Cet article appartient au dossier : ENASS Papers 7.

Gestion des risques

Pourquoi la (ré)assurance n’est pas systémique

Dans son discours à l’Université Temple, le 9 décembre 2011, Denis Kessler explique pourquoi le modèle traditionnel de la (ré)assurance, contrairement à celui du secteur bancaire, ne présente pas un risque systémique : les risques sont efficacement dispersés, les passifs ne sont pas immédiatement exigibles, il n’existe pas d’effet de levier au sens traditionnel du terme, et le risque de liquidité est quasi inexistant. Mais cette situation reste insuffisamment prise en compte par la supervision du secteur.

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Banque & Stratégie n°325

Enass papers 7

Le modèle traditionnel de la (ré)assurance ne présente pas, en général, les caractéristiques qui font qu’une institution financière présente un risque systémique : les risques sont efficacement dispersés, les passifs ne sont pas immédiatement exigibles, il n’y a pas d’effet de levier au sens traditionnel du terme, et le risque de liquidité est quasi inexistant. Les (ré)assureurs qui s’en sont tenus à un modèle d’affaires traditionnel ont traversé la crise avec succès et ont même joué un rôle stabilisateur. Malheureusement, ceci n’est pas suffisamment reconnu dans le débat actuel au niveau de l’International Association of Insurance Supervisors (IAIS [1]) et du Financial Stability Board (FSB) sur l’évaluation du risque systémique dans le secteur de la (ré)assurance.

1. Les faillites des (ré)assureurs présentent un risque systémique très limité

La faillite d’un (ré)assureur est un événement relativement rare et s’il se produit effectivement, il crée un risque systémique très limité. Certaines inquiétudes se focalisent en particulier sur le caractère prétendument systémique de la faillite d’un réassureur. Or, de 1980 à janvier 2011, 29 réassureurs seulement ont été déclarés en faillite (IAIS – 2019 b), alors qu’au cours du seul troisième trimestre 2009, 50 banques américaines ont fait banqueroute, selon les chiffres de la FDIC (Federal Deposit Insurance Corporation). Bien qu’elles soient relativement plus fréquentes, les faillites d’assureurs directs n’ont jamais déclenché de crise financière, contrairement aux banqueroutes et aux paniques bancaires (bank runs). Comme l’écrivent Diamond et Dybvig (2000), « les paniques bancaires sont un trait commun aux crises extrêmes qui ont joué un rôle majeur dans l’histoire monétaire ». Par exemple, aux États-Unis, dix paniques bancaires environ se sont produites pendant la période 1873/1933 (Wicker 1996). Bien que toutes n’aient pas provoqué une crise économique de grande ampleur, plusieurs ont eu un caractère véritablement systémique, avec des effets de choc sur les marchés de produits et d’actifs. Depuis la création de la Federal Deposit Insurance Corporation (Société Fédérale d’Assurance des Dépôts), aucune banque assurée n’a fait faillite à cause de retraits massifs de dépôts, mais des paniques (bank runs) avortées se produisent aujourd’hui encore de manière périodique (Diamond & Dybvig – 2000 p. 1). En Europe récemment, des queues gigantesques de déposants inquiets se sont formées devant des établissements aussi respectés que Northern Rock (Song 2008). À l’inverse, aucun (ré)assureur n’a jamais causé de crise systémique. Cette situation se lit dans le langage même qui est utilisé pour désigner ces événements : le mot « d’assurance route » n’existe pas.

Un processus long et ordonné

La raison principale de cette faible transmission de la faillite d’un (ré)assureur au reste du système économique et financier est liée à la façon dont les (ré)assureurs font défaut. Le défaut d’un assureur est en général un processus long et ordonné, très différent d’une banqueroute classique qui est déclarée quelques jours après l’événement déclenchant. En réalité, une compagnie de (ré)assurance qui fait défaut ne dénonce pas ses contrats du jour au lendemain, mais continue à payer les sinistres. Dans la plupart des cas, le portefeuille est vendu à un autre (ré)assureur et il se révèle facile et rapide de trouver de nombreux acheteurs. Les sinistres sont payés de façon ordonnée, ce qui exclut toute conséquence dommageable pour les assurés. Dans certains cas, la compagnie peut être placée en run-off, souvent plusieurs années avant que la liquidation formelle n’intervienne. Certaines compagnies se spécialisent même dans la gestion de ces run-offs. Ceci montre que le marché perçoit le (ré)assureur en faillite comme un actif qui conserve de la valeur, et non comme un actif sans valeur. La durée du run-off ainsi que les dispositions réglementaires font que les contrôleurs interviennent tôt dans le processus, de façon à protéger les consommateurs. Le fait que les assurés soient les seuls propriétaires des passifs facilite encore davantage la gestion du défaut.

