Panorama

La boite à outils des assureurs sous Solvabilité 2

Depuis l’entrée en vigueur (le 1er janvier 2016) de Solvabilité 2, les assureurs se voient proposer de plus en plus d’outils leur promettant des économies de fonds propres. Le rôle du consultant est, notamment, de les aider à choisir entre les différentes propositions.

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Revue de l'article

La directive Solvabilité 2 reconstruit le bilan des assureurs afin d’appréhender au mieux les risques auxquels ils sont soumis. Après une période d’adaptation, les assureurs cherchent maintenant à maîtriser leurs coûts en SCR [1], c’est-à-dire les besoins de fonds propres générés par les différents risques provenant de leurs actifs et de leurs passifs. Ils ont recours à des prestataires qui leur offrent différents outils de couverture générant des économies de fonds propres. Ces outils deviennent de plus en plus nombreux et couvrent de plus en plus de sous-modules de SCR.

La mise en place ces dernières années de Solvabilité 2 au sein des sociétés d’assurance a été considérée, par la majorité d’entre elles, comme une vraie révolution. Elle a permis l’adoption d’un pilotage de leurs risques plus conséquent ainsi qu’une représentation dynamique et prospective de leur bilan.

Ce changement ne s’est pas fait sans mal. Après une période d’apprentissage, c’est une mise en place des processus de production qui a occupé les équipes durant plusieurs mois. Les derniers chantiers en date ont porté sur l’automatisation et l’optimisation de processus existants et sur la revue de la qualité des données et des modèles utilisés.

Outre ces éléments internes, les assureurs cherchent en continu à optimiser leur ratio de solvabilité grâce à tous les moyens disponibles sur le marché. En effet, d’autres acteurs travaillent depuis plusieurs années sur des solutions dédiées aux problématiques liées aux assureurs. Parmi eux, on trouve les gestionnaires d’actifs, les banques ou encore les réassureurs. Les produits proposés par ces acteurs touchent différents postes du bilan. Ils procurent aux assureurs les moyens de se protéger partiellement ou totalement contre des risques de pertes. Les risques de perte induisant, au travers des sous-modules de risques proposés par Solvabilité 2, des chocs eux-mêmes générateurs d’exigences en capital, les différents outils de protection permettent de limiter les chocs et donc les exigences en fonds propres.

Les gérants d’actifs à la manœuvre

Les gestionnaires d’actifs sont depuis très longtemps les premiers partenaires des assureurs en termes de gestion de leurs actifs. De facto, ils ont une connaissance assez fine des besoins de leurs clients et se doivent d’y répondre avec des produits innovants et des services adéquats.

Pour les besoins de Solvabilité 2, les Asset Managers se sont concentrés sur l’optimisation de certains sous-modules du SCR marché portant majoritairement sur les actifs les plus présents dans le bilan des assureurs, à savoir les actions et les obligations. D’autres travaux de niche sont aussi opérés par les sociétés de gestion mais ont un impact beaucoup moins important.

Dans un premier temps, ils ont créé des produits majoritairement basés sur les actions avec des stratégies de couverture de portefeuille basées sur des produits dérivés. Plusieurs d’entre eux se sont placés (d’autres sont encore en phase de création) en proposant des produits avec un sous-jacent actions accompagné de stratégies optionnelles. Celles-ci consistent majoritairement en achats de puts [2] généralement accompagnés de la vente de calls [3], et ce dans le but de baisser les coûts générés par l’achat de protection contre une baisse des marchés actions.

Chaque Asset Manager utilise sa propre méthodologie issue de sa recherche interne afin de créer une stratégie permettant d’avoir une protection efficace avec un rendement optimisé tout en restant dans le cadre autorisé par Solvabilité 2.

Ces stratégies se doivent d’être en accord avec le cadre technique d’atténuation des risques imposé par Solvabilité 2. Outre des conditions sur la gestion du risque de contrepartie ou sur la forte corrélation entre les indices sous-jacents des options et le portefeuille d’actions, certaines caractéristiques de ces couvertures doivent être passées au crible afin de vérifier qu’elles peuvent être considérées comme des couvertures sous Solvabilité 2. Ceci constitue d’ailleurs l’un des éléments évoqués dans les projets d’évolution de la directive pour 2018 (voir encadré).

