Cet article appartient au dossier : Assurance, ENASS Papers 17.

Assurance inclusive

Comment l’innovation et les AssurTechs facilitent l'accès à l'assurance

Fondation reconnue d’utilité publique créée en 2008, Entrepreneurs de la Cité est la pionnière de la micro-assurance en Europe. Elle protège des personnes en voie d’insertion professionnelle qui créent leur entreprise. La fondation entend représenter un modèle innovant de soutien et de lutte contre l’exclusion.

Plateau de conseillers d'Entrepreneurs de la cité, Villeurbanne

L'auteur

  • Marc Nabeth
    • Directeur Digital et Innovation
      Valmen Consulting
    • Secrétaire général
      Entrepreneurs de la Cité
    • MBA Enass 2003

Pour en savoir plus

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  • Répartition des activités des assurés d’Entrepreneurs de la Cité

    Répartition des activités des assurés d’Entrepreneurs de la Cité

Les propos tenus dans cet article n’engagent que leur auteur.

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°380

ENASS PAPERS 17

L’innovation et la technologie peuvent contribuer à revenir aux sources de l’assurance et à en retrouver le sens. Des professionnels de la gestion des risques contribuent, même modestement, à réinventer d’autres formes de protection sociale répondant à de nouveaux besoins. Ces derniers sont aujourd’hui exprimés par des personnes sans emploi qui créent leur entreprise, par des retraités bénéficiant d’une pension modeste et éprouvés par une pression fiscale croissante, des travailleurs non-salariés peu ou moyennement qualifiés subissant des fluctuations de revenus importantes, des aidant(e)s de plus en plus nombreux et peu soutenus. Fragiles mais pas assez pour relever de l’assistance, trop vulnérables pour susciter l’intérêt des acteurs privés, ces personnes bénéficient du soutien et de l’expertise de trois acteurs.

Trois acteurs innovants de l’inclusion

Entrepreneurs de la Cité est une fondation reconnue d’utilité publique créée en 2008 par 6 groupes d’assurance [1] et la Caisse des Dépôts. Elle est pionnière de la micro-assurance en Europe. Assurant une mission d’intérêt général en faveur de l’initiative entrepreneuriale des personnes défavorisées, la fondation a pour but de protéger les personnes en voie d’insertion professionnelle – demandeurs d’emploi, bénéficiaires des minima sociaux, personnes handicapées, jeunes, seniors – qui créent leur entreprise.

QAPE, créé en 2016 est une AssurTech qui revient aux fondamentaux de la mutualisation des risques, donc de l’assurance : elle conçoit et distribue des complémentaires santé à large spectre comportant un seul tarif pour les actifs et un autre pour les retraités, sans augmentation des cotisations en fonction de l’âge. Ce haut niveau de mutualisation permet de diminuer significativement la cotisation et d’améliorer les remboursements. QAPE développe d’autre part des offres de mutuelle territoriale pour contribuer à la lutte contre le renoncement aux soins et contre la désertification médicale.

Ce retour aux sources de l’assurance s’appuie sur les nouvelles technologies, puisque cet acteur propose également des services d’e-santé (téléconsultation et objets connectés pour la prévention) et un comparateur d’analyse sémantique de produits d’assurance basé sur de l’intelligence artificielle (IA).

Le Relais des aidants est extérieur au monde de l’assurance. Fondée en 2010 à la suite d’une étude nationale sur les besoins des aidants naturels commandée par la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie, cette association est une structure d’accueil, d’écoute, d’orientation et de soutien des aidants familiaux et professionnels. Le Relais des aidants a mesuré les impasses actuelles sur l’assurance dépendance, alors que des solutions politiques et techniques, sur fond d’une meilleure coordination des parcours de soins, permettraient de résoudre bien des difficultés.

Ces trois acteurs soulignent les nouvelles formes de vulnérabilité face aux changements socio-économiques, culturels, démographiques, et technologiques qui touchent l’ensemble de la société.

Ils nous démontrent également que des solutions innovantes technologiques et non technologiques (produits, services, procédés, distribution, mode d’organisation) existent et pourraient être diffusées à des millions de personnes vulnérables jugées difficilement assurables si ce n’est à des tarifs prohibitifs.