Le paiement des sinistres

Un autre point crucial est que le paiement des sinistres est garanti par les actifs du (ré)assureur, tenu de constituer des provisions, de telle sorte que les actifs en représentation de ces provisions puissent être cédés pour payer les sinistres. Les règles prudentielles et les pratiques professionnelles contraignent les compagnies de (ré)assurance à détenir des actifs de qualité et de liquidité suffisantes pour faire face aux besoins de cash-flows générés par la liquidation des passifs.

Le paiement des sinistres est par ailleurs largement facilité par les maturités longues des passifs. De fait, les engagements (passifs) ne sont pas immédiatement exigibles, comme les dépôts bancaires, mais requièrent la survenance d’un événement dont la probabilité est indépendante de l’état de l’économie. Les tremblements de terre, par exemple, ne sont pas plus fréquents en période de récession, à la différence des paniques bancaires (bank runs). Et lorsque le fait générateur du sinistre survient, les paiements peuvent être étalés sur de nombreuses années. Dans la réassurance, la moyenne est de cinq ans, selon l’Association de Genève (2010), et le sinistre du World Trade Center a été payé en onze ans.

Plus significativement, les sinistres peuvent être payés par des ventes d’actifs, puisque la différence de maturité avec les passifs est faible, contrairement à ce qui est observé pour les banques. De fait, les (ré)assureurs composent leurs portefeuilles d’actifs d’une manière cohérente avec les durations de leurs passifs, de façon à réduire au minimum les écarts de duration. Ceci est dû au fait que le cœur de métier de l’assureur n’est pas de faire de la transformation de maturité, qui est le rôle traditionnel des banques.

Le principe de la « personne prudente »

De surcroît, dans plusieurs pays, une proportion des actifs doit être « cantonnée », de telle sorte qu’ils sont investis de façon très sûre. Ainsi, les lois des assurances de la plupart des États fédérés des États-Unis d’Amérique exigent qu’un pourcentage minimum du capital de l’assureur soit investi dans des actifs à faible risque tels que les obligations d’État, etc… En Europe, de nombreuses réglementations nationales utilisent le principe de la « personne prudente » développé largement dans la directive Solvabilité 2 : « Les États membres veillent à ce que les entreprises d'assurance et de réassurance investissent tous leurs actifs conformément au principe de la "personne prudente", comme indiqué aux paragraphes 2 à 4.[…] Tous les actifs, et en particulier les actifs couvrant le minimum de capital requis et le capital de solvabilité requis, sont investis de façon à garantir la sécurité, la qualité, la liquidité et la rentabilité de l'ensemble du portefeuille. En outre, la localisation de ces actifs est telle qu'elle garantit leur disponibilité. Les actifs détenus aux fins de la couverture des provisions techniques sont également investis d'une façon adaptée à la nature et à la durée des engagements d'assurance et de réassurance » (Article 132, paragraphe 2 de la directive Solvabilité 2).

Le cas de l’assurance vie

Certains opposent parfois à ces arguments le fait qu’ils reflètent les caractéristiques de l’univers des assurances de biens et responsabilités, alors que l’assurance vie est plus proche de l’activité bancaire, dès lors que l’assureur reçoit des primes d’épargne et les investit, s’exposant ainsi à un risque de retrait brutal ou de run des assurés pour racheter les contrats.

Mais les contrats Vie sont des contrats d’épargne à long terme détenus pendant plusieurs cycles économiques et financiers, ce qui signifie que les taux de rachat ne tendent normalement pas à augmenter pendant les périodes de crise financière. Les rachats anticipés sont d’ailleurs découragés par les frais de sortie et le système fiscal, tandis que des clauses de liquidité peuvent permettre au (ré)assureur de suspendre les rachats en cas de panique financière. Enfin, dans de nombreux pays, les fonds de garantie d’assurance vie fournissent une protection supplémentaire aux souscripteurs de contrats. C’est le cas aux États-Unis où les fonds de garantie des États fédérés sont regroupés dans l’Organisation Nationale des Associations de Garantie des Assurances Vie et Santé (NOLHIGA) et dans l’Union Européenne où 13 des 27 Etats-membres ont établi des programmes efficaces de garantie des assurés. (Commission Européenne 2007).

