La crise financière que connaissent actuellement les pays émergents asiatiques est moins due à leur mauvaise situation économique qu’à l’amélioration de la situation économique en occident. Philip Turner, docteur en économie de l’université Harvard et économiste à la Banque des Règlements Internationaux, vient de livrer une étude intéressante sur l’origine de la crise financière que connaissent les pays émergents. Le resserrement de la politique monétaire de la Réserve fédérale américaine (FED), la politique dite des « Abenomics » (la relance monétaire japonaise) et la sortie progressive de la crise de la zone euro conduisent à un afflux de liquidités dans les pays riches au détriment des pays émergents. Cette nouvelle vague de placements des investisseurs au Nord est renforcée, aux États-Unis, par le rebond de la croissance tirée par la révolution des gaz de schiste et un probable nouveau cycle d’innovation dans les nouvelles technologies. À ce titre, l’économie américaine connaît une croissance exceptionnellement vigoureuse. A contrario, les grands pays émergents comme la Chine, après une décennie de croissance spectaculaire, connaissent actuellement un sentier de croissance plus proche de leur niveau de développement qui en fait des pays « émergés » plus qu’émergents. La Chine a ainsi révisé ses perspectives de croissance à 7 % en 2014. Les aspirations démocratiques des nouvelles classes moyennes, ainsi que les prochaines élections générales de cette année dans les « Fragile Five » (Inde, Brésil, Indonésie, Afrique du Sud et Turquie), accentuent le rééquilibrage des liquidités entre les pays riches et les pays émergents.
Des réformes économiques inachevées
Certes, les pays émergents asiatiques ne sont pas allés au bout des réformes économiques que leur permettait l’afflux massif de liquidités.L’Indonésie, par exemple, n’a pas profité de cette période pour diriger les investissements vers ce qui fait le plus cruellement défaut à son développement économique : la construction d’infrastructures, notamment routières ou énergétiques, nécessaires pour développer l’économie d’un pays dont le tissu productif est encore naissant. Après la crise financière de la fin des années 1990, l’investissement public et privé en infrastructures s’est effondré, passant de quelque 5-6 % du PIB environ à 1 % en 2000. Même s’il est depuis remonté aux environs de 3,5 % du PIB, le taux d’investissement actuel n’est pas suffisant pour porter le taux de croissance du PIB au niveau visé par le gouvernement, à savoir 7 % en 2014. De même, l’efficacité du réseau d’acheminement et de distribution d’électricité a baissé entre 2000 et 2008. Les pannes d’électricité se sont multipliées ces dernières années, la capacité de production n’ayant pas suivi le rythme de croissance de la demande.
Le risque de la dette privée
L’importance de l’endettement privé qui est apparu ces dernières années constitue un véritable défi pour les pays émergents asiatiques. L’approche de Philip Turner est également innovante : il constate que les grands pays émergents, et notamment la Chine, ont un endettement privé élevé. Depuis 10 ans, les grands pays émergents ont assaini leurs finances publiques et émis des obligations souveraines en dollars, ce qui permet d’éviter les risques de change. Mais les entreprises, publiques ou privées, se sont lourdement endettées. Ainsi, le risque de la dette existe dans ces pays, mais il a changé de nature. Selon Philip Turner, les emprunts obligataires des entreprises des pays émergents se sont élevés à 788 milliards de dollars entre 2010 et 2013. Les entreprises chinoises ont par exemple augmenté leurs émissions obligataires de 133,8 %. Les pays émergents sont ainsi plus exposés aux risques sur le marché des devises et aux mouvements sur les marchés obligataires des pays développés. La dévaluation des monnaies, notamment indonésienne, a alourdi le poids des dettes contractées par ces entreprises. Selon Standard & Poor’s, la dette cumulée des entreprises chinoises pourrait atteindre 13 800 milliards de dollars à fin 2014. Pour la première fois, début 2014, l’État chinois n’est pas intervenu pour sauver une entreprise (Chaori) du défaut de paiement. La conséquence est que les entreprises chinoises devraient s’endetter désormais à des taux plus importants, qui rémunèrent ce nouveau risque, perdant ainsi un de leurs atouts. Le risque principal est donc porté par les entreprises et non par les États. Si les monnaies devaient poursuivre leur baisse, les systèmes bancaires des pays émergents et le financement de l’économie en souffriraient.
