Au début du XXIe siècle, la finance mutualiste se retrouve dans une situation pleine de paradoxes. Forte de plus de 200 ans d’histoire et de centaines de millions d’adhérents dans le monde, elle est à la fois encensée pour ses valeurs et sa résilience face à la crise, mais aussi inlassablement fustigée pour ses doutes et certaines de ses mutations. À l’apogée de son développement, elle fait une fois de plus l’objet d’une profonde remise en cause et les institutions financières mutualistes (IFM) se voient confrontées aujourd’hui, plus qu’aucune autre institution financière, à des choix cruciaux.
Afin d’évaluer les perspectives qui s’offrent aux IFM au lendemain de la crise financière, cet article tente de mener une réflexion sur la place que celles-ci occupent au sein des systèmes financiers européens, dans une perspective historique tout d’abord, afin de comprendre l’enracinement des IFM dans l’histoire économique moderne, puis en analysant les défis qu’elles doivent relever afin de comprendre la particularité du modèle mutualiste et son apport à la finance moderne.
I. Aux origines du mouvement mutualiste
Préparée par la réflexion et l’expérimentation dès la première moitié du XIXe siècle, l’économie mutualiste obtient droit de cité et se structure à partir des années 1840. Le mouvement coopératif va progressivement toucher de nombreuses sphères de l’activité économique, mais c'est dans l’activité de crédit et d’assurance/assistance que son influence est peut-être la plus durable et son expérience, probablement, la plus aboutie.
Le développement du mouvement mutualiste, depuis ses débuts, n’a pas été linéaire. Au XIXe siècle, des phases d’expansion et de repli se succèdent, marquées par des vagues de faillites dans le secteur, dues fréquemment au manque d’expérience et aux erreurs de gestion, mais aussi à l’attitude ambiguë de l’État vis-à-vis de ces organismes.
1. Les racines théoriques : entre pragmatisme et idéalisme
De nombreuses théories, économiques et politiques, vantent les vertus de l’idéal solidaire : l’économie mutualiste est ainsi née dans le creuset des utopies, tant libertaires que communautaires, du XIXe siècle. Mais les institutions de l’économie coopérative sont, avant tout, le produit d’expérimentations empiriques et leur histoire s’est construite du bas vers le haut (bottom-up), de la pratique vers la théorie.
L’histoire mutualiste est aussi celle d’un incroyable métissage d’idées et d’inspirations : les sources d’inspiration du mouvement coopératif et mutualiste du XIXe siècle sont aussi multiples qu’hétéroclites. Ceci explique en partie, d’ailleurs, l’extrême hétérogénéité du mouvement mutualiste, mais aussi la difficulté de raconter une histoire commune (voir Encadré 2).
2. Les débuts de la finance coopérative
Quelle que soit la source d’inspiration, les différentes expériences mutualistes du XIXe siècle répondent toutes au besoin ou au désir d’adaptation d’une partie de la population à la nouvelle donne économique générée par la révolution industrielle. Les historiens s’accordent ainsi à considérer ces premières institutions financières solidaires comme une tentative de suppléer aux défaillances de marché et comme un moyen de réintégrer dans l’économie de marché des populations que la marche rapide du progrès économique et de l’industrialisation du XIXe siècle avait laissées à la marge.
Ainsi, chacune des entreprises coopératives s’est développée historiquement pour remplir certaines fonctions auprès de populations bien définies :
- rôle du Crédit Mutuel dans les milieux confessionnels face à une république laïque ;
- rôle des banques Raiffeisen auprès des agriculteurs ;
- contribution des Banques Populaires ou des Volksbanken au financement des artisans et des petits entrepreneurs ;
- rôle des caisses Desjardins auprès des Québécois, etc.