Il n’y a pas de place pour le risque systémique dans la (ré)assurance parce que le défaut d’un (ré)assureur est en général un processus bien contrôlé et non une catastrophe soudaine et chaotique qui prend tout le monde par surprise. L’une des raisons importantes de cette situation tient dans la façon dont les assureurs et les rétrocessionnaires sont liés entre eux.

2. La structure hiérarchisée des marchés de (ré)assurance a des vertus stabilisatrices

Le risque systémique intervient généralement parce qu’un choc local se propage dans l’ensemble du système financier, du fait de l’interconnexion entre différentes entités. L’un des principaux véhicules de propagation est le marché interbancaire où de nombreuses banques interviennent et sont liées par un réseau dense d’interdépendances. Sur le marché interbancaire, le risque est fortement concentré, du fait d’une multitude d’expositions bilatérales de très court terme dont le montant est significatif par rapport aux actifs totaux des banques (Upper 2011). La plupart des banques sont endettées auprès d’autres banques auxquelles elles ont elles-mêmes consenti des prêts. Dès lors, quand une banque ou un groupe de banques fait défaut, d’autres peuvent suivre, ce qui crée une spirale dangereuse.

Le marché de l’assurance est de structure différente. C’est un marché hiérarchisé, au sens où les assureurs directs cèdent un même risque à de nombreux réassureurs qui, à leur tour, peuvent le céder à différents rétrocessionnaires. Mais les assureurs et réassureurs ne re-souscrivent pas en principe les risques qu’ils ont cédés : les cas de spirales où les réassureurs se passent et se repassent le même sinistre, ce qui augmente leurs expositions, sont des phénomènes isolés (IAIS 2012 b). Un cas rare de spirale de rétrocession, dénommée spirale LMX, a touché fortement le marché de la réassurance catastrophe de Londres dans les années 1980 et 1990. Il était dû aux caractéristiques de la structure des Lloyd’s, ainsi qu’à une certaine ignorance par les souscripteurs et les risk managers de la possibilité d’une spirale de rétrocession (Bain, 1999). À la suite de ces événements, la réglementation a changé de façon à améliorer la transparence des contrats d’assurance et de réassurance et à forcer les (ré)assureurs à conserver une part du risque cédé (IAIS 2012 b, p 18). Dès lors, la survenance d’un tel événement est aujourd’hui très improbable. Bien que toujours possible évidemment.

La structure hiérarchisée du marché de la (ré)assurance, où les risques cédés à un certain niveau du marché sont rarement rétrocédés au même acteur, est en totale opposition avec le marché interbancaire, où le défaut d’une banque peut causer celui de nombreux autres établissements. Mais il montre aussi une autre caractéristique du marché de la (ré)assurance : la dispersion des risques.

3. Les (ré)assureurs dispersent efficacement les risques

En fait, la fonction essentielle de la (ré)assurance est de disperser les risques : les effets de domino systémique sont, de ce fait, une exception.

Le partage des risques

Sur le marché de l’assurance, le risque est dispersé grâce à un ensemble de mécanismes dont le principal est le partage du risque : les pertes d’un petit nombre sont payées par les primes du plus grand nombre. Ensuite, le portefeuille d’un (ré)assureur est constitué d’un grand nombre de risques non corrélés, souscrits de telle sorte qu’une fraction seulement d’entre eux se réalisera simultanément. Les grandes catastrophes (un tremblement de terre provoquant l’incendie de toutes les maisons d’une zone donnée, par exemple) sont généralement localisées. Donc, pour être efficace, la stratégie de partage du risque du (ré)assureur doit incorporer une forte diversification géographique.

Les bénéfices du partage de risque sont accrus par la diversification des risques souscrits entre les pays, les secteurs d’activité et les agents économiques assurés. L’atténuation de l’aléa moral est par ailleurs activement recherchée par les (ré)assureurs dans la conception même des contrats et le suivi des risques, de façon à réduire le nombre de sinistres évitables.

