La finance éthique, plan de la dernière chance pour la transition énergétique

Créé le

13.10.2016

-

Mis à jour le

18.11.2016

La finance éthique reste un concept vide si elle ne s’oriente pas vers le financement de la transition énergétique. Selon les auteurs, elle est la seule force qui peut aujourd’hui arrêter la dégradation climatique dramatique annoncée par les scientifiques. Le moment est opportun, car les investisseurs et les clients des banques sont aujourd’hui de plus en plus sensibilisés à ces questions.

La finance éthique vise à changer le monde pour ne pas continuer le « business-as-usual » et accorder toute l’attention qu’elle mérite à la « vie bonne » pour les hommes et à l’épanouissement de la nature. Pour ce faire, elle s’appuie sur trois leviers.

1. L’évolution au sein des entreprises industrielles et financières : par exemple, des fonds de pension ou des banques commencent à ne plus financer l’extraction des énergies fossiles ; des banques comme la NEF renforcent les critères environnementaux et de transparence dans leurs procédures d’octroi des crédits.

2. Les nouvelles aspirations des investisseurs : aujourd’hui, plus de 20 % des investisseurs institutionnels souhaitent sélectionner leurs investissements sur la base de critères éthiques. Un prestataire comme Carbone 4 en France leur permet de mesurer la compatibilité de la trajectoire d’émissions de gaz à effets de serre d’un portefeuille d’actions, avec l’objectif d’une augmentation de la température mondiale en 2050 limitée à 2 °C, posé par la COP21.

3. L’évolution des comportements individuels : les acheteurs et investisseurs particuliers sont de plus en plus sensibles aux enjeux de la transition énergétique quand les financements sont pour eux adaptés.

Le dérèglement climatique menace l’économie d’un effondrement rapide…

Hélas, pour éviter un changement climatique violent, le compte n’est pas bon [1] ! En 2006, deux chercheurs du MIT, Stephen Pacala et Robert Socolow, avaient préconisé de stabiliser pendant 50 ans, avant une diminution rapide, les émissions de gaz à effet de serre mondiales. En 2016, dans le cadre de la COP 21, la somme des engagements individuels pris par les pays pour réduire leurs gaz à effets de serre (encore appelés INDC, Intended Nationally Determined Contributions) permettrait de plafonner les émissions à 60 gigatonnes d’équivalent CO2 en 2030. Ceci nous emmène vers une augmentation catastrophique de la température d’au moins 4 °C d’ici la fin du siècle quand pour se tenir dans la limite de 2 °C, il conviendrait de passer sous 20 gigatonnes d’équivalent CO2 dès 2050 !

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Les conséquences macroéconomiques d’une telle évolution seraient désastreuses. Aucun modèle capable de prendre en compte l’ensemble des conséquences du changement climatique n’existe actuellement. Mais plus les prévisionnistes avancent, plus les scénarios qui se dessinent empirent.

Denis Meadows et son équipe, en 1972, avaient montré dans le rapport du Club de Rome « Les limites de la croissance », appuyé par des modèles physiques, que l’effondrement de notre civilisation était possible – voire probable – au XXIe siècle. Dernièrement, Gaël Giraud (chef économiste de l’Agence française de développement) a mis au point un modèle physico-économique qui conduit aux mêmes conclusions [2] .

Le scénario qui nous menace n’est pas une chute du PIB « ordonnée », si importante soit elle ; il s’agit d’un recul brutal de la civilisation dans un monde où des milliards d’individus, en particulier les plus défavorisés [3] , subissent des catastrophes écologiques, des pénuries alimentaires, des épidémies, et/ou doivent migrer pour assurer leur survie. Il est illusoire, mais tentant, de penser que les plus riches, pays ou individus, pourront s’isoler et se protéger à l’aide d’une technologie surpuissante. Qu’il s’agisse d’accès à la main-d’œuvre ou aux métaux rares, les économies et les technologies des pays riches sont tout sauf indépendantes du reste du monde.

La finance a montré sa puissance : elle reste la seule force qui permettrait de repousser suffisamment vite le scénario catastrophe. Et c’est encore possible.