Les origines de la banque coopérative
En pleine révolution industrielle, absorbées par les grands projets d’infrastructure du XIXe siècle, les banques privées restèrent inaccessibles pour les classes populaires et la petite bourgeoisie, des clients trop risqués et pas assez rentables pour ces institutions. C’est à ce type de clientèle que vont s’adresser les banques coopératives qui se multiplient en Europe à partir des années 1850 et qui vont inventer un nouveau métier bancaire : celui de la banque de détail (voir Encadré 3).
Avant même l’invention des modèles Raiffeisen et Schultze-Delitsch, la Grande-Bretagne avait vu la naissance de premières institutions mutualistes bancaires, ancêtres des actuelles building societies. Ces groupements d’entraide collectaient et mettaient en commun l’épargne de leurs membres afin de leur permettre d’accéder à la propriété. Au départ à vocation transitoire, ces institutions vont devenir « permanentes » en 1850, avec une loi qui a aussi donné aux clients des mutuelles la possibilité de faire des dépôts sans forcément contracter un crédit hypothécaire et vice versa.
Le modèle de banque coopérative sera, toutefois, surtout développé en Europe continentale, en Allemagne plus précisément, d’où il va s’exporter, avec un succès incontestable, vers les pays limitrophes, puis vers les autres pays européens.
Les multiples expériences de banques mutualistes durant le XIXe siècle vont, progressivement, forger et valider, parfois par l’échec, les spécificités de la banque coopérative moderne : rôle fondamental des réserves comme principale source de fonds propres, répartition des droits de vote, double qualité des sociétaires, ristourne coopérative, non (ou faible) rémunération du capital, etc. Nées généralement de l’initiative privée (à quelques exceptions notables près), les banques coopératives vont, petit à petit, se regrouper en réseaux régionaux, puis nationaux, sans véritablement franchir le cap de la centralisation avant le XXe siècle.
Les origines de l’assurance mutualiste
Les origines de l’assurance mutualiste sont encore plus lointaines que celles des coopératives de crédit. On en retrouve des éléments fondateurs dans les caisses d’entraide des tailleurs de pierre qui existaient au IVe millénaire avant JC en Égypte ou dans les caisses de secours mutuel qui se développent au Moyen Âge pour donner assistance aux personnes blessées dans des accidents. On trouve aussi quelques exemples de sociétés mutuelles avant le XIXe siècle : Mutuelles d’assurance pour les moulins (Pays-Bas, 1663) ; British Amicable Society for Perpetual Insurance Office (Angleterre, 1706) ; Caisses de secours contre l’incendie et les intempéries (France, XVIIIe siècle). La forme moderne de l’assurance mutualiste commence, toutefois, à se dessiner entre le milieu du XIXe siècle et le début du XXe siècle. À cette époque, en effet, les profonds changements économiques et sociaux, et, en particulier, l’ampleur du mouvement d’urbanisation, qui accompagnent les différentes « vagues » de révolution industrielle, détruisent les cadres sociaux traditionnels, menacent les anciennes formes de solidarité et rendent indispensable l’invention de nouveaux mécanismes de cohésion et d’assurance contre les risques sociaux.
Pour reconstruire les solidarités sociales, trois options sont envisagées en France :
- la charité, qui rencontre l’opposition farouche des républicains ;
- le système géré par l’État, qui se heurte à une hostilité quasi générale ;
- enfin, une voie médiane, « mutualiste », qui est la seule à recueillir un consensus quasi universel.
- leur fonction économique sera progressivement élargie : consacrées, à leurs débuts, quasi-exclusivement à l’assurance maladie, les sociétés de secours mutuel vont progressivement mettre en place et développer des mécanismes d’assurance vieillesse, d’assurance vie, d’assurance chômage, de formation professionnelle…
- leurs fonctions extra-économiques – de socialisation et de contestation – vont, en revanche, s’effacer.