La réassurance et la rétrocession

Deuxièmement, le risque est dispersé grâce à la réassurance et à la rétrocession. En cédant une partie de leurs risques, les assureurs bénéficient d’une protection efficace, par laquelle les risques les plus importants sont structurés en tranches et cédés à plusieurs réassureurs différents qui sont eux-mêmes fortement diversifiés géographiquement et par type de risque. La réassurance et la rétrocession aident ainsi à accroître le partage de risque et les effets de la diversification. On notera que Solvabilité 2, en prenant en compte les effets de la diversification, encourage la cession d’un risque à plusieurs (ré)assureurs, de façon à limiter les risques de recouvrement liés à la concentration des cessions sur un seul réassureur (EIOPA 2011, p 5). Encore une fois, il faut garder en mémoire que la présence des réassureurs ne crée pas une interconnexion de type bancaire, du fait de la nature hiérarchisée des relations entre cédantes, réassureurs, rétrocessionnaires, renforcée par les évolutions de la réglementation qui interdit les contrats pouvant créer une spirale de réassurance. Bien sûr, la réassurance et la rétrocession créent de l’interconnexion entre les entités d’assurance. Le défaut d’un ou de plusieurs réassureurs pourrait, en théorie, provoquer le défaut d’assureurs primaires. Cependant, en pratique, les défauts des assureurs ne sont pas une cause de difficultés pour les assureurs directs. Pendant la période 1969-2009, 3,2 % des dépréciations financières constituées par les assureurs non-vie et 2 % des dépréciations financières constituées par les assureurs Vie ont résulté du défaut de réassureurs (IAIS – 2012 b, p 12). Ceci découle du fait que les effets de l’interconnexion sont réduits par la structure hiérarchique mentionnée précédemment et par le fait que les sinistres ne sont pas payés immédiatement, comme c’est le cas dans le marché interbancaire, mais sur une longue période (voir l’exemple du World Trade Center cité ci-dessus). En fait, comme cela a déjà été signalé à propos des événements de 2001, la réassurance a un rôle de stabilisation du marché de l’assurance (Swiss Ré – 2003).

Les obligations Catastrophe

Les Cat Bonds (obligations Catastrophe) constituent une troisième méthode de dispersion des risques, dans la mesure où ils protègent les (ré)assureurs contre les effets des événements catastrophiques de grande ampleur. Grâce aux Cat Bonds, les sinistres sont éparpillés entre de nombreux porteurs d’obligations appartenant à différents secteurs d’activité et différentes zones géographiques. Les obligations sont totalement collatéralisées : les fonds obtenus par la vente des obligations sont investis dans des actifs sûrs qui peuvent être liquidés rapidement pour payer les sinistres. Dès lors, il n’y a pas de phénomène « d’appel de marge » sur les obligations catastrophe. Si l’événement assuré survient, les fonds recueillis lors de l’émission des obligations sont totalement disponibles pour payer le sinistre. Mais bien que le marché soit en forte expansion (1 milliard US $ émis en 2000 et 4 milliards US $ en 2011) (Guy Carpenter 2012), les Cat Bonds ne représentent encore qu’une faible partie des primes d’assurance et de réassurance cédées (225 milliards US $) (IAIS 2012 b, p 12).

Enfin, des pools d’assurance peuvent couvrir des risques exceptionnels tels que les catastrophes nucléaires, le terrorisme et la responsabilité environnementale [2]. Les sinistres générés par ces événements exceptionnels sont partagés entre tous les membres du pool auxquels les gouvernements fournissent souvent des garanties au-delà de certains seuils [3].

4. Les (ré)assureurs conservent la plupart de leurs risques dans leur bilan.

Dans la (ré)assurance, en général, les risques demeurent comptabilisés au bilan : l’aléa moral qui résulte de la dissociation des activités de souscription (origination) et de distribution, et qui a causé des dégâts importants dans le secteur bancaire, n’existe pratiquement pas. De grandes banques américaines, dans la période où la crise couvait, s’étaient engagées dans le développement d’activités hors bilan tel que la titrisation de prêts hypothécaires. C’était une source d’aléa moral puisque les souscripteurs de risque (origination), n’étant pas porteurs du risque in fine, n’étaient pas incités à sélectionner convenablement les risques. L’évaluation des risques était découragée, conduisant de nombreuses institutions à distribuer des crédits à des emprunteurs faiblement solvables.

