Innovation

Des leviers pour attirer le secteur privé

Créé le

21.09.2020

En évoquant l’exemple de l’électricité au Sénégal, la conseillère technique de la direction générale de la Société nationale d’électricité de ce pays (Senelec) rappelle la contribution des diverses sources de financement des infrastructures en Afrique et expose différents leviers qui permettraient d’accélérer la participation du secteur privé à ces financements.

I. L'Afrique est considérée comme le prochain marché de croissance, après la Chine

Cette perspective passe par la mise en place des infrastructures considérées comme nécessaires à l’émergence des pays africains. L’accès à des infrastructures de qualité est essentiel pour le développement continu des pays africains, en particulier l’électricité. Selon une étude de la Banque Mondiale (BM), le continent perd 2 à 4 points de croissance chaque année en raison de cette pénurie d’électricité. Une question à résoudre – un défi – est bien leur financement.

Au Mali, un ménage classique utilise moins d’électricité en une année qu'un Londonien pour chauffer sa bouilloire chaque jour !

Dans la région subsaharienne en Afrique, 600 millions de personnes sur un milliard d’habitants n'ont pas accès à l'électricité et vivent dans l'obscurité la moitié de leur vie. Elle reste la région la plus pauvre en électricité et au rythme actuel, elle pourrait le rester jusqu’en 2040.

Au Sénégal, il a fallu un programme social d'appui à des familles démunies pour permettre à des femmes, notamment nées après les indépendances, d'avoir accès à l'électricité pour la première fois en 2017.

Pour relever le taux d’accès actuel moyen à l’électricité de 40 % en Afrique, Mc Kinsey estime sur la base d’une comparaison des niveaux de dépenses, que le niveau annuel des investissements dans l’électricité devrait passer de 33 milliards de dollars en 2015 à 55 milliards en 2025, soit une hausse annuelle de 22 milliards de dollars par an. Et selon la BM, la hausse annuelle serait de 25 milliards de dollars [1] .

Selon la Banque Africaine de développement (BAD) et la BM, le gap de correction pour le seul secteur électrique en Afrique est estimé à 20 000 gigawatts (GW) en puissance (soit 7 GW par an) et un déficit de 100 milliards de dollars. Le taux d’accès moyen de 40 % (contre 100 % pour l’Algérie et 60 % pour le Sénégal) doit évoluer vers l’accès universel en 2030, pour répondre aux Objectifs du millénaire pour le développement (OMD).

Les secteurs de l’eau et de l’assainissement sont les parents pauvres avec les engagements les plus faibles.

Le défi de financement va s'accentuer avec la poussée démographique en Afrique, mais aussi avec la concurrence à l’accès aux financements provenant des besoins dans les autres pays en développement pour un gap estimé à 3 700 milliards de dollars pour l'ensemble des infrastructures (routes, ports, électricité, eau, télécoms).

Les secteurs des transports, de l'eau et des télécoms nécessitent aussi de gros investissements.

Les besoins en infrastructures font donc l'objet d'un large consensus. Cependant, la question de leur montant, de leur financement, et enfin de leur source n'est toujours pas résolue, ce qui pourrait compromettre certains projets dans le futur. Il y a lieu de revoir l'estimation des besoins financiers, cibler les bailleurs et analyser les raisons des déficits de financement, aussi bien au niveau des sociétés d’État que des pays.

En effet, l’estimation des besoins dépend fortement des objectifs retenus et varie en conséquence. Par exemple, au Sénégal la capacité actuelle installée de 1 200 mégawatts (MW) pourrait évoluer si l'objectif de résorber le déficit en eau devenait une priorité et nécessiterait peut-être de (presque) doubler l'offre à 2 000 MW.

II. Les principaux partenaires pour le financement des infrastructures

1. Les banques de développement, organismes multilatéraux et fonds d’investissement

L’on peut noter que sur les 100 milliards de dollars d’investissements dans les infrastructures en Afrique en 2018, 43,8 milliards ont été investis dans l’électricité.

En dehors des budgets publics (37%), les financements proviennent de la Chine vers les États africains pour 25 %, et une faible part est assurée par les organismes multilatéraux et fonds d’investissement [2] .

Ces types de financement, non concessionnel et principalement en devises fortes, nécessitent de déployer des stratégies de couverture de risque de change (ou hedging).

2. Les partenaires stratégiques

L’initiative d’électrification Power Africa prévoyait 7 milliards de dollars sur 5 années et a pu attirer des fonds d’investissement privés dans le montage.