3. État et finance mutualiste : une relation ambiguë
La protection de l’État
Selon une vision assez répandue, mais aussi réductrice, les institutions financières mutualistes (IFM) se sont créées et développées grâce à l’encouragement et à la protection de l’État. Cette affirmation n’est pas totalement erronée car l’appui de l’État a, à de multiples occasions, contribué au développement du secteur financier mutualiste. Si le Crédit Agricole affronte ainsi avec succès les turbulences financières des années 1930, contrairement à certaines caisses du Crédit Mutuel ou à certaines Banques Populaires, c’est, entre autres, grâce aux avantages que lui procurent sa structure hybride et le soutien de l’État. De manière plus générale, le traitement réglementaire et fiscal privilégié dont elles ont bénéficié a certainement permis aux banques coopératives d’occuper une place de premier ordre dans la collecte de l’épargne populaire ou dans le financement de certaines activités.
Une alliance cependant fragile
Cette vision est, cependant, incomplète, voire réductrice. Dans la réalité, la relation entre État et IFM est nettement plus complexe et leur alliance infiniment moins constante, même si, du fait de leur mission sociale, les IFM ont inévitablement tissé des liens forts avec l’État. L’histoire des relations entre État et IFM a d’ailleurs beaucoup varié d’un pays à l’autre. L’État n’a pas toujours joué un rôle de protecteur bienveillant, comme en témoigne le déclin du mouvement coopératif en Italie durant les années 1930 et en Espagne dans la période franquiste. Au Royaume-Uni, la tolérance du pouvoir vis-à-vis des associations permettra le développement de mutuelles de crédit dès le début du XIXe siècle. En France, en revanche, l’esprit de la Révolution est hostile à tout vestige de l’Ancien Régime et ira jusqu’à rejeter l’esprit associationniste (loi Le Chapelier de 1791).
Dans certains cas, l’État utilisera les réseaux coopératifs pour distribuer des crédits publics à des secteurs d’activité comme l’agriculture (Crédit Agricole en France, OKO en Finlande). Dans d’autres, les IFM bénéficieront d’une totale autonomie financière (Volksbanken en Allemagne), une indépendance que l’État ne verra pas toujours d’un bon œil.
La voie de la banalisation
L’ambivalence de l’attitude de l’État vis-à-vis du secteur mutualiste sera peut-être mieux ressentie en France où « la posture de l’État est hésitante, réprimant, encourageant, parfois alliant habilement les deux dans le même texte… » (A. Gueslin). L’État se méfie des coopératives qu’il considère, souvent à raison, comme foyer de la contestation ouvrière, tout autant qu’il souhaite les utiliser pour « soulager la misère ouvrière ».
Mais si l’État n’a pas été toujours le protecteur bienveillant des mutualistes, c’est aussi parce que ces derniers se sont, par moments, construits « contre » lui. La voie mutualiste a ainsi souvent été adoptée pour faire face à certains problèmes sociaux en évitant l’ingérence directe de l’État.
Cette relation ambivalente a incontestablement laissé des traces sur le modèle coopératif et mutualiste. C’est la législation sociale du tournant du XXe siècle qui va tenter de protéger et d’encadrer le mouvement mutualiste en accélérant, par la même occasion, l’atténuation du caractère religieux des mutuelles et la rupture avec la tradition révolutionnaire ouvrière. C’est encore l’évolution de la réglementation qui va ouvrir la voie de la banalisation aux banques coopératives et aux mutuelles d’assurance même si elle n’est pas la seule à les y avoir entraînées.
4. Deux caractéristiques fondamentales
La mise en perspective historique du développement de la finance mutualiste en Europe permet de mettre en relief deux caractéristiques fondamentales de ce mouvement.
La prééminence de l’approche bottom-up
Même si le mutualisme a été pensé et théorisé, c’est généralement au niveau micro-économique qu’il a été conçu et mis en œuvre. Le mutualisme est moins le fruit d’une conception globale de la société s’imposant par le haut que le produit d’expériences de terrain qui ont évolué au gré des impondérables. Le mutualisme est, par construction, pragmatique. Il ne se berce pas de rêves et de « lendemains qui chantent ». À l’image de Jean-Baptiste Godin, il imagine des familistères dont il modifie l’organisation au contact de la réalité. Ce poids de la réalité, historiquement et géographiquement déterminée, explique pour une large partie l’hétérogénéité fondamentale du mouvement mutualiste.
