House of Finance Days 2018

Donner du sens à la Finance

Dans son discours d'ouverture des House of Finance Days 2018, Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances, a évoqué trois priorités : le projet de loi PACTE (Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises) et son objectif de drainer l’épargne des Français pour financer les entreprises ; le cadre réglementaire qui doit permettre aux activités financières, notamment innovantes, de se développer harmonieusement ; enfin, la nécessité de faire aboutir les discussions européennes autour du paquet bancaire, de l’Union bancaire et de l’UMC. Verbatim.

Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances, a évoqué la nécessité de faire aboutir les discussions européennes autour du paquet bancaire, de l’Union bancaire et de l’UMC.

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°HOF2018

Je suis très heureux et très impressionné de m’exprimer ici devant les étudiants de l’université de Dauphine dont chacun connaît la qualité et le professionnalisme, sur un sujet qui me tient à cœur, celui de la finance.

Une singularité française

Il ne vous a pas échappé que le président de la République et le Premier ministre m’ont nommé ministre de l’Économie et des Finances : c’est une singularité en Europe. La plupart des ministres sont soit ministre de l’Économie, soit ministre des Finances […] comme s’il y avait d’un côté, l’économie, et de l’autre, la finance. Et il est vrai que ces deux problématiques sont bien différentes : d’un côté, vous allez travailler sur le secteur industriel, la compétitivité de l’économie, le coût du travail […], l’organisation des filières, la concurrence, le bon fonctionnement du marché économique. De l’autre, vous avez un univers très différent qui est celui des banques, des institutions financières, des ratios prudentiels, des coussins contracycliques, avec des réunions spécifiques dans le cadre du FMI, du G7, du G20. Mais je trouve très positif qu’il y ait en France un ministre de l’Économie et des Finances qui cherche à reconnecter les deux mondes, parce qu’il n’y a pas d’économie sans finance, et il n’y a évidemment pas de finance sans économie […]. La finance doit retrouver du sens pour être acceptée, comprise par nos compatriotes et nos concitoyens. Pour paraphraser une phrase célèbre de la littérature française […], « finance sans confiance n’est que ruine que de l’économie ». Il faut que la finance ait une conscience, il faut qu’elle ait un l’objectif, il faut qu’elle ait un sens.

Enfin, je voudrais rappeler que la finance est un atout stratégique pour la France. […] Elle est stratégique en termes d’emploi, de technologie comme le montre la FinTech française, et de bon financement de l’entreprise, PME ou grand groupe industriel, au moment où la Grande-Bretagne, première Place financière en Europe, décide de sortir de l’Union européenne. Il faut essayer d’en tirer parti pour la Place financière de Paris. Nous venons de récupérer l’agence bancaire européenne : c’est un très bon signe. Beaucoup de banques anglo-saxonnes veulent relocaliser leurs activités à Paris : cela représente des milliers d’emplois. Pourquoi renoncer à ce que peut nous rapporter la finance, ce qu’elle peut nous donner en termes de puissance politique et économique ?

Mobiliser l’épargne

Alors quelle finance ? D’abord une finance qui permet de donner de la vitalité à notre économie, ce qui suppose bien entendu d’avoir un environnement fiscal favorable et je voudrais rappeler les décisions fiscales incluses dans le projet de loi de finances 2018 : suppression de l’ISF et mise en place d’un prélèvement forfaitaire unique à 30 % sur les revenus du capital. Nous avons fait cela pour mieux financer notre économie et soutenir l’emploi en France : 277 700 emplois ont été créés dans le secteur privé au cours de l’année 2017, avec pour la première fois depuis 2001, des créations d’emplois dans le secteur industriel. Mais il reste encore du chemin à faire et la transformation fiscale que j’ai portée au parlement l’année dernière n’est qu’une première étape.
La deuxième étape consiste à mobiliser l’épargne des Français au service de notre économie : c’est l’objectif du projet de loi sur la croissance et la transformation des entreprises. Nos entreprises doivent pouvoir se financer mieux, trouver les fonds pour se développer, grandir, innover, exporter, créer des emplois. Nos entreprises sont trop petites et se heurtent à un problème de développement. Les start-up risquent, faute de profondeur de marché et de capitaux suffisants, de se faire racheter au bout de quelques années par une grande entreprise étrangère. Nos entreprises ont besoin de fonds propres pour accroître leur solidité, leur donner la facilité d’emprunter, ainsi que la visibilité nécessaire vis-à-vis de leurs partenaires. Pour cela, il faut mobiliser l’épargne des Français qui représente 4 000 milliards d’euros disponibles. Quels seront les axes de travail sur lesquels nous nous prononcerons dans le cadre du projet de loi sur la croissance et la transformation des entreprises ?
Le premier porte sur l’assurance vie qui représente un encours de 1 700 milliards d’euros, et constitue le placement préféré des Français. Il est temps que l’assurance vie serve davantage au financement de notre économie et des PME et nous allons offrir aux épargnants une possibilité d’investissement qui leur permette d’aller davantage vers les actions, qui soit plus rentable et plus dynamique.