C’est l’action du premier acteur, Entrepreneurs de la Cité, qui sera traitée dans ce numéro. Nous aborderons ultérieurement (dans un prochain numéro de Banque & Stratégie ENASS Papers) l’expérience de QAPE et du Relais des aidants, avant de conclure sur le développement de l’IA et du Mobile Insurance, notamment dans les pays en développement.

Entrepreneurs de la Cité : pionnier de l’assurance inclusive en Europe

Entrepreneurs de la Cité, fondation d’utilité publique, est née dans le sillage de la microfinance et de l’attribution du Prix Nobel de la paix accordé en 2006 à Muhammad Yunus.

Après l’emballement médiatique, le soutien des bailleurs, et l’intérêt de certains assureurs dans les années 2000, l’assurance inclusive (ou micro-assurance) est entrée dans une période plus délicate même si cette situation n’est pas définitive. L’histoire de l’innovation n’est jamais linéaire. Celle de l’IA illustre cette évidence, comme le rappelle Pierre-Eric Mounier-Kuhn à propos de l’IA : « Avec des phases de grand enthousiasme, où affluent les chercheurs et les crédits appâtés par les promesses […] au bout de quelques années, on déchante, ils alternent avec des phases de désillusion d’autant plus aiguë que les illusions étaient exagérées. Et les organismes qui financent la recherche coupent le robinet pour l’intelligence artificielle [2]. »

Mesurant que la vulnérabilité face aux risques pouvait être en partie la cause de la pauvreté des ménages dans les pays en développement, des bailleurs de fonds et certains assureurs privés s’engagèrent à trouver des solutions innovantes assurancielles pour toutes ces populations [3]. Ces pionniers de l’assurance inclusive tenaient compte des cultures sociétales plutôt que de plaquer un modèle occidental inadapté. Ils développèrent des produits simples, compréhensibles, accessibles (financièrement, géographiquement, culturellement), viables pour l’assureur et efficaces pour l’assuré (des sinistres réglés rapidement) [4].

Importer ce modèle en France pouvait sembler impertinent voire absurde au regard de la comparaison entre les pays en développement et la France. D’un côté, dans les pays émergents ou moins avancés où l’assurance formelle et la protection sociale ne concerneraient qu’entre 1 et 30 % de la population, la pauvreté reste la norme. De l’autre, en France où la protection sociale reste l’une des plus généreuses au monde [5], le taux de pauvreté et d’exclusion sociale est parmi les plus faibles de l’UE-27 [6].

Pourtant, l’innovation commence toujours par une impertinence [7]. Comme le rappelle François-Xavier Albouy, si la stricte duplication des innovations et des modèles est inappropriée, de nombreux enseignements sont à tirer des mécanismes d’assurances inclusives développés dans les pays émergents :

  • le service économique rendu est à très haute valeur ajoutée : les garanties strictement utiles portent sur des besoins réels, tangibles et immédiats des assurés ;
  • les systèmes de distribution à fort contenu technologique privilégient la rapidité et le faible coût des transactions : mobile banking, puces, Internet, codes-barres, etc. ;
  • la gestion des contrats et des recours est simplifiée[8].

Toutes les approches – sociologiques, culturelles, pragmatiques, optimisées sur toute la chaîne de valeur de l’assurance – entreprises dans les pays du Sud, peuvent s’appliquer dans certains États de l’Union européenne, dont la France.

L’assurance pour soutenir la création d’entreprises et lutter contre l’exclusion

La création d’entreprise répond à diverses motivations : sortir d’une situation de chômage, envie d’entreprendre, adapter son planning professionnel face au handicap ou à la maladie, plus rarement quitter un salariat peu satisfaisant. Au-delà de la diversité de leur situation, les assurés couverts par la fondation Entrepreneurs de la Cité témoignent d’une même difficulté d’accès à l’assurance et d’une grande solitude dans leur aventure entrepreneuriale : « On est souvent seuls à défaut d'être aidés » revient comme un leitmotiv. Et, si les discours et les actions politiques favorisent sans ambiguïté la création d’entreprises comme solution au chômage structurel, force est de constater que l’accompagnement post-création reste largement en deçà des besoins et des attentes.

La protection de l’entrepreneur et de sa famille est cruciale dans une politique d’encouragement de l’initiative entrepreneuriale. Faute d’assurance, le moindre sinistre (arrêt de travail, problème de santé, dégâts des eaux d’un local, vol, attaque judiciaire d’un client, etc.) peut devenir fatidique : 10 à 12 % des créateurs d’entreprises subissent un sinistre dans l’année.