…qu’il est encore possible d’éviter

Les solutions techniques pour décarboner l’économie mondiale et maintenir l’augmentation de la température autour de 2 °C sont connues et leur coût est chiffré : en ordre de grandeur, pour financer la transition énergétique [4] au niveau mondial, 6 000 milliards d’euros par an sont nécessaires chaque année pendant 15 ans. La bonne nouvelle est que cette somme est accessible, à l’aide par exemple des leviers suivants.

Les banques centrales peuvent créer 1 000 milliards d’euros par an et les flécher vers la transition (pour situer les ordres de grandeur, c’est le montant annuel du programme de rachat de créances de la seule BCE). Le secteur privé qui cherche à investir des liquidités surabondantes pourrait investir 4 500 milliards si la rentabilité est assurée grâce à des politiques réglementaires et fiscales incitatives. Les gouvernements pourraient enfin réaffecter les aides aux industries du carbone qui représentent de l’ordre de 500 milliards par an au niveau mondial.

Cette réaffectation des flux est également stratégique pour assurer une décroissance rapide des business « carbonés » qui risquent de voir leurs actifs se déprécier massivement à mesure qu’il sera devenu impossible ou très coûteux de les exploiter. L’augmentation du coût de l’extraction des ressources fossiles est inéluctable, même en l’absence de toute réglementation des émissions, en raison de la difficulté physique croissante de leur extraction : les champs d’accès facile sont en voie d’extinction. La problématique des « stranded assets  [5] » monte dans les esprits, et n’est sans doute pas étrangère aux variations brutales du prix du baril du pétrole observées ces derniers mois.

La finance éthique ne peut être efficace sans se saisir de l’enjeu climatique

La finance éthique a du mal à trouver sa place dans un monde financier dérégulé. Les stratégies industrielles vertes peuvent être cassées brutalement par la libre concurrence : par exemple, l'industrie allemande, 4e producteur mondial de cellules photovoltaïques jusqu'en 2011, a connu alors une hécatombe face au dumping chinois ; la plupart des entreprises ont disparu et Q-Cells, ex-leader mondial du secteur, a été racheté par le sud-coréen Hanwha.

Dans une certaine mesure, l’éthique en finance cherche aujourd’hui à aller à contre-courant des conséquences d’une financiarisation globale des économies, qui a fait croître le niveau des risques financiers et environnementaux, à travers notamment :

  • l’instabilité du secteur financier et la volatilité des cours des matières premières ;
  • les rendements élevés disponibles à court terme, qui, en attirant l’épargne vers ces niveaux de rendement, polarisent l’économie réelle vers le court-termisme et peuvent donc conduire à une préférence pour le prélèvement le plus rapide possible des ressources sans souci du long terme ;
  • la concentration de l’attention des décideurs sur les questions financières, au détriment de la prise en compte des impacts de leurs décisions dans l’économie réelle, dans la sphère sociale et dans la sphère environnementale ;
  • l’explosion des inégalités de patrimoines et de revenus : les très riches ont un impact très négatif sur l’environnement, notamment en raison de leur consommation excessive d’énergie ; la grande pauvreté ne permet évidemment pas de s’occuper de la nature ;
  • les possibilités et l’ampleur de la fraude fiscale et des pratiques d’« optimisation fiscale » ; la disparition des ressources fiscales des États entraîne une impossible planification et une faiblesse des États face à leurs créanciers et aux entreprises. Les politiques n’ont plus le poids nécessaire face aux investisseurs et aux entreprises pour impulser une réglementation environnementale opérationnelle.
Ces conséquences de l’hypertrophie d’une sphère financière globalisée sont de plus en plus perceptibles par tous. Y compris les investisseurs financiers, dont certains, notamment les investisseurs de long terme (assurances et fonds de pension), sont aujourd’hui face à une conjoncture financière très instable et qui met en péril leur modèle d’affaires, la baisse des taux des emprunts d’État menaçant leur rentabilité. Pour ces investisseurs, en particulier, mais aussi pour l’ensemble du monde financier, la transition énergétique est une opportunité historique de réorienter les flux financiers vers l’économie réelle. Et, en conjurant la dégradation radicale des conditions de vie qui menace d’abord les pays les plus pauvres, de profiter des opportunités d’investissement que représente le formidable réservoir de croissance, décarbonée, de ces pays. Citoyens, gouvernements et investisseurs doivent tous s’engager dans la voie d’un investissement massif dans la transition énergétique, qui permettra de résoudre non seulement la crise climatique, mais aussi la crise financière.

