Monnaie unique : surmonter les vices de construction

Créé le

03.10.2016

-

Mis à jour le

10.10.2016

La zone euro doit faire son deuil du projet de centralisation budgétaire. Les États doivent retrouver leur autonomie. La monnaie unique peut subsister en tant que liant à l’intérieur d’une société de nations.

Pour nombre de responsables européens, l’euro est irréversible. Cette conviction est totalement contreproductive. La croissance est repartie partout dans le monde et seule la zone euro reste à la traîne. Il faut un vrai projet pour réorienter le cours de l’histoire. Le maintien de l’euro « à tout prix », ne saurait à lui seul former une politique.

Creusement des déséquilibres courants

Dans les années qui ont suivi la mise en place de la monnaie unique, les pays débiteurs nets ont été pénalisés par une forte appréciation de leur taux de change réel. L’Espagne, l’Italie, le Portugal et la Grèce ont ainsi connu une nette dégradation des termes de l’échange, alors que, dans le même temps, l’Allemagne enregistrait une forte progression de son commerce extérieur avec les pays situés en dehors de la zone euro.

Dans ce contexte, l’absence de coordination des politiques économiques a fait le lit des tensions à venir. Avec les réformes Hartz, l’Allemagne a mené une stratégie de dévaluation interne, devenant créditeur net de l’ensemble du monde, tandis que l’Espagne et le Portugal bénéficiaient des taux bas pour rattraper leur retard. L’intégration financière a encouragé ces déséquilibres : les banques du centre ont assuré le financement du déficit des pays de la périphérie, dont les obligations étaient acceptées sans condition à titre de collatéral par la BCE et affectées d’une pondération nulle pour le calcul de l’exposition aux risques. La fiction d’une zone euro intégrée, en excédent commercial, a conduit à refouler ces mouvements de fond. Le choc en retour a été d’autant plus fort que les pays d’Europe du Sud, dans une logique d’alignement sur le mark, sont entrés dans l’euro à des parités de change relativement élevées eu égard à leur moyenne historique.

Ces lignes de faille ont été accentuées par des chocs externes qui ont affecté différemment les pays. La croissance de la Chine a exercé une pression déflationniste majeure, de même ampleur que celle des États-Unis à la fin du XIXe siècle, délogeant les pays d’Europe du Sud de leurs principaux marchés d’exportation, tout en favorisant la demande de machines-outils produites par l’Allemagne, dont le commerce hors zone euro a été multiplié par quatre au cours des années 1999-2009.

D’autre part, après l’écroulement de l’URSS, l’Allemagne a retrouvé son arrière-pays, son « hinterland ». Avec de faibles coûts salariaux, l’Europe centrale est devenue le fournisseur de produits semi-finis à bas prix pour les entreprises allemandes, leur procurant ainsi un avantage déterminant en termes de compétitivité prix. L’Allemagne constitue ses excédents et les recycle à l’extérieur de la zone. Le « passager clandestin » de l’euro n’est donc pas celui que l’on croit.

Berlin impose ses vues

En position de force, Berlin a imposé sa lecture de la crise et son modèle mercantiliste. Contrairement aux États-Unis et à l’Angleterre, la zone euro a ainsi conservé un réglage très restrictif de sa politique monétaire durant les premières années de la crise, accélérant la mise en œuvre de mesures « prudentielles » (Bâle III, Solvabilité 2, règle du renflouement interne), pesant sur le financement des entreprises [1] . En l’absence de prêteur en dernier ressort [2] , l’action a porté sur le rétablissement des balances commerciales, via la contraction des prix intérieurs. Le souci de conserver l’euro « à tout prix », pour des raisons politiques et aussi pour assurer le sauvetage des grandes banques, a ainsi conduit à reporter l’essentiel de l’ajustement sur les gens ordinaires. Le dernier rapport du FMI sur la gestion de la crise est venu apporter une confirmation éclatante à cette analyse [3] .