L’objectif initial de la fondation qui promeut l’assurance en tant qu’outil de management du risque et de pérennisation de l’entreprise est donc fondé. D’autant que l’assurance apporte un bénéfice substantiel aux créateurs d’entreprises tant sur le plan psychologique que commercial. 83 % des entrepreneurs interrogés par Lucile Veran, Maître de conférences en Sciences de gestion à l’Université Jean Moulin Lyon 3, expriment le sentiment que leur entreprise est bien protégée grâce à la micro-assurance. 71 % des répondants estiment que la fondation contribue au développement de l’entreprise, en permettant notamment d’investir dans d’autres postes de dépenses et en rassurant les clients sur la solidité de l’entreprise [9].

Des assurances accessibles ?

Concrètement, la fondation favorise l’accès à l’assurance grâce à des produits « hors marché » [10], entre 20 % et 70 % moins chers que sur le marché traditionnel [11]. Des services essentiels souvent négligés par les assurés sont également apportés, à savoir l’aide juridique, un fonds de solidarité en cas de refus de sinistre et un audit gratuit des risques du local par un expert en bâtiment consulté pour vérifier les vices cachés [12].

Les actions de la fondation réduisent ainsi concrètement le risque de faillite ou surendettement suite à un sinistre non couvert. En effet, près d’un tiers des adhérents de la fondation ne se seraient pas assurés à cause de moyens financiers insuffisants, à l’instar de cet entrepreneur en plomberie/chauffagerie : « Lorsque j’ai créé mon entreprise, j’ai trouvé le prix des assurances exorbitant. Je ne sais pas où je me serais assuré s’il n’y avait pas eu Entrepreneurs de la Cité. »

Le témoignage d’une autre adhérente dont la société, centrée sur le digital, permet de mieux comprendre les mécanismes psychologiques en jeu : « Je pense que si Entrepreneurs de la Cité n’existait pas, beaucoup d’entrepreneurs ne s’assureraient pas du tout. Selon moi, les problématiques budgétaires font que l’on sous-estime le risque, ou en tout cas qu’on le minimise. »

Un accompagnement dans la durée

Le coût de l’assurance n’est pas l’unique critère de décision. L’écoute et les conseils sont essentiels. Les éléments déclencheurs de la souscription et de la fidélisation sont l’amabilité, la disponibilité, le bon accueil, le sentiment d’avoir un conseiller "à l'écoute".

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Pour nombre d’assurés, la qualité de la relation avec les conseillers d’Entrepreneurs de la Cité semble déterminante et trancherait avec celle des assureurs classiques : « La relation avec Entrepreneurs de la Cité est une grande première pour moi ! Les échanges, les interventions, les informations sont riches et régulières, ce que je n'ai jamais vécu jusqu’à présent avec un autre organisme d'assurance. »

Cette relation favorise l’instauration d’une confiance, qui serait bien plus essentielle qu’une attractivité tarifaire : « Je pouvais m’assurer également chez un assureur spécialisé dans mon secteur mais ils ne sont pas fiables, on ne les a jamais au téléphone, ils ne sont pas très chers mais je n’ai pas confiance ».

La qualité de l’accompagnement et de l’écoute aura sur les assurés de demain une influence déterminante sur le choix des assureurs. Ces derniers devront se différencier bien plus par des services centrés sur l’assuré que par des produits formatés par la réglementation.

C’est essentiel pour les créateurs d’entreprises. Car en dépit des aides et des encouragements d’une famille ou d’amis, le sentiment de solitude est dans un premier temps particulièrement fort, exacerbant les besoins de conseils auprès de pairs, de tuteurs, de compagnons de fortune.

Chercher dans les réseaux sociaux est devenu pour certains plus important et fructueux que les informations collectées dans les chambres syndicales traditionnelles à qui l’on reproche un abonnement coûteux pour des réponses insuffisantes. Facebook apparaît comme une aide plus précieuse… mais particulièrement chronophage.

Aussi, si Entrepreneurs de la Cité répond bien à un besoin, comment comprendre la faible notoriété de cette fondation et plus globalement celle de l’assurance inclusive ?

