Cet article appartient au dossier : Blockchain : l’utopie à l’épreuve des premiers tests.

Post-marché

« Il faut déceler les cas d’usage les plus pertinents de la blockchain »

Les métiers de post-marché de BNP Paribas s’intéressent depuis plusieurs années à la technologie des registres distribués. Des expérimentations ont été menées sur les activités de dépositaire pour les titres non cotés et sur les transferts d’argent à l’international. Retour sur les premiers enseignements.

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Lire aussi le témoignage de la start-up SETL : « La blockchain et le temps réel », Revue Banque n° 808, mai 2017.

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°811

Blockchain : l’utopie à l’épreuve des premiers tests

En avril 2016, vous aviez annoncé un partenariat avec la plate-forme de financement participatif Smartangels pour développer une blockchain dédiée à l’investissement non coté. Où en est le projet ?

Ce projet portait sur des titres non cotés souscrits par des investisseurs via la plate-forme de crowdequity Smartangels. L’objectif premier était d’utiliser la technologie blockchain pour tenir un registre des souscripteurs et pour gérer certaines corporate actions comme les convocations aux assemblées générales. C’est un rôle de dépositaire. Nous avons pu vérifier que la plate-forme fonctionnait techniquement. Aujourd’hui, nous sommes dans une phase d’analyse : nous savons que cette plate-forme doit être complétée par de nouvelles fonctionnalités. Nous étudions lesquelles sont véritablement nécessaires pour permettre la gestion des titres non cotés. Cela nécessitera notamment une évolution de certains concepts juridiques.

Vous avez aussi noué un partenariat avec les plates-formes Lendosphère, Enerfip et Lumo. Comment ces deux projets s’articulent-ils ?

Nous avions lancé le projet sur le segment du crowdequity (financement participatif en fonds propres) car il était inexploré et qu’il n’y avait pas d’encadrement réglementaire. Il n’en allait pas de même pour le crowdlending (financement participatif en dette) jusqu’à ce que la loi Sapin 2 introduise l’instrument des minibons et autorise à les stocker sur une blockchain. Nous avons alors signé un partenariat avec ces trois plates-formes pour qu’elles rejoignent la blockchain mise en œuvre pour Smartangels et adaptée pour elles.

Quels choix techniques avez-vous faits pour cette blockchain ?

Nous avons utilisé le protocole Nxt, que nous avons installé sur un réseau privé. Les nœuds centraux étaient hébergés chez BNP Paribas et les autres acteurs du projet avaient également à leur disposition un nœud. L’idée est qu’avec le temps et l’ajout de partenaires, le réseau grandisse et devienne plus riche et plus stable.

Quelles spécificités de la blockchain la plus connue, Bitcoin, n’utilisez-vous pas ?

Tout d’abord, aucune cryptomonnaie n’est associée à notre blockchain. Nous pouvons écrire sur la chaîne et consulter l’historique que des processus de consensus rendent impossible à modifier. Nous n’utilisons pas de Proof of Work comme sur la blockchain Bitcoin, mais une Proof of Stake moins gourmande en capacité de calcul et donc plus rapide et efficace en termes de consommation électrique.

Vous vous êtes également engagés dans un partenariat avec d’autres acteurs français [1] sur une infrastructure post-marché au profit des PME. Où en est le projet ?

Là encore, la blockchain fait office de dépositaire, mais c’est un projet différent. Les arbitrages stratégiques ne sont pas encore arrêtés.

Avez-vous d’autres projets blockchain hors des activités de dépositaire ?

Nous avons mis en place une blockchain permettant de nous affranchir des banques correspondantes et du réseau Swift dans le cas d’un transfert de cash transfrontière entre clients de BNP Paribas. C’est le projet Cash without borders, réalisé avec plusieurs de nos clients corporates et basé sur le protocole Nxt. Ce sont des transactions dans des devises officielles, sans intervention, là non plus, de cryptomonnaie. Nous utilisons la blockchain pour enregistrer les transactions, les mémoriser, les dater, les partager et ce dans des délais réduits : alors qu’il faut 2 jours – voire plus – pour réaliser un transfert via les banques correspondantes, nous pouvons le boucler en 2 heures avec le système Cash without borders (l’étape blockchain ne prenant que quelques secondes, il faut ensuite encore passer par d’autres systèmes et process). La compensation, le règlement et le reporting se font en temps réel et les principales sources d’erreur sont supprimées.

Des projets comme celui de Ripple s’attaquent aussi à l’activité des transferts internationaux, mais avec une forme d’interbancarité que ne permet pas votre solution. Pourquoi privilégier votre solution interne ?