L’effet de ces choix est aujourd’hui bien connu. La combinaison d’un réglage monétaire restrictif et de politiques de contraction de la demande a conduit à une stagnation de la croissance, une hausse de l’endettement public et une progression du chômage. La confiance dans les institutions européennes s’est dégradée. Le Brexit s’explique largement par ces politiques.

Rien ne permet de penser que la zone euro ait surmonté ses difficultés. Si le calme est revenu sur les marchés, le programme permettant à la BCE d’acheter des obligations des États n’a jamais été mis en œuvre et sa légitimité est contestée. Les mécanismes tarabiscotés de l’Union bancaire semblent largement inadaptés. Sans possibilité de sortie, sans prêteur en dernier ressort, sans pays créditeur assurant, comme dans le système de Bretton Woods, le recyclage de son épargne vers les pays débiteurs, l’euro fonctionne ainsi comme une zone de changes fixes piégeant les États dans un équilibre récessif.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Deux facteurs expliquent la crise de la zone euro.

Des schémas de pensée européens éloignés de la réalité économique

L’union monétaire s’est constituée sur une conception purement fonctionnaliste de la monnaie, intermédiaire des échanges, comme si le contrôle mécanique d’un agrégat monétaire avait des effets uniformes sur la consommation et la production. Rien n’est moins conforme à la réalité. Dans chaque pays, la monnaie prend des chemins différents, suivant la situation géographique, la démographie, la fiscalité, les échanges extérieurs, le milieu intellectuel, social, religieux dans lequel les hommes sont plongés, etc.

Le prestige de la conception quantitative des phénomènes économiques, l’idéal technocratique de contrôle de la politique monétaire à partir d’indicateurs fétichisés (comme les critères de Maastricht ou les notations des agences, dont le rôle a été étrangement magnifié depuis la crise financière), ont ainsi conduit à faire de nombreuses erreurs, là où nos amis anglo-saxons faisaient preuve d’un grand pragmatisme pour le redémarrage de leur économie, en agissant sur tous les leviers économiques, monétaires et budgétaires. Prisonnières d’une idéologie néolibérale poussée à un niveau de formalisme et de complexité byzantine, les autorités européennes donnent ainsi le sentiment d’agir dans un univers abstrait, sans rapports de forces [4] .

La réunification allemande a bouleversé l’équilibre européen

L’Europe s’est faite pour éviter un nouveau conflit et ancrer une RFA affaiblie dans le camp atlantique. La réunification allemande est venue entièrement bouleverser cet équilibre. L’Europe a retrouvé une Allemagne de culture bismarckienne avec un horizon largement extra-européen. Pour cette Allemagne tournée vers la Chine ou les États-Unis, la coordination des politiques européennes est un sujet secondaire. L’initiative de la Chancelière dans la crise migratoire, où le narcissisme moral le dispute à l’intérêt démographique bien compris, est très révélatrice de ce nouvel esprit. Les économistes allemands mainstream analysent ainsi l’euro comme un système moral, attribuant une forme de vertu au mercantilisme, comme si les excédents commerciaux pouvaient se constituer dans le vide. Cette conception, qui fait de la monnaie unique un cadre disciplinaire, est en fait très éloignée de celle des Français, qui, dans une logique cosmopolitique héritée de la Révolution, persistent à voir dans l’euro un saut qualitatif irréversible vers un « super-État » européen.

Comment éviter alors que l’euro ne connaisse le même sort que les unions monétaires du passé ?

Face à la crise, les responsables politiques européens ont arrêté un discours officiel : l’UEM est « une maison inachevée », il faut « aller de l’avant », vers une intégration budgétaire et politique [5] . Cette idée est-elle viable ? L’Europe est une unité de culture et de civilisation, mais rien ne lui est plus étranger que la notion « d’Europe-puissance ». Du fait des problèmes qu’elle soulève, l’intégration de la zone euro n’est pas pour demain. Inversement, le retour aux monnaies nationales qui, pour nombre de pays, impliquerait une dévaluation, semble tout aussi difficile. Une dévaluation doit être accompagnée d’un plan drastique d’assainissement. L’Italie, en situation d’excédent primaire, peut l’envisager. Pour la France, qui est devenue, suivant le mot de Bainville, « une immense mutuelle d’assurances sociales », cette solution exige un grand courage, ce qui explique le penchant des élites pour les politiques menées à Berlin.

