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Les banques françaises face au choc du coronavirus

Créé le

14.05.2020

Les premiers effets de la crise sanitaire sur les banques ont marqué les résultats du premier trimestre avec une hausse considérable du coût du risque et une baisse modérée des revenus. S’il est difficile d’évaluer l’ampleur de la crise sur la durée, le modèle de diversification des activités et des géographies et le renforcement des bilans post 2008 devrait rendre les banques françaises résilientes.

Les résultats publiés par les grandes banques françaises au premier trimestre 2020 portent les premiers stigmates de la crise du coronavirus, d’une ampleur inédite depuis la seconde guerre mondiale. Si les revenus ont affiché une relative résistance, le coût du risque [1] (auquel la nouvelle norme IFRS 9 confère une grande part d’anticipation) a considérablement augmenté, entraînant un premier recul des ratios de solvabilité. Ces derniers devraient toutefois demeurer au-delà des seuils réglementaires, à la faveur du renforcement continu de la solvabilité bancaire depuis la crise financière de 2008. Les inquiétudes que cristallisaient les banques apparaissaient légitimes au regard de la nature – financière – de la crise d’alors, même si les banques françaises y ont plutôt beaucoup mieux résisté que leurs concurrentes internationales. Aujourd’hui, les banques françaises sont vues, au contraire, comme « une partie de la solution ». Elles sont ainsi très largement impliquées dans les « prêts garantis par l’État ». Enfin, si le degré d’incertitude demeure important, il est vraisemblable que la crise du coronavirus exercera, en France, des effets structurants sur le secteur bancaire mais davantage sous la forme d’une intensification de tendances à l’œuvre que de leur remise en cause.

Les résultats du premier trimestre 2020 laissent entrevoir les premiers effets

Les résultats du premier trimestre (voir Tableau) mettent en évidence une diminution modérée des revenus bancaires, découlant principalement des évolutions de marché, et une hausse très prononcée du coût du risque, qui illustre les effets amplificateurs de la norme comptable IFRS 9 dans un contexte de recul du PIB.

Baisse modérée des revenus

Au premier trimestre 2020 et par rapport à la même période de l’année précédente, le produit net bancaire (PNB) des quatre principaux groupes bancaires français [2] a diminué de 4,6 % par rapport au premier trimestre 2019. Pour l’heure, la diversification des modèles d’activité semble avoir porté ses fruits. La bonne tenue des activités de banque de détail et, au sein de la banque de financement et d’investissement, des métiers de taux, change et matières premières (FICC), notamment grâce à la demande de financement émanant des entreprises, a en partie compensé les pertes essuyées dans les activités de dérivés et produits structurés sur actions – qui ont pâti de la conjonction de la baisse des marchés et d’une forte volatilité – et dans les activités d’assurance. Gardons toutefois à l’esprit que si ces évolutions intègrent bien les effets de l’effondrement des marchés, notamment sur la valorisation des portefeuilles – dont une partie sera sans doute réversible –, elles ne reflètent que très partiellement, en revanche, les conséquences du confinement sur les volumes d’activité établies en France, lequel n’a concerné que deux semaines du premier trimestre.

En dépit de l’alourdissement de la contribution au Fonds de Résolution Unique (+5,8 % en moyenne), les frais de gestion ont diminué de 0,5 % avec toutefois des écarts significatifs d’une banque à l’autre. Le résultat d’exploitation a reculé de 15,7 % sur un an.

Forte hausse du coût du risque

Le coût du risque (3,7 milliards au premier trimestre 2020 pour les quatre groupes agrégés, contre 1,6 milliard au premier trimestre 2019) a, en moyenne, plus que doublé principalement au titre du provisionnement ex-ante de pertes attendues à l’avenir. Cette hausse a constitué le principal facteur explicatif de la baisse du résultat net. Au total, le résultat net agrégé des quatre principaux groupes bancaires français s’est établi à 2,1 milliards au premier trimestre 2020 contre 4,3 milliards un an plus tôt.

La poursuite prévisible de la hausse du coût du risque constitue le principal enjeu des exercices 2020 et 2021, d’autant plus qu’il est difficile d’en évaluer l’ampleur à ce stade. Les évolutions des provisions bancaires au cours des cycles économiques précédents sont, à cet égard, assez peu éclairantes. Tout d’abord, la nouvelle norme comptable IFRS9 avance considérablement le calendrier des provisions au regard des cycles antérieurs et des doutes subsistent sur l’usage que feront les banques de l’assouplissement de la norme IFRS9 annoncé le 28 avril par la Commission européenne. Ensuite et surtout, ce choc économique est inédit, à la fois par sa nature et par son ampleur, dans l’histoire économique récente (le PIB pourrait reculer, en France, d’approximativement 10 % contre -2,8 % en 2009) tandis que les prévisions économiques reposent encore sur un scénario de disparition ou de contrôle du virus (vaccin) qui relève à ce stade de la conjecture.

Contrairement à 2008, les banques ne sont plus le problème mais une partie de la solution

Lors de son dernier discours en qualité de gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney a déclaré que les efforts de renforcement des bilans bancaires entrepris après la crise de 2008 constituaient désormais une partie de la solution pour traiter le choc du coronavirus. Le vice-président de la Commission européenne en charge de l’économie, Valdis Dombrovskis, a tenu des propos équivalents. Pour preuve, à l’instar de nombreux pays, la France a mis en place le « prêt garanti par l’État » en plaçant les banques commerciales au cœur du dispositif.