3. Les ressources intérieures

Plusieurs pays ont eu recours à des emprunts obligataires pour mobiliser l’épargne locale et internationale.

Selon l’agence de notation Moody’s, le Sénégal, le Kenya et la Zambie sont de bons exemples dans ce domaine d’émissions d’obligations.

La Société d’électricité du Sénégal (Senelec) a émis pour la seconde fois des obligations en 2018 sur 7 ans pour financer ses investissements et l’Éthiopie a émis des bons Diaspora pour financer son secteur électrique et un barrage hydro-électrique de 6 000 MW.

Il y a un réel potentiel dans la diaspora en Afrique, en effet, les transferts de fonds de la diaspora sont estimés à près de 50 milliards de dollars, le double de l’aide publique au développement.

4. Les fonds privés

Les décideurs savent que les fonds sont insuffisants et le secteur privé national et international devra apporter des fonds supplémentaires, notamment des besoins en interventions pour des fonds à long terme dans des structurations de projets complexes et de grande envergure. Comment attirer le secteur privé dans ce secteur où les temps de réalisation des projets sont longs et se prolongent au-delà des agendas politiques ? Quelles sont les priorités et comment structurer les projets pour le rattrapage du retard dans nos infrastructures ? La création de structures interfaces avec le secteur privé serait une solution pour les pays – par exemple, des unités PPP (partenariats publics privés) au sein des ministères des Finances.

5. Le mode de financement IPP

Le modèle « Project Finance », introduit dans le secteur électrique depuis les années 2000 au Sénégal et qui permet de soulager les budgets des États, compte présentement pour 25 milliards de dollars d’investissements en Afrique Subsaharienne. Tous les projets solaires réalisés au Sénégal sont des IPP (producteurs d'électricité indépendants), cette production indépendante qui compte pour 60 % de la production totale du Sénégal. Cependant, pour le rendre plus performant, le code de l’électricité en cours devra clarifier le cadre réglementaire.

III. 5 leviers pour attirer les investisseurs

Nous avons identifié cinq leviers pouvant permettre aux gouvernements et aux organismes institutionnels de développement d'accroître les financements privés dans les infrastructures, permettant ainsi de réduire le gap important de financement.

Il s’agit de développer des approches innovantes pour attirer largement le secteur privé et rendre ce secteur très attractif d’une part, et d’autre part de diversifier les sources de financement visant à mobiliser l’épargne.

Levier 1. L'approche portefeuille de projets

Cette approche est bénéfique pour attirer un pool d'investisseurs, car l'échelle et la taille des projets sur le marché international des capitaux peuvent être une contrainte.

Dans ce modèle, les pays présenteront un portfolio de groupes de projets pour atteindre une taille acceptable pour être attractif auprès de ces investisseurs internationaux. Cela aiderait également les projets peu viables financièrement a priori mais qui ont un impact socio-économique important.

Mais cette approche nécessiterait une bonne planification intégrée des projets et une bonne priorisation. Le cas du financement de l’accès universel à l’électricité 2025 au Sénégal de 700 milliards est bâti sur ce modèle, à partir d’une étude préalable des besoins et de l’identification des différents projets confiée à un bureau de consultants privés.

Levier 2. La mise en place de véhicules de garanties innovants

Le principal modèle de garantie existant pour les PPP est celui de la garantie souveraine des États.

Pour réduire le risque de non-paiement pour le secteur privé, les États pourraient mettre en place des méthodes plus pérennes comme :

– des fonds construits sur des plans d'infrastructure de long terme qui pourraient garantir les nouveaux investissements ;

– la délégation de créances et les investissements propres aux sociétés d'État peuvent aussi servir de garanties avec des organismes comme GarantCo (branche garantie de la société Private Infrastructure Development Group qui a offert en 2019 une garantie d’extension de liquidité aux banques commerciales pour allonger la durée des prêts à 14 ans sur le projet Keleti au Togo).

– les fonds de garanties dans certains pays comme le Fongip et le Fonsis en prise de participation ont pu bien fonctionner au Sénégal pour faciliter la structuration de projets solaires en mode PPP.

Levier 3. Les emprunts obligataires cotés au marché secondaire

Les États peuvent enfin financer les infrastructures par des emprunts obligataires qui pourront à leur tour être cotés au marché secondaire pour apporter de la liquidité et permettre de recycler et rediriger ces investissements vers de nouveaux projets. Ce schéma est utilisé par  Senelec et Sonatel, sa société de télécommunications. La récente mise en place de la bourse en ligne devrait faciliter cette stratégie.