À l’inverse, les assureurs conservent toujours une partie du risque qu’ils souscrivent et les activités fondamentales de l’assureur demeurent portées par son bilan. Il faut garder en mémoire que la réassurance / la rétrocession ne concernent qu’une partie des risques et qu’en moyenne le taux de rétention des cédantes est supérieur à 90 %. Les taux de cession peuvent être plus élevés pour certains risques, mais ils sont toujours inférieurs à 100 % (Association de Genève 2010, p 25). Par conséquent, les (ré)assureurs vérifient chaque risque avant de l’accepter. Lorsqu’il est souscrit, le risque est contrôlé et des efforts considérables sont consentis pour réduire le risque d’aléa moral. Quant aux assureurs qui, lors de la crise financière, se sont avérés avoir d’importants engagements hors bilan, ce problème ne provenait pas de leurs activités d’assurance, mais d’activités bancaires telles que la couverture de CDS (Credit Default Swaps).

Certains pourraient objecter que l’usage croissant des dérivés par la profession pourrait avoir des effets déstabilisants, comparables à ceux qui ont touché les grandes banques d’affaires durant la crise financière. Cet argument néglige une différence essentielle entre les activités des banques et des (ré)assureurs en matière de produits dérivés. L’utilisation par les (ré)assureurs des produits dérivés est très encadré. Aux États-Unis, les régulateurs permettent que les (ré)assureurs utilisent des dérivés de crédit, mais à condition de soumettre un plan d’utilisation qui doit être approuvé. Ces plans sont d’ailleurs le plus souvent mis en place dans un but de couverture.

En Europe, la directive Solvabilité 2 dispose que « l’usage des instruments dérivés est possible, dès lors qu’il contribue à la réduction des risques ou facilite un management efficace du portefeuille » (Article 132, paragraphe 4). De plus, la plupart des dérivés utilisés par les (ré)assureurs sont négociés sur le marché et non dans des transactions de gré à gré (Over the Counter - OTC) qui peuvent, quant à elles, créer des risques de contrepartie significatifs. Les (ré)assureurs peuvent certes utiliser des dérivés OTC, mais dans des limites fixées par les régulateurs en termes de montants. Ainsi, en Europe, les réglementations nationales requièrent que les dérivés OTC soient maintenus à un niveau « prudent » (voir par exemple en France : l’article R 332– 10.2 du Code des Assurances), principe repris dans la directive Solvabilité 2 : « Les investissements et les actifs qui ne sont pas négociés sur un marché financier régulé doivent être maintenus à un niveau prudent » (Article 132, paragraphe 4). Dès lors, l’exposition des (ré)assureurs aux risques liés aux produits dérivés est faible.

5. La nature du leverage utilisé par les (ré)assureurs

La nature du leverage utilisé par les (ré)assureurs dans leur activité principale ne crée pas de risque systémique.

Traditionnellement, les banques ont fortement recours à l’effet de levier : elles financent leurs actifs en empruntant des fonds sur les marchés (banques d’investissement) ou auprès des déposants (banques de détail). Cela les rend particulièrement vulnérables aux chocs de confiance qui gèlent de temps à autre les marchés, rendant impossible le roll-over des engagements. Dans de telles circonstances, la banque doit liquider ses actifs à un prix potentiellement très inférieur à leur valeur réelle. Cela crée une externalité négative, puisque les autres banques détenant les mêmes actifs voient également la valeur de leur portefeuille baisser. Si le nombre des entités en difficulté est élevé, il se produit un phénomène de vente panique, dans lequel des banques ayant besoin de liquidités essaient de vendre leurs actifs à prix extrêmement bas et transmettent ainsi leurs difficultés à d’autres entités.

En un certain sens, les (ré)assureurs pourraient également être considérés comme des institutions ayant recours à l’effet de levier, dans la mesure où leurs actifs ne sont que partiellement autofinancés. De fait, l’essentiel des actifs d’un (ré)assureur provient de ses provisions, qui correspondent à la part des primes « mises de côté » pour faire face aux sinistres déclarés ou futurs. Dès lors que ces provisions sont en quelque sorte « empruntées » aux assurés, jusqu’à ce que les sinistres soient déclarés et payés, le ratio provisions /fonds propre peut être considéré comme un ratio de levier. Néanmoins, cet effet de levier est, par nature, différent de celui qui est utilisé par la plupart des banques pour financer leurs actifs. En effet, au contraire des dépôts, les provisions ne peuvent être exigées immédiatement et n’ont pas à être payées sur simple demande des assurés. Le versement des indemnisations est conditionné à la survenance d’un événement déclencheur (comme une catastrophe naturelle par exemple).