La refonte de l’épargne retraite est le deuxième axe de travail. Les principaux dispositifs comprennent le PERCO, le PERP, l’article 83, ou encore les contrats Madelin. Chacun de ces dispositifs obéit à des règles différentes en termes de fiscalité, de liquidation et de choix à la sortie, entre capital et rente. Nous unifierons ces dispositifs d’épargne retraite, et garantirons une meilleure portabilité entre les dispositifs pour qu’ils soient plus attractifs pour les épargnants, et qu’ils participent davantage au financement de notre économie.

Une épargne qui a du sens est aussi une épargne investie dans l’entreprise où on travaille et dans laquelle on croit. Je ne vois aucune raison pour laquelle l’épargne sous forme d’actionnariat salarié resterait aussi limitée en France. Aujourd’hui seuls 4 % des salariés sont actionnaires de leur entreprise. Si vous croyez dans votre entreprise, il me paraît sain d’en devenir actionnaire. C’est également une démarche protectrice pour les entreprises notamment celles qui peuvent être menacées par un rachat. Mon ambition est donc de porter le chiffre de 4 % de salariés actionnaires à 10 % dans les délais les plus rapides possibles.
Enfin le quatrième axe auquel je crois profondément, est le développement des entreprises de l’économie sociale et solidaire. C’est une économie vitale pour notre pays qui correspond à des attentes fortes et remplit un rôle social, environnemental, d’accompagnement et d’inclusion qu’aucune autre entreprise ne peut accomplir. Ces entreprises souhaitent que leur statut soit amélioré, pour que l’épargne salariale puisse s’y investir via les fonds solidaires. Nous accéderons à cette demande et élargirons leur statut. Cela permettra d’accroître leurs moyens financiers sur une base plus simple et plus accessible, et donnera à ce secteur une assise plus solide.

Finance verte

Enfin, le sens que nous voulons donner à la finance, et le Président de la République l’a rappelé à plusieurs reprises, est celui du financement de la transition énergétique et de la lutte contre le réchauffement climatique. La finance sera verte ou elle ne sera pas, et ce n’est pas qu’un slogan ! Une banque qui investit dans des projets environnementaux, dans des projets d’énergies renouvelables, dans la lutte dans les émissions de gaz à effet de serre, a du sens et est rentable. Nous partageons avec Nicolas Hulot cette conviction forte, qu’une économie « économe » en carbone est capable de développer des projets respectueux de l’environnement et sera plus compétitive. Nous avons été le premier pays à faire des émissions publiques d’obligations vertes, avec 8 milliards d’euros émis en 2017 et, je l’espère, le même montant en 2018. Nous avons modifié le livret de développement durable solidaire pour qu’il soit réellement au service de projets respectueux de l’environnement. Et nous allons mettre des supports verts à disposition dans tous les contrats d’assurance vie en unité de compte. Nous nous battrons pour tous les projets de finance verte. Cela va des grands projets d’émissions publiques d’obligations, jusqu’aux start-up que j’ai rencontrées et qui ont des idées tout à fait formidables. PayGreen, par exemple, a un système de paiement par carte bancaire où vous pouvez accepter que la différence entre le prix payé et l’arrondi soit reversée à un projet vert. Ce genre d’initiative est tout à fait remarquable : elle est simple, compréhensible par tout le monde, repose sur la base du volontariat, et donne du sens à notre économie et à la finance.

Une réglementation équilibrée

Le deuxième objectif dont je voulais vous parler, est la nécessité non seulement de donner du sens à la finance, mais aussi de la réguler. Pendant trop longtemps, notamment à la fin des années 1990, on a cru que la finance pouvait être le Far-West : aucune règle, aucune limite, aucun contrôle. Le résultat a été le désastre de la crise financière de 2008. Les épargnants ont besoin de sécurité et l’économie a besoin de règles. J’ai assigné Google et Apple en justice pour des pratiques commerciales qui nous semblent déloyales vis-à-vis des développeurs à qui Google et Apple imposent des conditions qui ne sont pas acceptables en termes de prix, de respect des contrats et des données. Google, Apple, Facebook, Amazon développent librement leurs activités en France mais il y a des règles qui doivent être respectées et elles sont les mêmes pour tous. Personne ne pourrait comprendre que ces règles soient strictes pour les PME et plus souples pour les grands acteurs du numérique. Je suis le garant de l’ordre économique public et il faut le faire respecter dans le respect de la liberté du marché, de la liberté du commerce, sans stigmatiser qui que ce soit mais avec la même fermeté pour tout le monde.