Dans ce contexte, tous les espoirs se tournent vers l’Allemagne. La zone euro pourrait fonctionner comme le système de Bretton Woods, dans lequel la croissance américaine et la reconstruction de l’Europe sont allées de pair, au prix d’un creusement de la balance commerciale des États-Unis. Sous la pression, Berlin a commencé à avancer, avec des mesures visant à dynamiser la demande interne, et la BCE, par ses politiques de taux négatifs et d’achats d’actifs, tente de désengorger l’épargne allemande. L’effort de défense européen est l’occasion d’évoquer à nouveau les euro-obligations. Cependant on ne changera pas les mentalités rapidement. Les Allemands continuent d’enregistrer une amélioration de leur position extérieure nette. Tout se passe comme si l’Allemagne était restée cet État provincial, replié sur ses villes et ses corporations, répugnant à exercer une fonction impériale. L’UEM est donc loin de fonctionner avec la souplesse du système de Bretton Woods.

L’euro : un liant dans une société des nations ?

Entre une intégration incertaine et le retour « au chacun pour soi », peut-on envisager une voie médiane ? Dans un article récent, Barry Eichengreen, le spécialiste du système monétaire, donne quelques éléments de réponse [6] . L’idéal de centralisation budgétaire devrait être abandonné. Corrélativement, les obligations d’État ne devraient plus bénéficier de la garantie implicite et en fait illusoire de la BCE. Dans des marchés souples, les variations de taux d’intérêt corrigeront naturellement les effets du déficit, les pays devant réduire leurs déficits pour emprunter moins cher sur les marchés. Pour éviter les effets de contagion via le système bancaire, il conviendrait de restreindre fortement la détention d’obligations d’État par les banques et de mettre en place un mécanisme de garantie des dépôts à l’échelle européenne, la BCE devenant une véritable banque d’émission et de réserve [7] .

L’UEM pourrait ainsi fonctionner en laissant à chaque pays la responsabilité de ses choix budgétaires, la mise en œuvre de la garantie des dépôts étant assurée au niveau fédéral, comme dans le système américain [8] . Les États seraient naturellement incités à équilibrer leur budget, tandis que l’épargne pourrait bénéficier en retour d’une hiérarchie normale des rendements. Le défaut de paiement d’un État pourrait ainsi être géré dans la durée, sans impacter le système bancaire et les échanges. Il n’y a aucune raison de penser qu’un système de ce type, qui existe dans la Constitution américaine, ne puisse être mis en œuvre en Europe. Il suppose toutefois une forte contraction de la sphère publique dans des États qui n’y sont guère préparés.

Le règlement du passé est un autre point d’achoppement. Pour éviter que la restructuration des dettes n’empoisonne les relations européennes, comme la question des réparations allemandes dans l’entre-deux-guerres, une approche globale doit être envisagée. Différentes propositions ont été faites en ce sens. On peut envisager la conversion des dettes en rente perpétuelle ou l’annulation des dettes d’État détenues par les banques centrales. Une fois la restructuration achevée, il conviendrait de proscrire la détention d’obligations d’un État membre par la BCE, qui en revanche pourrait intervenir librement sur des titres de dette émis par l’Union.

La seule nation qui en Europe peut soutenir un projet aussi ambitieux, c'est la France, cet isthme entre l'Europe du Nord et l'Europe du Sud. Cela suppose de rompre avec le défaitisme et la haine de soi et aussi de formuler un véritable projet de développement pour le pays. Le maintien de l’euro en soi ne suffit pas à former une politique.