Ce raisonnement n’est certes pas parfaitement transposable au cas de l’assurance vie qui peut s’apparenter, dans certaines circonstances, à un produit d’épargne. Cependant, de nombreux mécanismes déjà évoqués plus haut limitent les risques pour un assureur Vie de subir des rachats soudains et massifs.

En outre, les provisions techniques des assureurs sont généralement de maturité plus longue que le passif des banques, qu’elles aient recours à des dépôts ou au marché interbancaire par exemple. Ainsi, un (ré)assureur qui gère correctement ses provisions a le temps, au cas où des difficultés surviendraient, de trouver des sources alternatives de financement ou de redimensionner son activité pour s’adapter aux nouvelles conditions de marché. Enfin, les (ré)assureurs disposent, pour financer les sinistres et les rachats, d’actifs de qualité en représentation des risques qu’ils ont acceptés.

6. Il n’y a pas de risque de liquidité dans les activités de (ré)assurance traditionnelles

La nature même de l’activité de (ré) réassurance fait qu’il y a peu de risque de liquidité, à l’inverse du cas des banques, qui empruntent à court terme et prêtent à long terme, et qui sont donc très vulnérables à l’assèchement du marché de liquidités. En outre, les dépôts dans les banques sont immédiatement exigibles, alors que du côté des actifs, les prêts bancaires sont à très long terme et non liquides. Enfin, les banques peuvent, dans le cadre de leurs activités de marché, détenir des actifs non liquides, voire des produits soumis à des appels de marge qui peuvent créer des besoins de liquidité en cas de désordres sur les marchés financiers.

La réalité est très différente pour les (ré)assureurs. La maturité de leurs actifs est généralement proche de celle de leurs passifs, voire inférieure : les (ré)assureurs ont une position de liquidité longue. Leur gestion ALM, conjuguée à des cash-flows structurellement positifs sauf situation exceptionnelle, assure que les sinistres peuvent être payés sans problème de liquidité. En outre, ils ont des portefeuilles d’investissement très diversifiés et un appétit pour le risque relativement faible dans leur gestion d’actifs. En particulier, la proportion d’actions dans les portefeuilles d’actifs des (ré)assureurs a fortement diminué au cours des dix dernières années. Elle est désormais faible (15 % en 2008 pour les assureurs européens, et encore moins aujourd’hui) (Association de Genève 2010, p 37).

7. Le modèle de la (ré)assurance traditionnelle a passé avec succès le stress-test grandeur nature de la crise financière

Grâce aux vertus de son business model traditionnel, l’industrie de la (ré)assurance a traversé la crise financière de 2007-2010 avec plus de succès que d’autres institutions financières. Pendant la crise, les pertes des assureurs ont été très inférieures à celles des banques, qui ont dû lever neuf fois plus de capital que les assureurs (1 470 milliards US $ pour les banques américaines contre 170 milliards US $ pour les assureurs). En termes relatifs, cela représente 58 % du capital des banques contre seulement 16 % pour les assureurs (Association de Genève - 2010, p 13). Si l’on considère les fonds TARP (Troubled Assets Relief Program), 44 milliards de dollars ont été alloués à trois assureurs (dont 40 milliards pour l’un d’entre eux), à comparer avec les 245 milliards US $ reçus par 600 banques (Harrington 2009).

Il faut noter que les assureurs qui ont souffert durant la crise avaient un business model très différent de celui de l’assurance traditionnelle. AIG avait des activités de banque d’investissement significatives, avec une proportion élevée de produits à effet de levier dans son bilan, et cet acteur a reçu à lui seul 58 % du capital levé par le secteur de l’assurance suite à la crise. De fait, plus de 90 % des fonds de sauvetage octroyés au secteur de l’assurance américain l’ont été à des assureurs ayant une activité bancaire significative (Harrington 2009).

Les monoliners, autre catégorie d’assureurs, ont également clairement payé le fait d’ignorer le principe de diversification de risques. Les monoliners assuraient des portefeuilles de risque de crédit non diversifiés et fortement leveragés, concentrés sur des produits structurés, et donc à des années-lumière du business model de la (ré)assurance traditionnelle.