La vulnérabilité et la distribution en question

La première raison tient dans le faible volume du portefeuille de la fondation. Ce qui renvoie aux critères d’éligibilité. Pour bénéficier du soutien de la fondation, le créateur d’entreprise doit d’abord solliciter un microcrédit ou un accompagnement par les réseaux d’aide à la création d’entreprise (ADIE, BGE, Initiative France, France Active, BGE, Crésus, La Caisse d’Épargne Rhône-Alpes). 50 000 entrepreneurs potentiels tout au plus sont concernés. Or l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) recense la création de 591 000 entreprises en 2017, soit 7 % de plus qu'en 2016, dont 230 000 autoentrepreneurs. Faute d’accompagnement ou de microcrédit à rembourser, ces nombreux créateurs d’entreprises ne peuvent être éligibles aux solutions « solidaires » et « hors marché » de la fondation. Cette limitation du périmètre peut surprendre car la grande majorité des créateurs d’entreprises ne sont pas tous bénéficiaires d’un microcrédit ou d’un accompagnement par les réseaux d’aide à la création d’emploi. 30 % d’entre eux seulement bénéficient d’un accompagnement [13].

Cette problématique renvoie à la difficulté de définir la vulnérabilité, cause et conséquence de la pauvreté [14]. Les autorités de contrôle qui souhaitent donner un cadre formel à la microfinance et à l’assurance inclusive dans les pays en développement, les politiques français qui s’interrogent sur le statut d’autoentrepreneur ou l’affectation d’aides sociales et les réseaux d’accompagnement à la création d’entreprises sont tous confrontés au même dilemme : « Les personnes qui ont besoin d’aide ne sont pas toujours au courant et parfois, les personnes qui bénéficient de l’aide n’en ont pas forcément besoin, parce qu’elles ont les moyens. » Et un responsable bancaire de questionner lors d’un groupe de travail d’Entrepreneurs de la Cité sur la vulnérabilité : « Celle-ci porte-t-elle sur la personne ou sur l’entreprise ? L’accompagnement ne serait-il pas déjà un critère de non-vulnérabilité ? ».

Ces questions renvoient in fine à l’enjeu de la distribution pour la fondation. Faut-il passer par les banques, vecteurs essentiels de la création d’entreprise grâce au crédit, développer son propre réseau de distribution, privilégier le digital ? Des réflexions sont en cours.

Une assurance mal aimée

La seconde raison d’une faible notoriété est liée au manque d’intérêt voire à la méfiance des médias, des pouvoirs publics, des acteurs de l’économie sociale et plus globalement des populations vis-à-vis des assureurs.

Malgré son rôle fondamental dans le développement économique et social d’un pays, dans la réduction des pauvretés, les assureurs sont mal aimés : « Certes, l’assurance a tout pour déplaire, les compagnies sont des établissements financiers, froids, spéculateurs et hégémoniques, les contrats sont complexes et rebutants, la superstition invite à ignorer ces oiseaux de malheur et, de toute manière, les compensations données sont loin de représenter les pertes effectives et encore moins les pertes affectives. Instrument d’aliénation et de pouvoir, l’assurance n’est pas aimable » note à ce propos l’économiste François-Xavier Albouy dans un très bel ouvrage, plaidoyer pour un prix minimum de la vie humaine [15].

Cette image négative du secteur limite fortement la capacité de la fondation à mobiliser des soutiens et du mécénat… alors même que l’absence d’assurance devrait sensibiliser de nombreux acteurs, notamment tous les promoteurs des créateurs d’entreprises et les assureurs eux-mêmes, en premier lieu.

De la force des préjugés

La troisième raison du faible intérêt porté à l’assurance inclusive tient à la méconnaissance par les assureurs de la vulnérabilité des populations vulnérables et de leur gestion des risques. S’ajoute à cela le cortège de préjugés.

Patente dans les pays en développement, cette capacité à regrouper les personnes en difficulté en une classe homogène et risquée se révèle plus subrepticement dans l’hexagone. Les résultats techniques d’Entrepreneurs de la Cité et plus globalement de nombreux programmes d’assurance inclusive dans le monde auront beau démontrer que la sinistralité des populations ciblées est similaire à celle des populations aisées, les préjugés sur l’impossibilité de couvrir des personnes vulnérables demeurent.

Une utopie plus feutrée et plus humaine…

Reste enfin à évoquer le développement des InsurTechs, la puissance des GAFA, les débats sur l’IA qui évincent de l’attention générale des travaux moins spectaculaires, comme ceux explicitant les liens étroits entre la pauvreté, la vulnérabilité et les risques. Les perspectives réelles offertes par l'IA conduisent à relativiser les innovations qui consistent à protéger plus efficacement les populations vulnérables.