Sur la partie crédit, les Asset Managers cherchent aussi à proposer des solutions en accord avec les principes de Solvabilité 2. Ne pouvant adosser facilement leur stratégie à des options, ils ont choisi une gestion pilotée sous contrainte Solvabilité 2. Généralement au format fonds dédié ou sous mandat de gestion, les gérants se doivent d’ajouter à leur processus de gestion, un pilotage fin des niveaux de SCR. Cette gestion se fait généralement en utilisant les paramètres de la formule standard sur les sous-modules de taux, crédit et concentration.

Pour les deux premiers sous-modules, la sensibilité (ou duration modifiée) s’impose comme le facteur déterminant. À celui-ci s’ajoute aussi la notation des obligations en portefeuille. Grâce à ces deux paramètres, il est possible de « piloter » le portefeuille d’obligations crédit avec une vision cible du niveau des différents sous-modules de SCR.

Les Asset Managers continuent à réfléchir aux différentes façons de faciliter la gestion des actifs des assureurs. Ainsi, ils proposent un certain nombre de services à leurs clients institutionnels pour faciliter le traitement de leurs actifs sous Solvabilité 2. Outre les reportings de risque et de performance de leurs fonds et mandats, les gérants fournissent aussi de façon systématique des matrices TPT [4] ou équivalentes permettant aux assureurs d’intégrer aisément leurs actifs dans leurs systèmes d’information et de calculer les SCR de façon quasi automatique.

Les banquiers ne sont pas en reste

Les banques se sont elles aussi mises en ordre de marche rapidement afin de proposer des produits conformes aux exigences de Solvabilité 2. Elles s’adressent principalement à l’actif du bilan des assureurs en proposant des optimisations sur des produits actions ou crédit.

Sur les produits basés sur des actions, les banques présentent différentes solutions. La première est assez similaire à celle des Asset Managers en proposant des stratégies basées sur les rolls d’options avec achats systématiques de puts et parfois vente de calls sur un portefeuille déterminé. Ces produits sont majoritairement vendus à des clients assureurs, et parfois à des Asset Managers afin de simplifier leur gestion et de leur apporter l’ensemble des éléments nécessaires à un traitement en SCR optimisé.

Les banques fournissent également des outils d’atténuation de risque aux assureurs sur les produits actions en vendant directement des puts. Les caractéristiques de ces options sont déterminées généralement par l’ALM des sociétés d’assurance qui établissent notamment, en fonction d’un budget et de leur appétence aux risques, les différentes caractéristiques des puts à traiter (le montant, les strikes, les sous-jacents ou encore la maturité) afin de piloter le coût en capital généré par la poche action de leur allocation d’actifs.

Sur la partie taux et crédit, là encore un certain nombre de produits sont présentés aux assureurs. Parmi les plus populaires, on peut mettre en avant les obligations forwards. Bien que ces produits n’aient pas vocation à être vus comme de l’optimisation sous Solvabilité 2, de par leur fonctionnement, ils permettent une meilleure adéquation actif/passif en termes de duration. Indirectement, ceci a un effet sur le sous-module de taux du SCR marché en réduisant la valeur de celui-ci.

Dans une même optique que les puts sur actions (ou sur indices action), les assureurs vie sont acheteurs de CAP CMS [5] afin de limiter les conséquences sur leur bilan de la remontée future des taux et ainsi limiter les impacts sur la valeur de leur portefeuille obligataire.

Ce macro hedge est là encore calculé par l’ALM de l’assureur qui détermine les caractéristiques en fonction de ses contraintes et de son appétence aux risques. L’achat de CAP CMS permet un gain direct sur les chocs de taux mais aussi un gain indirect. En effet, pour les assureurs vie avec des interactions actif/passif importantes et dans le bilan desquels le portefeuille obligataire est prépondérant, les CAP CMS ont également un impact sur les chocs de rachats. Les banques proposent aussi de la protection sur les lignes de crédit en vendant des CDS sur des émetteurs précis ou sur des indices. Compte tenu de la liquidité de ces produits les montants à couvrir ne peuvent pas être très importants.

Enfin, les banques proposent aux assureurs d’investir sur une exposition crédit (via des paniers d’obligations ou de produits synthétiques comme des paniers de CDS ou des indices de marché) avec une protection en cas de perte. Celle-ci se manifeste par l’achat d’un put sur indices crédit permettant une couverture contre des chocs de marché à la baisse.

Les banques travaillent également sur le passif du bilan de l’assureur en proposant des stratégies de couverture sur certains chocs afin de limiter les impacts notamment sous Solvabilité 2.

L’offre spécifique des réassureurs

Les réassureurs ont également un rôle actif dans le pilotage et l’optimisation du capital réglementaire chez les assureurs. De multiples solutions sont proposées par ces acteurs.