La finance a besoin d’un cadre réglementaire qui permette de trouver un équilibre entre le développement de l’innovation, qui est indispensable, et le risque de spéculation, qui est dangereux pour l’économie et les épargnants. Nous sommes leader en France en termes d’innovation sur les technologies financières et je ferai tout pour que nous le restions. Nos FinTechs sont un atout unique pour la France. Nous avons toujours eu un temps d’avance en matière de financements innovants. Le crowdfunding par exemple a été développé légalement en France dès 2014. En décembre, nous avons adopté une ordonnance qui permet d’utiliser la blockchain pour échanger des titres financiers. Nous sommes leaders, comme je vous le disais, sur le développement de la finance verte. Je veux que la France soit à la pointe pour proposer un cadre juridique clair pour exploiter pleinement tout le potentiel du bitcoin et des cryptomonnaies. Beaucoup d’acteurs privés se sont déjà emparés des crypto monnaies, comme le SAMU Social qui a lancé une collecte de dons en bitcoin. Demain, pourquoi ne pas l’envisager pour certaines de nos démarches administratives ? Mais cela ne m’empêche pas de réclamer, dans le cadre du G20, une régulation pour éviter les spéculations. C’est précisément parce que je crois à ces nouveaux outils financiers, à la blockchain qui révolutionne totalement les systèmes d’échange entre particuliers, au bitcoin, à ses possibilités de développement pour de nouvelles technologies financières que je demande une régulation qui garantisse à l’épargnant qu’il n’y aura pas de spéculation, qu’il ne perdra pas sa mise et qui garantira le minimum de transparence pour éviter les risques de blanchiment ou de financement occulte.

La dimension européenne

Le troisième objectif est la dimension européenne, car développer une finance au service de l’économie avec de nouveaux instruments n’a de sens qu’à l’échelle européenne. Nous devons donner à l’Union européenne une puissance financière qu’elle n’a pas encore et pour cela, il est temps d’avancer sur l’Union des marchés de capitaux, l’Union bancaire et au préalable, sur le paquet bancaire sur lequel nous sommes en discussion depuis plusieurs mois à Bruxelles. Je regrette que les difficultés politiques dans certains états européens empêchent l’adoption de ces progrès politiques majeurs. Je redis à nos partenaires, en particulier allemands, que tout est sur la table. Il est temps de décider. La France a fait des concessions importantes pour parvenir à un consensus sur le paquet bancaire, sur l’Union bancaire, sur l’Union de marchés de capitaux. Nous avons conscience qu’il faut réduire la part des prêts non performants dans les bilans des banques et peut-être aller plus vite et plus loin. Nous sommes prêts à le faire, mais la contrepartie de ces efforts est la décision. Ce que nous avons connu au cours des dernières réunions des ministres des Finances à Bruxelles, pas plus tard que lundi et mardi de cette semaine[1] , ne doit pas se renouveler. On ne rassemble pas 19 ministres des Finances de la zone euro et 27 ministres des Finances de l’Union européenne pour parler indéfiniment des mêmes sujets techniques. On ne tire pas prétexte de difficultés techniques pour empêcher des décisions politiques qui sont utiles pour les citoyens européens. L’Union bancaire est utile, car elle permettra de faciliter le financement de notre économie et de donner enfin la possibilité de financer à une échelle plus vaste les projets économiques de tous les pays européens. L’Union des marchés de capitaux est cruciale parce qu’elle donnera la profondeur de marché nécessaire pour développer des entreprises beaucoup plus importantes. Disposer d’un marché de 450 millions de consommateurs dans lequel les règles sont exactement les mêmes sans aucun obstacle réglementaire au développement de votre entreprise, est une chance exceptionnelle. J’appelle tous nos partenaires européens à prendre conscience de ces enjeux et à faire le nécessaire pour que d’ici quelques mois, ce ne soit plus des discussions que nous ayons à Bruxelles sur l’Union bancaire ou sur l’Union des marchés de capitaux, mais de véritables décisions.

Tout ce que nous faisons pour la finance, pour la finance verte, pour le meilleur financement de l’économie, pour l’Union bancaire et l’Union des marchés de capitaux, c’est pour tous les étudiants que vous représentez ici, pour toutes les générations qui viennent, pour que vous ayez la prospérité et la capacité de développer vos projets pas en petit, mais en très grand. Merci à tous.


Propos prononcés le 14 mars 2018

[1] Soit les 12 et 13 mars 2018, ndlr.

 

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