L’omniprésence de l’État (ou des États)
Le mutualisme n’aurait pas pu se développer sans l’appui de l’État. Cette forme d’organisation sociale, à mi-chemin entre l’entreprise capitaliste et l’État tutélaire, a toujours entretenu des relations ambiguës avec ces deux modèles polaires. L’État a protégé le mutualisme, trop content de trouver là un relais à son action en faveur de la solidarité nationale. Qu’il s’agisse de la Charte de 1898 ou de la loi de 1920, l’État est longtemps intervenu pour encadrer et encourager le mutualisme bien souvent empêtré dans ses contradictions vernaculaires. Puis, au tournant des années 1980, l’État, non seulement s’est désintéressé du mutualisme, mais il s’est mis à le prendre en grippe. Convaincu que le mutualisme avait profité de sa bienveillance pour se construire des rentes, l’État s’est vengé en rangeant le statut mutualiste au magasin des accessoires inutiles. Le mutualisme est alors devenu un archaïsme qu’il convenait, sinon de nier, du moins de marginaliser. La Commission européenne a, dans ce domaine, depuis le début des années 1990, pris, avec dévotion, le relais de ce mouvement de rejet étatiste.
C’est sur la base de ce double constat qu’il est possible de caractériser le positionnement du mutualisme financier dans l’économie contemporaine.
II. Le développement du mouvement mutualiste au XXe siècle : un géant aux pieds d’argile
Si le XIXe siècle a vu la naissance des modèles coopératif et mutualiste et leur diffusion au travers de l’Europe, c’est au XXe siècle, et surtout à partir des années 1950, que la banque et l’assurance mutualistes vont évoluer vers leurs formes et structures actuelles. Pourtant, au moment même où le modèle mutualiste donne les preuves de sa vigueur, il se verra brutalement remis en question de toutes parts. D’aucuns y verront, pendant un temps, la fin du mouvement mutualiste dans la banque et dans l’assurance des pays industrialisés.
En dehors de l’Angleterre, les IFM déjoueront les prévisions les plus pessimistes et, en apparence du moins, entreront dans le XXIe siècle plus fortes que jamais. Mais, cette force apparente est également la source de leur fragilité croissante au fur et à mesure que leur modèle se dilue au gré des mutations qu’il subit.
1. La consécration : confirmation et diffusion du modèle mutualiste jusqu’aux années 1990
On peut distinguer quatre vecteurs de développement du mouvement mutualiste au cours du XXe siècle.
La croissance géographique : expansion du réseau sur le territoire national
Enfants du décollage industriel des pays européens, les IFM vont rester, tout au long du XIXe siècle, étroitement liées à leur région d’origine. La force de cet attachement local va en faire une des « marques de fabrique » de la finance mutualiste. Pourtant, dès l’après-guerre, la spécialisation géographique des IFM va s’atténuer et ces institutions vont investir l’ensemble de l’espace national.
La croissance démographique, celle du nombre de clients et l’ouverture à de nouvelles catégories de clientèle
Il faut distinguer ici le statut coopératif et le statut mutualiste (voir Encadré 4).