Or Entrepreneurs de la Cité constitue un véritable laboratoire d’innovation sociale, inédit dans le monde occidental, au service des citoyens, des assureurs, des réseaux d’aide à la création d’emplois.

Sa proximité et sa connaissance intime des populations vulnérables renseignent également sur la déconnexion entre les assureurs traditionnels et nombre de citoyens, contribuant à alimenter la défiance envers les « élites » économiques et politiques [16].

Cette déconnexion peut devenir d’autant plus importante que nous assistons à une accélération de la concentration du secteur de l’assurance. Ce qui se traduit au moins dans un premier temps par une perte du lien avec l’assuré, un assèchement de la créativité et des risques financiers ou opérationnels importants.

Entrepreneurs de la Cité : une esquisse de la protection sociale de demain

En revenant à des fondamentaux historiques de l’assurance, la fondation réintroduit des assureurs au cœur de la cité. Elle donne davantage de visibilité à des personnes dont la vulnérabilité ne serait pas une tare mais au contraire le pendant d’un courage et d’une inventivité exemplaire. « L’Homme a besoin, pour être heureux, non seulement de jouir de ceci ou de cela, mais d’espérer, d’entreprendre et de changer » notait déjà le philosophe et mathématicien britannique Bertrand Russel [17].

Il faut suivre le quotidien de cette assurée devenue écrivain public, après 35 années de salariat dans une grande banque : « Ma clientèle ne veut pas parler devant tout le monde. Je les accompagne à la mairie pour leurs demandes et démarches administratives. Ils ne savent pas écrire, parfois ils hurlent devant les fonctionnaires car ils sont anxieux et fatigués. J’ai même aidé de nombreuses personnes à Pole Emploi qui m’a du coup proposé d’être salariée chez eux. »

Finalement, à travers les enjeux d’Entrepreneurs de la Cité, se devinent ceux d’une nouvelle protection sociale à réinventer, les trajectoires professionnelles n’ayant plus rien à voir avec celles de la génération précédente, a fortiori avec celle du baby-boom ciblée par les pères fondateurs de la sécurité sociale.

Le développement de l’auto-entreprenariat, des carrières multiples (entre 10 et 13 transitions professionnelles dans une vie de travail), les remises en cause du principe du CDI (durée moyenne de 3 ans pour les contrats de travail), la robotisation (47 % des emplois seraient remis en cause par la robotique), le développement de la polyactivité [18] (15 % des non-salariés cumulant plusieurs activités, 7 % chez les assurés d’Entrepreneurs de la Cité) invitent à repenser notre protection sociale articulée autour du cycle de vie : éducation, travail, retraite.

Il ne faut donc pas sous-estimer l’accompagnement de la fondation (19 000 micro-entrepreneurs accueillis et informés depuis 2007 sur le plateau de gestion, près de 7 000 entrepreneurs dans toute la France assurés depuis 2007, 600 assurés par an), conclure à l’absence de difficultés d’accès à l’assurance, et minimiser l’apport qualitatif d’Entrepreneurs de la Cité, et de tout autre acteur impliqué dans l’inclusion assurancielle. Ces résultats qualitatifs ne sont pas anodins alors que l’absence de sens et l’obsession quantitative minent nos sociétés, comme le souligne l’écrivain et historien néerlandais Rutger Bregman : « Ce qui compte, c’est d’atteindre les objectifs. Croissance économique, parts d’audience, nombre de publications – lentement mais sûrement, la qualité les remplace par la quantité [19]. »

Les actions d’Entrepreneurs de la Cité, et celles de QAPE, « cette start-up qui revient aux fondamentaux de la mutuelle, des fondamentaux oubliés par les acteurs » [20], du Relais des aidants ou des pionniers de l’assurance inclusive dans les pays en développement peuvent sembler utopiques au regard des enjeux mondiaux actuels et des défis à relever. Mais le progrès n’est-il pas la réalisation des utopies [21] ? Et ces acteurs sont indéniablement des vecteurs de progrès.

 

[1] AG2R La Mondiale, MATMUT, CNP Assurances, la Banque Postale, APRIL, CFDP Assurances.