Une crise d’une ampleur inédite, mais abordée avec des bilans renforcés

Les Les banques pourront utiliser les capitaux propres constitués au cours de la décennie écoulée pour absorber la hausse du coût du risque, qui se situent déjà bien au-delà des exigences SREP – dans le cadre du Mécanisme de Supervision Unique, les contrôleurs bancaires évaluent et mesurent régulièrement les risques pesant sur chaque banque au titre du « processus de surveillance et d’évaluation prudentielle » (Supervisory Review and Evaluation Process, SREP) et fixent des exigences en capital spécifiques –, tandis que l’allègement des exigences prudentielles (relâchement de plusieurs coussins contracycliques, application immédiate de l’Article 104a de la CRD IV qui implique une diminution des exigences P2R en CET1) leur offrira une capacité d’absorption supplémentaire. L’augmentation des ratios de solvabilité (fonds propres « durs »), passés d’une fourchette comprise entre 6,4 % et 8 % au 31 décembre 2008, pour les quatre principaux groupes bancaires, à une fourchette comprise entre 12 % et 15,5 % au 31 mars 2020, ne donne pas toute la mesure du renforce­ment des capitaux propres du fait du resserrement de la définition du capital réglementaire (core tier 1 en 2008, common equity tier 1 en 2020) et de l’augmentation, à bilan constant, des risques pondérés dans le cadre des nouvelles recommandations bâloises. L’évolution du montant des fonds propres bancaires est à cet égard plus éclairante. Selon les données de la Banque Centrale Européenne, les capitaux propres comptables du système bancaire français ont, sur base consolidée, augmenté de 84 % entre décembre 2007 (261 milliards d’euros) et septembre 2019 (482 milliards). Dans le même temps, les actifs consolidés progressaient de 28 % (respective­ment 6023 milliards et 7721 milliards).

Les concours bancaires aux entreprises en très forte hausse

Après l’instauration du confinement le 17 mars, les encours de crédit aux sociétés non financières ont fortement augmenté : + 7,5% en mars (1101 milliards d’euros), après +5,1 % en février. La dynamique des crédits de trésorerie (+10,2 %, après +0,1 %) fut très largement soutenue par l’introduction du Prêt garanti par l’État (PGE). Entre les 25 mars et 5 mai 2020, 57 milliards d’euros de PGE avaient été accordés à environ 350 000 entreprises, un montant record pour une période d’un mois et dix jours. A titre de comparaison, la production nouvelle de prêts bancaires aux sociétés non financières s’établissait à 330 milliards pour l’ensemble de l’année 2019.

Le coronavirus et les stratégies des banques françaises : accélérateur de tendances plutôt que source de rupture

Le modèle d’activités des banques françaises, fondé sur la diversification des métiers et géographique est un puissant facteur de résistance dont la crise du coronavirus pourrait, à l’instar de la crise financière de 2008 (et a posteriori), démontrer le bien-fondé. Les pertes essuyées sur certains produits de marché (dérivés actions) au premier trimestre 2020 vont néanmoins conduire à une redéfinition de l’offre de certains produits structurés et dérivés, rentables dans des conditions de marché « normales » mais qui deviennent sources de pertes en cas de concrétisation d’un risque extrême. La crise du coronavirus va donc accélérer un processus déjà initié par plusieurs banques, visant à rendre leurs activités de marché moins risquées et moins volatiles. Pour le reste, les grandes tendances à l’œuvre avant la crise pourraient connaître une accélération. Ainsi, une nouvelle impulsion pourrait être donnée aux stratégies de transformation digitale et de réduction des coûts d’exploitation. Ces dernières, qui constituaient jusqu’à présent, la pierre angulaire de l’adaptation à l’environnement persistant de taux bas, voient désormais leur nécessité encore accrue. Parmi les tendances lourdes figure également la réallocation des financements bancaires vers les secteurs des énergies renouvelables, de la rénovation énergétique et de l’économie circulaire. Dans une tribune récente [3] , 92 dirigeants de grandes entreprises appelaient de leurs vœux l’adoption d’un plan gouvernemental qui placerait l’environnement au cœur de la relance. L’efficacité d’une telle initiative, si elle devait voir le jour, et la réorientation des flux de financement bancaires se renforceraient mutuellement, au bénéfice d’une relance économique « verte ».

 

1 Le coût du risque comprend les dotations nettes des reprises de provisions sur les prêts et créances, les engagements de financement et de garantie et les titres à revenu fixe, ainsi que les pertes sur créances irrécouvrables nettes des récupérations sur créances amorties.
2 Crédit Agricole, BNP Paribas, Société Générale, BPCE.
3 « Mettons l’environnement au cœur de la reprise économique », Le Monde, 3 mai 2020.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº845
Notes :
1 Le coût du risque comprend les dotations nettes des reprises de provisions sur les prêts et créances, les engagements de financement et de garantie et les titres à revenu fixe, ainsi que les pertes sur créances irrécouvrables nettes des récupérations sur créances amorties.
2 Crédit Agricole, BNP Paribas, Société Générale, BPCE.
3 « Mettons l’environnement au cœur de la reprise économique », Le Monde, 3 mai 2020.