L’élargissement de l’emprise géographique des institutions financières coopératives va s’accompagner d’une atténuation progressive, quoiqu’inégale, de leur ancrage catégoriel et d’une diversification de leur clientèle. Cette mutation sera accompagnée et encouragée par l’évolution des réglementations nationales. Elle sera davantage marquée dans la banque, où les caisses coopératives vont, non seulement capter une clientèle de sociétaires de plus en plus nombreuse, mais aussi commencer à accepter, de plus en plus massivement, des clients non sociétaires. Des institutions telles que le Crédit Agricole, Rabobank (Pays-Bas) ou RZB (Autriche) ont ainsi évolué d’un acteur de niche, spécialiste de l’agriculture et servant essentiellement une clientèle rurale, vers un modèle de réseau universel à stature internationale. Le statut mutualiste étant plus contraignant de ce point de vue, le profil de la clientèle des assureurs et banques mutualistes (comme les building societies britanniques) va évoluer plus lentement. Afin de contourner cette contrainte, certains groupes vont créer des structures ad hoc pour capter des clients qui ne répondent pas à leurs exigences statutaires.
La croissance industrielle : développement de nouveaux métiers
La déspécialisation géographique, en modifiant les besoins de leur clientèle, a incité les IFM à diversifier leurs activités, mouvement de plus en plus poussé vers des métiers de plus en plus éloignés, non seulement de leurs compétences, mais aussi de leur mission d’origine.
La croissance à l’international : développement de nouveaux horizons
C’est aussi dans la période récente que certaines IFM vont commencer à s’affranchir du cadre de leur marché domestique. Mais, malgré des réussites remarquées, cette « internationalisation » des banques coopératives reste encore une ébauche. Le modèle mutualiste est, au départ, un idéal « international » qui a réussi à s’exporter au-delà même des frontières européennes. Pourtant, malgré des origines, des valeurs et même certains principes de fonctionnement communs, les IFM auront du mal à franchir les frontières de leurs marchés domestiques. Seuls quelques grands groupes se donneront les moyens nécessaires pour établir une présence internationale effective. Une présence, d’ailleurs, souvent précaire et limitée. Pour ne prendre qu’un exemple, face aux difficultés liées à la crise actuelle, le groupe autrichien OVAG a opté pour le repli et a cédé, en 2011, l’ensemble de ses activités en Europe centrale. En matière d’assurance, aussi, le regroupement d’IFM sur le plan international sera rare.
2. Deux tendances de fond
Sur la base de ces quatre vecteurs de développement, à partir des années 1970, vont ainsi s’esquisser deux tendances de fonds dans la plupart des pays.
Un mouvement de consolidation
D’une part, un mouvement de consolidation au sein de chaque IFM se traduit par des regroupements d’institutions locales : leur couverture géographique va s’élargir, mais leur nombre va avoir tendance à diminuer. En Allemagne, le nombre de banques locales est ainsi passé de 7 000 en 1970 à 1138 en 2010. De même, aux Pays Bas, le nombre de banques locales diminuera de 481 en 1997 à 153 en 2008. Par ailleurs, on assiste à la construction de véritables groupes coopératifs de plus en plus centralisés, même si, à ce niveau, les différences entre pays sont significatives. Cette centralisation est justifiée, tour à tour, par la recherche d’économies d’échelle, par les avantages que les grandes structures offrent en matière de gestion des liquidités ou de risques ou encore par l’accès au marché des capitaux.
Cette tendance s’esquisse dès le XIXe siècle avec l’apparition des premiers réseaux de banques coopératives et de mutuelles d’assurance traversés de solidarités plus ou moins diffuses. À partir du milieu du siècle suivant, cette tendance va s’accélérer, la cohésion des groupes mutualistes deviendra plus formelle et l’on assistera à la mise en place des mécanismes de solidarité explicites. 1972 verra ainsi la création de Rabobank, unissant l’ensemble des coopératives de crédit hollandaises et de BVR, une association de deux groupes historiquement rivaux de banques coopératives allemandes, Raiffeisen et Volksbanken. En 1997, OP Bank Group deviendra l’institution nationale chapeautant l’ensemble des banques coopératives finlandaises. Même les pays, comme l’Espagne et l’Italie, où l’autonomie des banques coopératives locales est encore relativement élevée, ont connu, durant cette période, des changements amorçant une plus forte centralisation. L’institut central des Banques Populaires voit ainsi le jour en Italie en 1939 et celui du Crédit Coopératif en 1951.