À la différence de ces catégories spécifiques d’assureurs, les (ré)assureurs ayant un business model traditionnel ont subi des pertes limitées et ont même au contraire joué un rôle stabilisateur dans la crise. Leurs cash-flows stables, issus de leurs activités diversifiées, leur ont permis de maintenir un flux d’investissement positif, avec un effet stabilisateur sur les marchés financiers, alors que les banques et les autres institutions financières devaient procéder à des ventes massives d’actifs dans l’urgence.

8. Les spécificités du business model traditionnel des (ré)assureurs devraient être mieux reconnues

La méthodologie d’identification du risque systémique dans le secteur de la (ré)assurance envisagée par l’IAIS et le FSB (IAIS 2012 a) risque de ne pas appréhender de manière satisfaisante les spécificités de notre business model. Même s’il apparaît que les différences fondamentales des business models des banques et des (ré)assureurs seront reconnues, l’accent sera mis de façon excessive sur la taille des entités. Cela pose problème, car ce qui crée le risque systémique n’est pas la taille en soi, mais la taille non diversifiée. Des indicateurs frustes fondés sur la taille risquent d’ignorer les spécificités de la (ré)assurance telles que la diversification des risques sur le plan géographique et économique, et l’efficacité des mécanismes de dispersion des risques via la réassurance et la rétrocession. En outre, la méthodologie de l’IAIS et du FBS ne doit pas négliger le facteur temps. La vitesse de propagation est centrale dans la création du risque systémique. La dimension temporelle des activités de (ré)assurance, fondées sur le long terme, est un facteur majeur de réduction du risque systémique qu’il est important de prendre en compte.

Indépendamment des faiblesses de la méthodologie utilisée pour identifier les institutions présentant un risque systémique, désigner des assureurs comme Systemically Important Financial Institutions (SIFIs) risque d’être contre-productif. De fait, publier une liste de SIFIs pourrait constituer une source évidente d’aléa moral. Les institutions déclarées SIFIs pourraient être considérées par les marchés comme bénéficiant d’une garantie implicite leur donnant le droit de prendre des risques à un niveau déraisonnable. Cela se conjugue au fait que désigner des « entités » systémiques est une erreur, car les activités de (ré)assurance traditionnelles ne génèrent pas de risque systémique. Les régulateurs devraient plutôt concentrer leur attention sur les activités qui échappent au domaine de l’assurance traditionnelle. Enfin, imposer une charge supplémentaire en capital aux SIFIs risque d’être très difficile, puisque les (ré)assureurs traditionnels détiennent déjà du capital bien au-delà du minimum requis, et parce qu’il n’y a pas de benchmark unique du niveau de capital nécessaire pour un assureur au niveau mondial. Même dans le cadre de Solvabilité 2, le besoin de capital nécessaire d’un (ré)assureur peut être défini par la formule standard ou en utilisant le modèle interne de l’entreprise, ce qui peut donner des résultats substantiellement différents.

 

Il y a une volonté légitime de la part des régulateurs de prévenir le risque systémique tel qu’il s’est manifesté lors de la crise financière. Cependant, les régulateurs devraient résister à la tentation de mettre les (ré)assureurs dans le même panier que les banques et les autres institutions financières. Ils devraient reconnaître que ni les compagnies d’Assurance, ni les entreprises de réassurance, dès lors qu’elles fonctionnent suivant leur business model traditionnel, ne créent de risque systémique significatif et que les progrès constants de la réglementation de l’assurance et de la réassurance tendent à augmenter la stabilité financière. Désigner des SIFI risque de générer des distorsions de concurrence et de réduire la profitabilité des assureurs et réassureurs, au détriment in fine des assurés eux-mêmes. Il vaudrait mieux concentrer l’attention sur les activités non traditionnelles et sur l’accroissement de la coopération entre les régulateurs.

[1] International Association of Insurance Supervisors.

[2] Les « pools nucléaires » sont un exemple intéressant de pools d’assurance. Une présentation est disponible sur le site web http:// www.nuclearpools.com.

[3] Par exemple le pool d’assurance terroriste au Royaume-Uni, Pool Re, bénéficie d’une garantie du Gouvernement, au cas où surviendrait un sinistre suffisamment important pour épuiser les provisions constituées. Cette garantie est rémunérée par une prime versée au Gouvernement et qui, si elle est utilisée, doit être remboursée sur les revenus ultérieurs du pool. Pour plus de détails, voir http : //www.poolre.co.uk

 

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