[2] Cité par Lise Verbeke, « Aux origines de l'intelligence artificielle », France culture, 31 mars 2018. Chargé de recherche au CNRS, Pierre Mounier-Kuhn est notamment l’auteur de L’Informatique en France, de la Seconde Guerre mondiale au Plan Calcul. L’émergence d’une science, PUPS, 2010.

[3] La Fondation Bill et Melinda Gates fut dans les années 2000 l’un des principaux soutiens du Fonds pour l’innovation en micro-assurance du Bureau International du travail. Ce fonds devenu depuis Impact Insurance avait pour vocation de sélectionner et de soutenir des projets innovants portés par des assureurs privés ou publics, des partenaires de distribution, des opérateurs mobiles, des institutions de formations.

[4] L’un des spécialistes du secteur Michaël Mc Cord, qualifia ces programmes de SUAVE (Simple, Understanding, Accessible, Viable et Efficient).

[5] La France, le Danemark et la Finlande consacrant plus de 30 % de leur richesse nationale à la protection sociale.

[6] La réduction du taux de pauvreté grâce aux transferts sociaux serait ainsi de 41% en France et de 35% l’ensemble dans l’Union européenne. Source : Magali Beffy, Marie-Émilie Clerc et Céline Thévenot, Inégalités, pauvreté et protection sociale en Europe : état des lieux et impact de la crise, La France sans l’Union Européenne, coll. « Insee références », 2014.

[7] Du paléoanthropologue Pascal Picq revenant sur les innovations darwiniennes à l’historien Gabriel Martinez-Gros à propos du concept d’Asabya d’Ibn Khaldûn, en passant par l’économiste John Kenneth Galbraith, les travaux dans de nombreuses disciplines ne manquent pas sur l’importance de l’impertinence et des marges dans le processus d’innovation ; a contrario des cultures du contentement conduisant à des désastres.

[8] François-Xavier Albouy, Le prix d'un homme : plaidoyer pour un prix minimum de la vie humaine, Grasset, 2016.

[9] Étude menée par Lucile Veran, maître de conférences à l’Université Jean-Moulin Lyon 3, réalisée en partenariat avec AG2R La Mondiale, La Fondation April, La Fondation Bullukian, l’Université Jean Moulin Lyon 3 et l’IFROSS. Je remercie Lucile pour tous les travaux qu’elle a effectuée pour Entrepreneurs de la Cité, dont nous reprenons une partie des verbatim et des statistiques.

[10] Les garanties des produits de micro-assurance ont été créées exclusivement pour Entrepreneurs de la Cité (sauf la décennale qui est un produit du marché) dans une perspective non lucrative : ni pertes ni profits. Multirisque Pro (avec local ou à domicile), porté par APRIL, un fondateur ; RC Pro (métiers du tertiaire), porté par CNA Hardy ; Décennale, porté par QBE ; Prévoyance, porté par CNP Assurances, un fondateur ; Santé, porté par AG2R LA MONDIALE, un fondateur.

[11] Grâce à la prise en charge des frais d’acquisition, de gestion des contrats et des sinistres par le mécénat de la Fondation et celle les coûts de distribution par les associations prescriptrices non commissionnées) permettent aux créateurs d’entreprises de s’assurer correctement.

[12] La protection juridique est apportée par CFDP Assurances. L’audit gratuit des risques du local est proposé par Polyexpert.

[13] Banque de France, « Les relations bancaires et financières d’un particulier devenant travailleur indépendant », février 2018.

[14] William T. Vollmann, Pourquoi êtes-vous pauvres ?, Actes Sud, 2008.

[15] François-Xavier Albouy, Le prix d'un homme…, op. cit.

[16] Yann Algan, Pierre Cahuc et André Zylberberg, La Fabrique de la défiance... et comment s'en sortir, Albin Michel, 2012.

[17] Bertrand Russel, Philosophy and Politics, The Cambridge University Press, 1947.

[18] Olivier Techec, « Le Travail Demain : Quelle protection sociale pour les nouvelles transitions ? », Mutualité Française Provence-Alpes Côte d'Azur.

[19] Rutger Bregman, Utopies réalistes, Seuil, 2017.

[20] Propos d’un des assurés de QAPE interviewé par l’auteur de l’article.

[21] Oscar Wilde, Aphorismes, Éd. Mille et Une Nuits, 1997. Ces aphorismes ont été publiés en 1904, quatre ans après la mort d’Oscar Wilde.

 

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