Le potentiel de croissance reste élevé
Néanmoins, à long terme, le potentiel de croissance des marchés demeure dans les pays émergents asiatiques. L’une des conséquences portera sur le développement des places financières locales, ainsi que sur le développement des vecteurs d’investissement permettant de conserver, dans les pays émergents, les excédents dégagés par l’épargne et les surplus commerciaux. La crise financière actuelle, due principalement à la politique de resserrement monétaire de la Réserve fédérale américaine, est un révélateur davantage qu’une cause de la crise actuelle des pays émergents. Cette crise financière des pays émergents doit en effet être analysée sur le temps long et au regard de leur trajectoire de croissance. Dans la dernière décennie, l’émergence des BRICS sur la scène internationale, et principalement la montée en puissance de la Chine, est le fait le plus marquant. Il y a lieu de penser que cette émergence se poursuive avec une croissance plus modérée des BRICS et une nouvelle vague de pays émergents autour des BENIVM, dont l’Indonésie et le Vietnam.
En effet, les BRICS ont atteint une certaine maturité de croissance après une décennie triomphante. Ils ont atteint le « tournant de Lewis », inventé par Arthur Lewis, prix Nobel d’économie en 1979, qui se définit comme le moment où, dans une économie en développement, une main-d’œuvre abondante se raréfie, entraînant une augmentation des revenus, une contraction des marges bénéficiaires des entreprises, puis une chute de l’investissement. Les BRICS sont actuellement dans ce tournant, lequel a pour conséquence de créer une nouvelle classe moyenne, dotée de revenus intermédiaires, qui fait basculer le moteur de la croissance de l’exportation vers la consommation intérieure. Les BRICS doivent désormais affronter les défis de sociétés développées : équilibre des retraites, mise en œuvre d’une protection sociale, réduction des inégalités, atterrissage de leur modèle de croissance, diversification de leurs économies et traitement de la pollution dans les grandes villes. Les nouvelles classes moyennes ont, légitimement, des aspirations sociales et démocratiques. À cet égard, la Chine reste pour l’instant préservée en raison de ses immenses réserves de change, de son excédent commercial et de la nature de son régime. Christine Lagarde, directrice générale du FMI, a ainsi déclaré « qu’il était improbable que la Chine connaisse un atterrissage difficile ».
Des fondamentaux macroéconomiques solides
Globalement, les pays émergents conservent des fondamentaux macroéconomiques solides sur le long terme. Les pays émergents qui sont membres du G20, dont la Chine et l’Indonésie, sont ainsi crédités d’un taux de croissance de 5,5 % en 2014 et de 5,7 % en 2015, sous réserve que le contexte financier soit stabilisé. Lors de la dernière réunion du G20 à Sydney, en février 2014, la Chine mais aussi d’autres pays émergents ont ainsi montré, notamment aux États-Unis, qu’il fallait désormais compter avec eux. Cela constitue, en soi, un changement radical dans les relations économiques et monétaires mondiales. Quant à la décision de coter Alibaba à la Bourse de New York plutôt qu’à celle de Hong-Kong, elle est due à une réglementation plus contraignante à Hong-Kong plutôt qu’à une défiance vis-à-vis de la Place financière asiatique.
Dans ce contexte, les banques centrales, notamment la Banque centrale de Chine et son gouverneur, Zhou Xiaochuan, auront un rôle fondamental dans les prochains mois pour enrayer cette crise. Il faudra éviter les risques de change, l’interruption du financement de l’économie et gérer le désendettement des entreprises. L’action des banques centrales des pays émergents s’annonce, en 2014, plus complexe que celle de la FED ou de la BCE. Elle sera néanmoins tout aussi déterminante.