Un plan d'urgence

Notre dernière chance d’éviter un recul dans des âges sombres est que la finance éthique prenne le pas et s’oriente résolument vers la transition énergétique mondiale.

Nous proposons, comme de nombreux économistes (Adair Turner, Michel Aglietta, Pierre-Noël Giraud, Gaël Giraud…), une vraie régulation financière, à la fois pour mettre fin au risque systémique que la finance telle qu’elle existe fait peser sur les économies et pour flécher dès aujourd’hui l’épargne vers la transition énergétique.

1. Favoriser la transition dans les financements. En la matière, la Chine donne le « la ». Elle envisage de recourir davantage aux obligations vertes, aux prêts bonifiés pour des projets respectueux du climat, ainsi qu’aux banques et aux fonds verts. Il faut que la BCE et les autres banques centrales relancent l’activité économique à l’aide d’un programme de création monétaire ciblé sur ce qui crée le plus d’emplois et favorise la transition énergétique. Il faut orienter le financement en intégrant dans les choix d’investissement (notamment public) le critère de l’impact sur le climat. Les banques publiques de développement, comme l’AFD, dont la moitié des financements sont aujourd’hui à co-bénéfice climat, disposent des outils pour le faire et ont déjà commencé à implémenter ces approches. Il faut enfin intégrer dans les pondérations de risque pour les crédits bancaires des critères de climato-comptabilité. La Fédération bancaire française propose ainsi qu’un facteur de réfaction soit applicable aux exigences de capital associées aux expositions sur les actifs favorisant la transition énergétique.

2. Pénaliser l’utilisation des énergies responsables des émissions de gaz à effet de serre. Des tarifications du carbone progressives dans les régions du monde les plus émettrices doivent être mises en place, sous forme de taxes ou de marché de quotas. L’Europe qui avait pris de l’avance doit rapidement réformer son marché de quotas [6] afin d’en soutenir le prix. Un corridor de prix doit être déterminé au niveau mondial pour qu’un niveau de l’ordre de 80 euros la tonne de CO2 soit atteint d’ici vingt ans.

3. Limiter le trou noir qui attire les capitaux vers des activités au mieux stériles et au pire nuisibles : réguler le shadow banking et interdire la finance casino [7] . Les CDS nus, qui consistent à parier sur la faillite des États, devraient être prohibés dans la zone euro. Les dark pools autorisés depuis 2007 en Europe et le trading haute fréquence devraient être interdits. Notons que sur ce plan l’Europe fait malheureusement du sur-place [8] . La titrisation des crédits doit être encadrée plus strictement.

4. Mettre la transition au cœur de la finance éthique par des fonds éthiques dont l’objet serait la « transition énergétique » et qui pourraient signer une charte édictant des principes simples :

  • favoriser les investissements dans la transition énergétique ;
  • investir dans les pays où la transparence est suffisante ;
  • ne pas participer à l’achat de biens communs (terres cultivables, eau potable, etc.) ;
  • participer à la renégociation des dettes insoutenables ;
  • ne pas financer les entreprises pratiquant l’évasion fiscale ;
  • favoriser les financements locaux avec investisseurs locaux ;
  • favoriser les petites structures assurant des projets d’autonomie de collectivités ;
  • boycotter les entreprises ne respectant pas ces principes (mettre en place une transparence sur la production des entreprises).
La toute-puissance du secteur financier dans le monde d’aujourd’hui s’est largement construite sur le financement des énergies fossiles. La financiarisation massive des économies trouve son origine dans la rupture des accords de Bretton Woods, elle-même liée au début de l’extraction massive de combustibles fossiles en dehors des États-Unis. La finance doit prendre très vite le tournant que les scientifiques du climat, et de plus en plus les investisseurs, les citoyens et les gouvernements, réclament pour s’orienter non plus vers le financement d’une économie fossile, mais vers la transition énergétique. C’est pour elle une formidable opportunité, et pour la civilisation, une nécessité. La finance peut redonner sens à l’éthique au sens du philosophe Paul Ricœur : «  L’éthique est la visée de la vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes. »

