Cet article appartient au dossier : Innovation financière, L'Afrique, laboratoire du digital.

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Quand les fournisseurs d’énergie solaire se rêvent en banquiers de l’Afrique

1,2 milliard de personnes sur terre n’ont pas accès à l’électricité et 2 milliards aux services financiers de base. Sur le continent africain, des initiatives cherchent à répondre à ces deux enjeux de développement… simultanément.

M-Kopa Solar dans une famille kenyane

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Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°349

Innovation financière : l'Afrique, laboratoire du digital

Wilson Mutune est ouvrier du bâtiment. Après plusieurs années à Nairobi, il a décidé de s’installer avec sa famille dans une ferme isolée de la région de Machakos, à deux heures de route de la capitale. Maison en terre battue étroite et sombre, cuisine isolée des pièces à vivre pour limiter les risques en cas d’incendie provoqué par le feu de bois, cour où jouent les enfants plongée dans l’obscurité dès 6 heures du soir… Wilson Mutune, comme 1,2 milliard d’autres personnes sur terre [1], n’a pas accès à l’électricité. Du moins jusqu’à ce qu’une start-up kényane lui propose de lui vendre à crédit un panneau solaire.

Depuis sa création par des transfuges de M-Pesa il y a un peu plus de 3 ans, M-Kopa Solar a électrifié 370 000 foyers kényans, ougandais et tanzaniens. Son succès repose sur la simplicité du process : des revendeurs M-Kopa sillonnent les campagnes avec des kits solaires (un panneau, une batterie équipée d’une carte SIM permettant de communiquer avec le système, trois lampes, un chargeur de téléphone et une radio FM) qu’ils vendent à crédit aux foyers non connectés au réseau électrique centralisé. Le client paie une trentaine d’euros d’acompte et s’engage à rembourser 50 shillings (45 centimes d’euros) par jour pendant un an, délai à l’issue duquel il est propriétaire de ce système solaire dit « off grid ». En cas de non-paiement, l’accès à l’électricité produite par le panneau est bloqué à distance grâce à la carte SIM, jusqu’au paiement suivant. « 50 shillings par jour, c’est supportable pour beaucoup de Kényans qui dépensent environ 125 shillings en kérosène, en bougie et pour recharger leur téléphone chez un commerçant », souligne Pauline Vaughan, directrice des opérations de M-Kopa. Autant de dépenses que le système permet d’éviter.

Une télévision solaire à portée de téléphone

Mais ce qui rend le système véritablement accessible, y compris aux populations éloignées des centres urbains, c’est l’utilisation du porte-monnaie électronique M-Pesa. Nul besoin pour l’entreprise de mettre sur pied un réseau de collecteurs qui feraient du porte-à-porte, comme cela peut être le cas dans la microfinance ; nul besoin pour le client d’effectuer un déplacement coûteux pour le magasin M-Kopa le plus proche. Les 50 shillings (ou plus si le client souhaite payer pour plusieurs jours) sont virés par SMS via M-Pesa, à toute heure du jour ou de la nuit, et le crédit est immédiatement porté sur le compte de l’acheteur et visible sur son terminal M-Kopa.

Après un an, M-Kopa dispose donc d’informations sur la capacité de remboursement de son client, données qui font la plupart du temps défaut aux institutions financières, car ce dernier est bien souvent non bancarisé. Depuis quelques mois, M-Kopa les exploite. « Nous voulons faire monter en gamme les personnes dont nous savons qu’elles peuvent payer 50 shillings par jour, explique Pauline Vaughan. Nous proposons ainsi à ceux dont le profil correspond d’acquérir le modèle supérieur de notre système, qui inclut une télévision. » Le mode de financement est le même : une somme forfaitaire à verser au départ et 50 shillings par jour pendant un an.

Wilson Mutune a fait l’acquisition d’un téléviseur il y a quelques mois. « Dans le village, j’étais un pionnier. Mes voisins venaient voir la télévision. Aujourd’hui, il y a une vingtaine de téléviseurs solaires aux alentours », note le quadragénaire qui assure regarder principalement le journal télévisé et du gospel, « mais pas de football ». D’autres clients de M-Kopa ont opté pour l’achat à crédit d’un réchaud éco-efficient, d’un réservoir d’eau solaire, d’un smartphone… Au total, 60 000 profils ont bénéficié de cette montée en gamme. « Notre objectif est d’apporter des biens utiles au client et de lui permettre de les financer. Mais nous ne sommes pas une institution financière et nous ne prenons pas les dépôts », précise Pauline Vaughan. M-Kopa lève des fonds auprès d’investisseurs privés pour préfinancer les biens ensuite vendus à crédit (lire Encadré). L’entreprise ne raisonne pas non plus en taux d’intérêt : « nous ne calculons pas le coût global du prêt, car nous faisons beaucoup plus que financer un produit. Nous vendons un service qui inclut le produit, le crédit, la garantie et le service après-vente, argumente la directrice des opérations. C’est beaucoup plus que de prêter du cash pour que le client aille s’acheter un réfrigérateur ! »

Bien que particulièrement innovante du fait de son utilisation intensive de M-Pesa, M-Kopa n’est pas seule en Afrique à développer ce type d’offres qualifiées de « pay as you go » : en Afrique de l’Est s’est également développé Mobisol, une start-up allemande ; en Tanzanie et au Rwanda, on trouve M-Power (Off Grid Electric), une start-up d’origine américaine. Sur un modèle un peu différent, la jeune pousse française Sunna Design apporte elle aussi la lumière dans une vingtaine de pays grâce à des lampadaires solaires – fabriqués à côté de Bordeaux – sur lesquels sont ensuite connectées des maisons voisines. « Je considère que nous prêtons de l’argent à nos clients, nous leur prêtons un actif qu’ils utilisent et remboursent petit à petit. Nous leur offrons un premier niveau d’inclusion financière, déclarait en mai Thomas Samuel, le fondateur de Sunna, lors d’une conférence de Bpifrance, qui soutient la start-up. À partir du moment où il a été prouvé que nos clients remboursent bien, nous pouvons imaginer devenir une banque et leur prêter pour d’autres projets, pour des activités génératrices de revenus ou pour leur confort. »

Bien que n’étant pas une banque et n’étant donc pas régulée comme telle, M-Kopa travaille avec le registre central des prêts kényan. « Nous faisons en sorte que les institutions financières aient accès à l’information dont nous disposons sur les emprunteurs, explique Pauline Vaughan. Nous avons ainsi référencé 80 000 personnes positivement et 4 000 négativement. » Les clients de M-Kopa sont-ils pour autant intrinsèquement de bons payeurs ? La capacité d’instantanément couper l’électricité en cas de non-paiement est en tout cas une puissante arme de persuasion, dès lors qu’il est question de recouvrement…

 

[1] World Energy Outlook 2015.

 

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L'Afrique, laboratoire du digital

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