D’autre part, cette période verra l’accélération du mouvement d’intégration des réseaux coopératifs. En matière d’assurance, certains pays ont aussi mis en place des instruments permettant le regroupement d’IFM.
Des mutations du modèle de gouvernance mutualiste
Les transformations de l’activité des IFM vont laisser une empreinte sur le modèle de gouvernance mutualiste. Deux tendances en particulier vont susciter de vifs débats.
D’abord, l’intégration prononcée de nombreux groupes coopératifs semble les éloigner de plus en plus de leur structure traditionnelle très décentralisée et soulève des questions quant à la force de leur engagement local. Ce processus de centralisation a, certes, été voulu par les institutions mutualistes elles-mêmes, mais il leur a été également, d’une certaine manière, imposé. Ceci leur a permis d’élargir leur gamme de produit et de toucher une clientèle plus large mais cela a aussi provoqué le déplacement des centres décisionnels et la modification des rapports de force entre structures locales et entités centrales.
La seconde tendance de fonds dans l’évolution des mécanismes de gouvernance mutualiste est l’hybridation. Il n’existe plus, ou presque plus, aujourd’hui de banques coopératives « pures ». Et on observe la même tendance, quoi qu’à moindre degré, dans l’assurance. Ainsi, on rencontre des cohabitations de structures mutualistes et capitalistes à quasiment tous les étages des IFM. Avec les spécificités culturelles et historiques, c’est aussi cette tendance qui a façonné le caractère unique de l’architecture des groupes coopératifs modernes. Elle a et aura un impact sur les mécanismes de gouvernance et de contrôle dans le modèle coopératif. Elle redéfinit non seulement les rapports des coopératives vis-à-vis de leur environnement mais elle bouscule aussi les relations entre les différentes parties prenantes de ces institutions.
3. Une remise en cause du modèle coopératif au tournant du XXIe siècle
Les évolutions récentes des IFM suscitent de vifs débats concernant notamment :
- la croissance externe faite presqu’exclusivement par le biais de SA cotées en Bourse pour certaines d’entre elles ;
- la marginalisation des activités d’origine : le plafonnement des activités de détail au territoire et la sortie de nombreuses activités du périmètre des entités régionales rend celles-ci moins importantes dans la formation du résultat et affaiblit leur position dans les mécanismes de gouvernance mutualiste ;
- la complexification de la répartition des pouvoirs dans les sociétés coopératives et dans les mutuelles. Cette répartition des pouvoirs est liée à la notion d’intérêt collectif, mais s’exerce parfois au détriment d’une plus grande efficacité économique et est mal perçue par les marchés financiers.
Les vagues de démutualisation dans les années 1980 et la démographie « plate » du mouvement mutualiste
Vers la fin des années 1980, s’amorce un mouvement de démutualisation, notamment dans les pays anglo-saxons, que certains interpréteront comme le « début de la fin » de la finance mutualiste dans les pays industrialisés. Ainsi, vers la fin des années 1980, en invoquant les limites que leur imposait le statut mutualiste en matière de croissance géographique et industrielle, certaines building societies britanniques vont opter pour la démutualisation. La démutualisation bancaire au Royaume-Uni va concerner 13 sociétés qui représentent 75% du marché des building societies. Ce mouvement touchera également l’assurance (voir Encadré 5).
De surcroît, le mouvement mutualiste ne se renouvelle plus : en dehors du monde émergent, il n’y a plus de nouvelles institutions mutualistes créées et la croissance des groupes existants ne revêt plus la forme mutualiste. Ainsi, lorsqu’Axa a voulu acquérir Equitable et National Mutual pour se développer respectivement aux États-Unis et en Asie Pacifique, elle est passée par la voie de la démutualisation, même si les deux cibles étaient à l’origine des mutuelles.