 

1 Voir D. Dupré, « Limiter le changement climatique … Pourquoi n’y arrive-t-on pas ? », Cycle de conférence Comprendre et Agir, STEEP, INRIA, Grenoble, 17 décembre 2015, https://team.inria.fr/steep/seminars/les-conferences-debats-comprendre-et-agir/
2 G. Giraud, F. Mc Isaac, E. Bovari et E. Zatsepina (2016), « Coping with  the  Collapse:  A  Stock-Flow  Consistent  Monetary  Macrodynamics of Global Warming», AFD Research Papers, n° 2016-29, août. Lire : http://www.afd.fr/jahia/webdav/site/afd/shared/PUBLICATIONS/RECHERCHE/Scientifiques/Papiers%20de%20recherche/29-papiers-recherche.pdf
3 Voir le rapport de la Banque Mondiale sur ce sujet :M. Fay, S. Hallegatte, M. Bangalore et al., « Shock Waves : Managing the impacts of climate change on Poverty », World Bank Publications, 2015. Lire : https://openknowledge.worldbank.org/bitstream/handle/10986/22787/9781464806735.pdf?sequence=13&isAllowed=y
4 A. Grandjean et M. Martini, Financer la transition énergétique, édition de l’atelier, 2016, p. 49 et sq.
5 Voir par exemple http://www.novethic.fr/lexique/detail/stranded-asset.html.
6 Voir le rapport Canfin-Grandjean-Mestrallet qui propose des pistes concrètes pour y arriver : http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/Rapport_mission_12_juillet_19h10.pdf.
7 D. Dupré, M. Chesney et P. Jorion, « La finance Casino risque de détruire nos sociétés », Le Temps de Genève, 26 septembre  2012. Lire https://www.letemps.ch/economie/2012/09/25/finance-casino-risque-detruire-nos-societes.
8 Lire l’analyse de Benoit Lallemand (Financewatch) sur : http://www.finance-watch.org/press/press-releases/125-topics/ifile/Publications/Reports/CMU-QA-FinanceWatch2015.pdf?sort=d_date.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº802bis
Notes :
1 Voir D. Dupré, « Limiter le changement climatique … Pourquoi n’y arrive-t-on pas ? », Cycle de conférence Comprendre et Agir, STEEP, INRIA, Grenoble, 17 décembre 2015, https://team.inria.fr/steep/seminars/les-conferences-debats-comprendre-et-agir/
2 G. Giraud, F. Mc Isaac, E. Bovari et E. Zatsepina (2016), « Coping with  the  Collapse:  A  Stock-Flow  Consistent  Monetary  Macrodynamics of Global Warming», AFD Research Papers, n° 2016-29, août. Lire : http://www.afd.fr/jahia/webdav/site/afd/shared/PUBLICATIONS/RECHERCHE/Scientifiques/Papiers%20de%20recherche/29-papiers-recherche.pdf
3 Voir le rapport de la Banque Mondiale sur ce sujet :M. Fay, S. Hallegatte, M. Bangalore et al., « Shock Waves : Managing the impacts of climate change on Poverty », World Bank Publications, 2015. Lire : https://openknowledge.worldbank.org/bitstream/handle/10986/22787/9781464806735.pdf?sequence=13&isAllowed=y
4 A. Grandjean et M. Martini, Financer la transition énergétique, édition de l’atelier, 2016, p. 49 et sq.
5 Voir par exemple http://www.novethic.fr/lexique/detail/stranded-asset.html.
6 Voir le rapport Canfin-Grandjean-Mestrallet qui propose des pistes concrètes pour y arriver : http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/Rapport_mission_12_juillet_19h10.pdf.
7 D. Dupré, M. Chesney et P. Jorion, « La finance Casino risque de détruire nos sociétés », Le Temps de Genève, 26 septembre  2012. Lire https://www.letemps.ch/economie/2012/09/25/finance-casino-risque-detruire-nos-societes.
8 Lire l’analyse de Benoit Lallemand (Financewatch) sur : http://www.finance-watch.org/press/press-releases/125-topics/ifile/Publications/Reports/CMU-QA-FinanceWatch2015.pdf?sort=d_date.