Le réseau Ripple permet, comme Cash without borders, de réduire les délais de transactions. Mais il implique aussi une gestion de la liquidité similaire à celle de l’infrastructure existante basée sur les banques correspondantes. Ce n’est pas le cas de notre solution puisque les transferts se passent entre comptes BNP Paribas. Avec Ripple, on recrée donc un système parallèle, qui nécessite lui aussi de mobiliser du collatéral et de faire intervenir des market makers. L’utilisation de la blockchain apporte en réalité peu d’avantages dans ce cas. D’autant que Swift a récemment réduit ses délais de transactions grâce à son programme GPI (Lire encadré). La blockchain n’est pas la solution à tout : il faut déceler les cas d’usage les plus pertinents.

Cash without borders n’a donc pas vocation à s’ouvrir à d’autres banques partenaires…

C’est avant tout un projet d’efficacité opérationnelle et de satisfaction client à ce stade. Si demain d’autres solutions émergent, nous les étudierons comme nous l’avons fait avec Ripple. De même, si d’autres banques nous approchent, nous sommes ouverts au dialogue.

Sur certains projets, BNP Paribas s’est lancé en solo et sur d’autres, en partenariat avec des institutions financières concurrentes. Qu’est-ce qui guide ces choix ?

Depuis que nous avons découvert le sujet de la blockchain, en 2011, nous avons effectivement travaillé en groupe, via des consortiums comme R3, Digital Asset Holdings, American Chamber of Commerce… C’était indispensable pour dégager une véritable valeur à partir de cette technologie…

Et quand on sent qu’on est suffisamment monté en compétence, on se lance en solo ?

Non, il y a très peu de marchés qui permettent de travailler seul. Le crowdequity en était un car c’était un domaine où il n’y avait pas encore d’écosystème constitué.

Les blockchains que vous utilisez pour vos projets sont dites « privées », puisque tout un chacun ne peut pas les rejoindre sans autorisation des membres. C’est une différence majeure par rapport à Bitcoin ou Ethereum. Ce choix s’impose-t-il dès lors que l’on touche aux services financiers ?

C’est intrinsèque en effet, car la finance est un secteur très régulé et il faut qu’une institution autorisée puisse assurer cette conformité. Lorsque les plates-formes seront en place, le régulateur aura d’ailleurs peut-être la volonté d’y accéder. Certains protocoles comme Corda de R3 lui ont d’ores et déjà prévu un accès. L’importance de la réglementation sur la protection des données (data privacy) conduit d’ailleurs au développement d’un nouveau concept : le Zero Knowledge Proof (ZKP). Il consiste à interroger la blockchain par l’intermédiaire de questions fermées, plus précises et plus protectrices des informations des clients. Ce concept est validé mathématiquement et est en train d’être testé opérationnellement.

Que vous ont enseigné ces expérimentations ?

Nous avons pu constater que, d’un point de vue technologique, c’est un monde encore assez jeune et pas totalement mature. Même les protocoles censés être relativement aboutis sont encore en version bêta. Ils ne seront stabilisés que vers fin 2017-début 2018. Les ambitions des acteurs qui les développent sont importantes, que ce soit IBM avec Fabric et la marque parapluie Hyperledger, R3 avec Corda, Microsoft avec une solution blockchain-as-a-service dans son cloud Azure, etc. Les cas d’usage détectés sont plus complexes que le simple transfert de cryptomonnaie comme pour Bitcoin. On touche à des questions de sécurité, de protection des données, d’ouverture au régulateur pour qu’il puisse surveiller en temps réel… Cela prend donc un peu plus de temps qu’envisagé pour finaliser les plates-formes.

Êtes-vous optimiste pour les années à venir ?

Le résultat de l’expérimentation de l’Australian Stock Exchange (ASX) avec Digital Asset Holdings sera connu en fin d’année (Lire encadré). La Bourse australienne décidera alors si elle continue ses travaux sur sa blockchain permettant la compensation et le règlement-livraison sur le marché actions. Au niveau de BNP Paribas, nous allons poursuivre nos expérimentations, après les 18 PoC (Proof of Concept) déjà menés. Quand les technologies se seront stabilisées, on verra émerger davantage d’initiatives comme celles évoquées. Un projet autour d’une blockchain est une démarche longue et ambitieuse : au-delà de la technologie elle-même – qui ne représente souvent que 10 à 20 % du projet –, il faut travailler sur l’organisation des consortiums, l’élaboration des business cases… comme dans un projet classique.

 

Propos recueillis par Séverine Leboucher

[1] BNP Paribas Securities Services, Caisse des Dépôts, Euroclear, Euronext, S2iEM, Société Générale et Paris EUROPLACE, rejoint par Caceis. Les partenaires ont annoncé en juillet la création d’une structure dédiée, LiquidShare, ndlr.

 

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