 

 

1 La mise en œuvre des politiques d’assouplissement quantitatif s’est opérée au début de l’année 2015, alors que la Fed avait interrompu ses propres achats de titres publics. Avant cela, la BCE s’est limitée à des mesures temporaires de fourniture de liquidités aux banques et à des déclarations de principe (le fameux «  whatever it takes »  de Mario Draghi).
2 Une véritable banque centrale est une réserve à laquelle toutes les banques peuvent s’approvisionner pour faire face aux besoins de liquidité de leur clientèle lorsque le mouvement des affaires menace de s’effondrer. La BCE ne dispose pas de ce pouvoir. Ainsi son action pendant les premières années de la crise a consisté à piloter la croissance d’un agrégat monétaire en fonction des objectifs d’inflation, ce qui l’a amené à relever à plusieurs reprises son taux directeur, en 2009 et en 2011. La BCE demeure encalminée par les termes de son mandat et le risque d’une censure par la Cour constitutionnelle allemande.
3 The IMF and the crises in Greece, Ireland and Portugal, Independant Evaluation Office of the IMF, juillet 2016.
4 L’Europe a adopté le culte de la valeur de marché, mais sans en maîtriser les codes et la grammaire, à la différence des Anglo-Saxons. Le système financier américain a ainsi renforcé sa suprématie depuis la crise financière.
5 Rapport des cinq présidents sur l'Union économique et monétaire, juin 2015.
6 Minimal conditions for the survival of the euro, CEPR Press, 2016.
7 La BCE est une filiale d’intérêts, qui gère un accord de change fixe. Elle ne dispose pas du pouvoir originaire d’émission toujours dévolu aux banques centrales nationales. Elle n’est pas non plus une banque de réserve, l’absence de solidarité financière en zone euro et la doctrine du  bail-in, lui interdisant d’intervenir pour sauver des établissements en difficulté.
8 Ce dispositif impliquerait nécessairement le risque de transferts financiers. Mais on peut supposer, comme le souligne Einchengreen, que la sécurité des dépôts est un « bien commun », qui présente pour l’ensemble de la communauté plus d’avantages que d’inconvénients.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº351
Notes :
1 La mise en œuvre des politiques d’assouplissement quantitatif s’est opérée au début de l’année 2015, alors que la Fed avait interrompu ses propres achats de titres publics. Avant cela, la BCE s’est limitée à des mesures temporaires de fourniture de liquidités aux banques et à des déclarations de principe (le fameux « whatever it takes »  de Mario Draghi).
2 Une véritable banque centrale est une réserve à laquelle toutes les banques peuvent s’approvisionner pour faire face aux besoins de liquidité de leur clientèle lorsque le mouvement des affaires menace de s’effondrer. La BCE ne dispose pas de ce pouvoir. Ainsi son action pendant les premières années de la crise a consisté à piloter la croissance d’un agrégat monétaire en fonction des objectifs d’inflation, ce qui l’a amené à relever à plusieurs reprises son taux directeur, en 2009 et en 2011. La BCE demeure encalminée par les termes de son mandat et le risque d’une censure par la Cour constitutionnelle allemande.
3 The IMF and the crises in Greece, Ireland and Portugal, Independant Evaluation Office of the IMF, juillet 2016.
4 L’Europe a adopté le culte de la valeur de marché, mais sans en maîtriser les codes et la grammaire, à la différence des Anglo-Saxons. Le système financier américain a ainsi renforcé sa suprématie depuis la crise financière.
5 Rapport des cinq présidents sur l'Union économique et monétaire, juin 2015.
6 Minimal conditions for the survival of the euro, CEPR Press, 2016.
7 La BCE est une filiale d’intérêts, qui gère un accord de change fixe. Elle ne dispose pas du pouvoir originaire d’émission toujours dévolu aux banques centrales nationales. Elle n’est pas non plus une banque de réserve, l’absence de solidarité financière en zone euro et la doctrine du bail-in, lui interdisant d’intervenir pour sauver des établissements en difficulté.
8 Ce dispositif impliquerait nécessairement le risque de transferts financiers. Mais on peut supposer, comme le souligne Einchengreen, que la sécurité des dépôts est un « bien commun », qui présente pour l’ensemble de la communauté plus d’avantages que d’inconvénients.