Tout d’abord, la réassurance intra-groupe constitue le premier levier d’optimisation sous Solvabilité 2. Par ce biais, les filiales peuvent transférer tout ou partie de leur risque vers une entité plus capitalisée ou avec des risques diversifiés afin de réduire la comptabilisation du risque sous Solvabilité 2. Dans le même ordre d’idées, certains assureurs de personnes rachètent des portefeuilles non-vie fermés à la commercialisation afin de diversifier leurs risques et réduire leur SCR global via les techniques de diversification du risque imposées par la réglementation Solvabilité 2.

D’autres produits plus conventionnels de réassurance sont aussi proposés pour diminuer les sous-modules du passif avec, par exemple, les couvertures sur le risque de longévité. En effet, ce risque est majoritairement présent dans les produits de retraite en phase de rente, qui sont consommateurs en marge pour risque. Les réassureurs sont enclins à prendre ce risque en quote-part [6]ou en stop loss [7], ces mécanismes touchant la valeur actualisée des rentes et se substituant aux assureurs pour distribuer celles-ci de façon viagère.

Sur les produits de prévoyance, les réassureurs ont un regain d’intérêt sur le risque pandémique et proposent des couvertures à des prix attractifs permettant un financement implicite de cette couverture par un gain en capital réglementaire sous Solvabilité 2. Sur la même gamme de produits, les réassureurs proposent aussi des couvertures sur le risque de rachat massif (principalement en stop loss). Les réassureurs peuvent aussi financer, sur ce type de produits, les fonds propres des assureurs en rachetant une partie du portefeuille au-delà de la frontière des contrats tel que définie par Solvabilité 2 [8] et récupérant ainsi les marges futures.

Enfin, sur les produits d’épargne et pour les acteurs mono-liners (pratiquant une seule activité), les réassureurs proposent des produits hybrides avec au passif, des produits couvrant le rachat massif et à l’actif des couvertures contre les pertes en valeur de marché.

De multiples produits sont donc à la disposition des assureurs pour diminuer leur capital réglementaire, à l’actif comme au passif. Cependant, dans la plupart des cas, ceci constitue un transfert de risque en direction du SCR de contrepartie, la contrepartie étant l’Asset Manager, le banquier ou le réassureur. Même si celui-ci est moins important en termes d’impact en SCR, il doit être calculé et suivi avec attention. De plus, l’éligibilité des produits de couverture au sens de Solvabilité 2 reste assez contraignante. Malgré ces limites, le marché de l’optimisation des SCR et des couvertures reste grand ouvert avec une multitude de projets encore à venir compte tenu notamment de la révision prochaine de la réglementation.

 

[1] Solvency Capital Requirement : capital nécessaire pour absorber les chocs provoqués par les sous modules de risque  proposés par Solvabilité 2 (SCR taux, SCR actions…).

[2] Option de vente d’un actif sous-jacent à un prix et sur une durée prédéfinie. Le vendeur du Put est dans l’obligation de payer la différence, si elle est positive, entre le prix déterminé à l’origine du contrat et la valeur du sous-jacent.

[3] Option d’achat d’un actif sous-jacent à un prix et sur une durée prédéfinie. Le vendeur du Call est dans l’obligation de payer la différence, si elle est positive, entre la valeur du sous-jacent et le prix déterminé à l’origine du contrat.

[4] Matrice TPT : format standardisé de reporting des caractéristiques de titres pour un portefeuille. Proposé par le Club Ampère, il vise à faciliter les calculs de capital règlementaire et de reporting (QRT) sous Solvabilité 2.

[5] Constant Maturity Swap : swap dont une des jambes est constituée d’un taux dont la duration reste fixe au cours du temps.

[6] La réassurance en quote-part entre dans la catégorie de la réassurance proportionnelle, qui se distingue de la réassurance non proportionnelle : cette dernière permet à l’assureur de céder uniquement les risques extrêmes ; avec la réassurance proportionnelle, l’assureur cède une partie (par exemple 40%) d’un portefeuille, par exemple l’assurance automobile.

[7] La réassurance en stop loss fait partie de la réassurance non proportionnelle. L’assureur peut alors céder le risque de sinistres pour des pertes supérieures à un montant prédéfini.

[8] L’article 18 du règlement délégué de Solvabilité 2 définit les caractéristiques des contrats permettant de déterminer la frontière, et ainsi d’évaluer les passifs d’assurance, et donc le « Best Estimate ».

 

Sommaire du dossier

Banquiers, gérants d’actifs et réassureurs en concurrence

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