PECO

Pays de l’Est : les banques françaises à l’heure de la sélectivité

Les banques françaises, après une phase d'expansion à tous crins dans les pays de l'Est, au début des années 2000, sont devenues plus sélectives. Elles se concentrent sur quelques marchés phares (Pologne, Russie et Turquie) et guettent les vraies opportunités. Mais les banques des pays émergents sont elles aussi à l’affût...

L'auteur

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°321

Banques françaises à l’international : une expansion mesurée

Suite à l'harmonisation de la réglementation bancaire et à la libéralisation des marchés des capitaux, les années 1990 ont été marquées par la concentration du secteur bancaire, en France et plus largement dans les pays européens. En France, le nombre d'établissements de crédit [1] a diminué de moitié dans les années 1990, en passant de 2 063 en 1989 à 1 085 en 2000. Ce fut une période de fusions internes dans les groupes mutualistes, mais également d'acquisitions des établissements par les groupes bancaires (p. ex. acquisition d'Indosuez par Crédit Agricole en 1996, de CIC par le Crédit Mutuel en 1998 et de Paribas par BNP en 2000).

Pendant cette période, le développement des banques françaises à l'international est resté limité principalement à une présence historique en Afrique francophone et, à des acquisitions en Amérique latine par le Crédit Agricole [2]. La présence dans les pays de l'Europe de l'Est était encore très faible, réduite principalement à des bureaux de représentation.

Les banques en quête de croissance

Dans les années 2000, la concurrence sur des marchés domestiques arrivés à maturité étant devenue très forte, les établissements européens se sont lancés à la recherche de la croissance sur des marchés étrangers, en Europe et dans les pays émergents.

Cette expansion de l'activité s'est faite essentiellement vers l'Est, même si Crédit Agricole, BNPP et Société Générale ont aussi investi en Italie, en Espagne, en Belgique… et en Grèce. Le marché des pays de l'Est présentait alors des atouts indiscutables pour les banques européennes : un taux de « bancarisation » de la population encore très faible, une croissance forte dopée par l'afflux massif des capitaux des pays développés, une libéralisation et le passage vers l'économie de marché. Les banques européennes ont pu apporter leur savoir-faire dans ces pays tout en profitant de leur croissance à deux chiffres. À titre d'exemple, citons quelques acquisitions importantes : celle de Rosbank par Société Générale en Russie (2006-2008), d'Index Bank par Crédit Agricole (2006) et celle d'Ukrsibbank par BNP Paribas (2006) en Ukraine. Cette stratégie a été poursuivie également par d'autres banques européennes à dimension internationale, à commencer par les banques allemandes et autrichiennes, mais également italiennes et espagnoles.

Dans le même temps, des fusions importantes ont eu lieu en Europe, où les établissements de crédit forment des groupes transeuropéens. On pense notamment à l'acquisition de BNL par le groupe BNP Paribas et à l'opération très critiquée du rachat d'ABN Amro par le consortium RBS, Fortis et Santander.

Une stratégie mise en œuvre sous pression de la concurrence

Basée dans un premier temps sur une stratégie d'internationalisation de leur réseau de banque de détail puis, dans un deuxième temps, sur le développement d'activités connexes comme le leasing ou le crédit à la consommation afin d'offrir des relais de croissance à leur marché domestique, l'expansion internationale des banques françaises s'est transformée en une course à l'internationalisation tous azimuts. Ainsi, les banques ont parfois acquis des réseaux d'agences aux parts de marché faibles, dans des pays au potentiel de croissance limité. Ces acquisitions ont également souvent été réalisées à un prix élevé (entre 3 et 5 fois les fonds propres), ce qui a rendu le retour sur investissement incertain. De même, les banques ont procédé dans certains cas à des prises de participations minoritaires dans des banques étrangères, sans pouvoir influencer leur stratégie, ou à des investissements dans des activités connexes (crédit à la consommation, leasing), sans avoir développé préalablement d'activité de banque de détail dans les pays concernés.

Les impacts de la crise de 2008

La crise financière de 2008 a mis en lumière les limites de l'expansion internationale des banques françaises entre 2000 et 2007. Malgré de nombreuses acquisitions, les banques françaises n'ont pas réussi à développer significativement leur PNB dans la banque de détail à l'international. De plus, la rentabilité de ces investissements n'a pas toujours été au rendez-vous, en raison d'une surestimation de la croissance potentielle locale.

