparence des échanges commerciaux et une meilleure compréhension du risque réel ;
  • un pilotage plus réactif de la chaîne logistique permettant de prendre des décisions plus rapides et plus justes, d’avoir une meilleure compréhension du risque réel et d’optimiser les besoins en fonds de roulement.

Nouvel écosystème du trade finance : quels scénarios ?

Un certain nombre de plateformes blockchain se sont ainsi développées ces dernières années, souvent sous la forme de consortiums formés par les acteurs bancaires.

Les banques françaises se sont ainsi positionnées dans plusieurs consortiums utilisant diverses technologies, parmi lesquelles :

  • R3 Corda au sein des consortiums Voltron ou Marco Polo (BNP Paribas) ;
  • Hyperledger Fabric en collaboration avec IBM au sein de We.trade (Société Générale) ;
  • Quorum (Etherum) au sein de Easy trade Connect/Komgo (produits agricoles de la Société Générale).

En mai 2018, les banques HSBC et ING ont réalisé le premier échange commercial via blockchain pour une expédition de soja d’Argentine à la Malaisie pour Cargill ; cette transaction a pris moins de 24 heures, contre 5 à 10 jours habituellement.

Les acteurs bancaires développent également leurs partenariats avec des FinTechs pour améliorer l’efficacité de leur modèle opérationnel, comme l’illustre le partenariat entre HSBC et Quantexa, pour lutter contre le blanchiment d'argent.

Mais les différentes plateformes se construisent aujourd’hui en parallèle, avec le risque de répéter les écueils du passé : le manque de connectivité entre les plateformes et la fragmentation des infrastructures.

La mise en place d’une plateforme unique partagée entre tous les acteurs serait évidemment un scénario idéal, mais il est peu probable qu’il se produise à très court terme.

Le scénario le plus probable serait plutôt l’émergence d’un « réseau de réseaux », qui passera par :

  • une collaboration et un investissement partagés entre les différents participants de l’écosystème – incluant les entreprises et le régulateur – pour créer des normes et les standards de marché qui assureront la connectivité et l’interopérabilité entre les plateformes ;
  • le démarrage sur un périmètre pilote relativement maîtrisé (comme un corridor d’échanges commerciaux avec des volumes importants, par exemple le corridor entre l’Inde et l’Europe) et animé par des « early adopters » à même de résoudre les problèmes les plus critiques avant l’extension ;
  • une forte adoption ensuite avec la participation du plus grand nombre d’acteurs, même si des plateformes ou groupements séparés continuent à coexister.

Quel rôle pour les banques ?

Contrairement à un réseau fonctionnant sans autorité centrale – c'est le cas du bitcoin –, le processus nécessite un opérateur qui valide l’identité de chaque membre pour chaque plateforme.
Avec des plateformes différentes, il est critique d’avoir une/des institutions de confiance jouant le lien entre les plateformes, i. e. ayant le rôle de « superconnector ». Les banques, historiquement intermédiaires de confiance et dotées de la taille critique pour investir, peuvent prétendre à ce rôle de « superconnector ». Les banques présentes dans plusieurs plateformes sont armées pour ce rôle, et en plus de leur rôle de lien, peuvent ajouter des informations entre les plateformes (niveau de financement, collatéral, etc.) pour faciliter les échanges et la transparence. En revanche, l’investissement requis pour prétendre à ce rôle sera très élevé et il ne pourra y avoir qu’un nombre restreint de « superconnectors » capables d’investir et d’attirer les volumes requis. Ces derniers vont devoir développer les règles de gouvernance et d’opérabilité entre les réseaux, en coordination avec les banques, les fournisseurs de plateformes et les régulateurs régionaux. Ces derniers pourraient jouer un rôle clé dans la définition de standards communs et dans la diffusion des technologies.

En conclusion, la blockchain pourrait transformer de façon fondamentale le trade finance. Elle offre l’opportunité aux acteurs bancaires de renforcer leur mandat en devenant de véritables animateurs d’écosystème technologiques.

 

 

Pour en savoir plus, v. Sen Ganesh et Thomas Olsen, Partners chez Bain & Company, « Rebooting a Digital Solution to Trade Finance » : https://www.bain.com/insights/rebooting-a-digital-solution-to-trade-finance/.

 

 

Sommaire du dossier

Relations banque-entreprise : trade finance, finance verte et responsable

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