Levier 4. L’intervention des fonds de pension et les compagnies d’assurance

Les États doivent favoriser une plus grande implication des fonds de pension et des compagnies d'assurance dans le financement des infrastructures avec des profils de financements long terme. Il sera dès lors nécessaire de créer un environnement réglementaire adéquat avec des règles de plafonnement dans ce secteur infrastructures pour ces organismes.

Levier 5. La création d’une Banque dédiée au financement des infrastructures en Afrique

Une forte innovation consisterait, en collaboration avec les organismes tels la Société financière internationale (SFI), la Banque Mondiale et la BAD, en la création d’une Banque de financement des infrastructures sur le modèle de la Chine qui vient de créer une banque de financement de ses infrastructures notamment routières. La BAD a, d’une part, favorisé la création d'organismes comme le fonds Africa50 et, d’autre part, pris cette année une participation dans le fonds d’infrastructure Africa Finance Corporation (AFC) intervenant en dette et en capitaux propres, notamment dans les secteurs électricité, ports, télécoms.

23 pays africains sont déjà actionnaires de l’AFC.

IV. La Covid-19 va-t-elle changer la donne ?

Avec la pandémie de Covid-19 en 2020, les secteurs privés et les économies des pays sont très largement affectés par la crise sanitaire et économique, avec des prévisions de taux de croissance proche de zéro voire négatifs et des capacités d'endettement souverain des États réduites.

La pandémie a imposé de nouvelles priorités en confinant 3 milliards de personnes dans le monde. L’habitat, l’alimentation, les infrastructures de santé, l’eau et l’assainissement deviennent des priorités n° 1.

D’énormes fonds sont affectés en prêts concessionnels ou en subventions aux pays dans la lutte contre la pandémie par les organismes tels que la BM, la BAD, le Fonds africain de développement (FAD), les Nations Unies.

C’est pourquoi la plupart des financements destinés aux infrastructures seront ainsi reportés en 2020 voire 2021 sur les nouveaux secteurs prioritaires, avec l’hypothèse de recul de la pandémie en cours d’année. Mais le secteur électrique, vu son rôle stratégique, retrouvera rapidement sa place prioritaire pour pouvoir continuer à soutenir les autres secteurs clé.

Cependant, la visibilité sur l’évolution de la pandémie restant toujours limitée, il existe toujours une incertitude qui pourrait aller jusqu’en 2022.

Conclusion

Au Sénégal, l’objectif assigné par le gouvernement au secteur électrique est de produire de l’énergie en quantité suffisante et à bas prix en limitant l’impact sur l’environnement.

D’énormes différences existent entre les pays dans le coût de l’électricité.

À cet effet, le Sénégal a favorisé ces dernières années, les projets énergies renouvelables qui ont atteint une part de 22 % dans le mix énergétique, et qui vont profiter de la baisse tendancielle des coûts du solaire qui vont peser alors à la baisse sur les tarifs de l’électricité. La stratégie Gas to power avec les découvertes de gaz et de pétrole en 2016 au Sénégal pourrait contribuer à une baisse des coûts après 2025.

Toutefois, le point majeur dans la mobilisation des financements demeure l’aspect coût. Quelle stratégie adopter pour baisser le coût du financement ?

Il faut noter que présentement dans le secteur électrique, les financements directs à taux concessionnels sont presque inexistants.

Pour les IPP, 50 % du coût de revient de leur production d'électricité proviennent du financement, qui reste donc un levier important pour baisser le prix au consommateur. Pour aider le privé à accéder à de meilleurs taux, la solution récente proposée depuis 2015 de « blended finance » ou financement mixte est un modèle de co-investissement de fonds d’actifs publics-privés dans un véhicule commun de manière complémentaire. Sera-t-elle prometteuse ?

En conclusion, la création de structure comme Africa50 a été une étape importante pour accélérer les projets et attirer les financements privés. Une des perspectives pourrait être la création d’une banque africaine dédiée au financement des infrastructures en prolongeant cette initiative pour aller vers la création d’une banque pouvant lever des fonds importants sur le marché international des capitaux, avec une action coordonnée pour séduire les investisseurs en mobilisant l’excès d’épargne au niveau mondial accompagnée de ressources à faible rendement, tout en réduisant l’exposition aux risques des investisseurs et au risque de change.

 

1 Rapport CNUCED 2016.
2 Source : rapport annuel du Consortium des infrastructures pour l’Afrique (ICA) 2018.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº848
Notes :
1 Rapport CNUCED 2016.
2 Source : rapport annuel du Consortium des infrastructures pour l’Afrique (ICA) 2018.