L’hybridation du modèle coopératif
Cette tendance se traduit par :
- l’introduction de véhicules cotés afin de fournir des services financiers spécifiques ;
- le développement de l’activité sur les marchés de capitaux et l’acquisition de parts de marché par croissance externe, y compris à l’international ;
- l’explosion du périmètre de consolidation des groupes coopératifs, la primauté des filiales cotées dans la formation du résultat et la difficulté de contrôle bottom-up lorsqu’il s’agit de groupes très
étendus .[1]
L’affaiblissement de la base sociétaire des banques coopératives
Afin de poursuivre leur croissance, les banques coopératives ont progressivement élargi leur offre à des non-sociétaires. D’où un affaiblissement de leur base sociétaire (voir Encadré 6).
La banalisation des comportements
Par ailleurs, on constate une faiblesse de l’innovation sociale alors que de nouveaux domaines d’action pourraient être explorés : développement durable, protection de l’environnement, prévention des risques naturels, lutte contre l’exclusion bancaire, lutte pour le maintien du pouvoir d’achat, ISR.
4. Les IFM sont-elles appelées à disparaître ?
À ce stade se pose une question fondamentale : les IFM sont-elles appelées à disparaître ? Deux groupes de facteurs remettent, en effet, en cause les supposés avantages compétitifs du modèle mutualiste.
Un changement d'environnement tout d'abord
Celui-ci se traduit par :
- l’effacement du lien territorial. La coopération est née au sein de collectivités fortes. Les liens horizontaux (peer monitoring) instituaient une forme de régulation puissante, capable de contrebalancer l’intérêt économique immédiat. Ces liens se sont distendus ;
- la rupture des solidarités intertemporelles. La coopération s’est développée dans des milieux à faible mobilité géographique et professionnelle, favorables à la solidarité intergénérationnelle. L’accélération de la mobilité géographique et professionnelle, le développement des solidarités publiques (Sécurité Sociale) ont contribué à amoindrir le rôle de ce type de solidarités ;
- un contexte économique de plus en plus exigeant en matière de résultats financiers. Aujourd’hui, la performance est la condition de la survie. Le résultat financier est l’indicateur qui supplante tous les autres ;
- la montée des individualismes. Alors que le territoire et le métier jouaient comme appartenance commune, facilitaient la résolution des conflits et instituaient un principe d’intérêt commun supérieur, désormais, chaque acteur est appelé à poursuivre son propre intérêt, les règles et normes actuelles privilégiant les droits des individus par rapport à ceux du collectif ;
- le rôle dominant du marché. Plus aucune entreprise n’est hors marché. Les marchés financiers deviennent la référence – tendance qui se traduit par le poids croissant des normes comptables et des agences de notation ;
- l’intensification de la concurrence sur les marchés de produits financiers. Celle-ci contraint les IFM à adopter une politique commerciale de plus en plus agressive et de moins en moins différente de celle des banques privées. Cette concurrence est a priori néfaste aux relations de long terme et aux avantages liés au
relationship banking .[3]
Ensuite des mutations réglementaires dont la crise accélère la mise en œuvre
Celles-ci portent principalement sur :
- le principe de séparation des rôles et des intérêts, adopté comme principe majeur dans les nouvelles réglementations internationales, est en contradiction partielle avec l’esprit de l’entreprise coopérative, fondé sur la participation à ses instances des clients, ce qui institutionnalise le conflit d’intérêt ;
- l’évolution des normes prudentielles internationales (Bâle III et Solvabilité 2) met l’accent sur les résultats. Ces réglementations poussent ainsi à la centralisation des décisions et à la disparition de l’autonomie des banques régionales (centralisation du traitement des moyens de paiement, de la gestion des risques) ;
- le surplus de transparence qu’exigent ces nouvelles normes n’est pas toujours cohérent avec certains principes fondateurs du mutualisme et pousse ainsi les IFM à s’aligner sur le mode de fonctionnement des entreprises privées.