Les banques ont dû faire face à de nombreuses difficultés opérationnelles – accentuées par la crise – caractérisées par un coût du risque et une concurrence locale sous-estimée, une difficulté à mettre en œuvre des synergies de coût et de revenus et un accès au refinancement local compliqué.

La mise en place d'une stratégie plus sélective

La crise et les nouvelles contraintes réglementaires en termes de capital et de liquidité ont entraîné une redéfinition des stratégies de développement des banques françaises. D'une course à l'international, les banques sont passées à un recentrage sur leur marché domestique, un allègement de leur bilan et une amélioration de leur solvabilité. Cette nouvelle stratégie s'est traduite par un désengagement des pays dont le potentiel de croissance et la part de marché étaient limités. Ainsi, en Ukraine par exemple, où la crise économique et politique s'est aggravée, la part des banques européennes est passée de 30 à 16 % en 3 ans seulement. Sans quitter le marché, les banques européennes réduisent leur activité (cessions, réduction des opérations...) en attendant une éventuelle reprise.

Concentrer les efforts sur quelques pays porteurs

Ce désengagement des pays à faible croissance semble s'accompagner d'une volonté de se concentrer sur des marchés domestiques considérés à fort potentiel de développement, comme la Pologne, la Russie ou la Turquie.

Les secteurs bancaires de ces pays traversent en effet la crise économique et financière sans trop de difficultés. Le potentiel de croissance de ces marchés reste élevé, avec un taux de « bancarisation » encore relativement faible par rapport aux marchés développés. À titre d'exemple, le secteur bancaire polonais, le premier marché de l'Europe de l'Est, reste attractif, comme en témoigne l'acquisition récente de BGZ par BNP Paribas auprès de Rabobank, ce qui lui permet d'entrer dans le Top 10 du secteur. Il est à noter qu'environ 70 % des actifs des établissements polonais sont détenus aujourd'hui par les banques étrangères.

Le retour des banques européennes dans ces pays porteurs doit réunir un certain nombre de conditions de réussite dans le contexte actuel de rareté des ressources. Fortes de leurs expériences de gestion de crise de ces dernières années, les banques devront s'appuyer sur des équipes ayant une bonne connaissance du marché local, ce qui leur permettra notamment de bien négocier les conditions financières des acquisitions. Les intérêts des banques se portent aujourd'hui davantage sur des cibles affichant une part de marché importante ou complémentaire du réseau existant, permettant de développer un vrai marché domestique. Enfin, les nouvelles acquisitions devront s'accompagner d'une meilleure gestion de l'intégration, avec l'envoi d'un management de qualité portant les valeurs et les messages du groupe tout en maîtrisant les risques.

Attention à la nouvelle concurrence

Il ne faut cependant pas oublier les contraintes pesant aujourd'hui sur les acteurs de l'industrie bancaire, notamment l'évolution de la réglementation ces dernières années. Ces évolutions ne sont toujours pas terminées, l'année 2014 étant notamment marquée par la mise en œuvre du Mécanisme de supervision unique en Europe et l'entrée en vigueur de la nouvelle réglementation prudentielle CRR/CRD 4. Tout en surveillant régulièrement les opportunités intéressantes, es banques devront probablement attendre la stabilisation de l'environnement réglementaire avant de participer à une nouvelle vague d'acquisitions. Dans le même temps, de nouveaux acteurs ont fait leur apparition, en provenance des pays émergents. C'est le cas des banques russes, qui commencent à investir en dehors de leur territoire, par exemple en Turquie où, en 2012, Sberbank a racheté Denizbank au groupe Dexia.

Les banques françaises et les européennes continuent ainsi à s'intéresser au marché bancaire de l'Europe de l'Est, mais elles deviennent beaucoup plus sélectives dans leur choix, cherchant des opportunités rares qui entrent parfaitement dans leur nouvelle stratégie de développement postcrise.

 

[1] Commission bancaire, « L’évolution du système bancaire français depuis la fin des années 1960 », Rapport annuel pour l’année 2002.

[2] En 2000, le groupe possédait trois filiales importantes en Argentine : Bisel, Suquia et Bersa.

 

Sommaire du dossier

Banques françaises à l’international : une expansion mesurée

Articles du(des) même(s) auteur(s)

Sur le même sujet