Banques françaises

Comment la crise financière a conforté le modèle de la banque universelle

Créé le

19.06.2018

-

Mis à jour le

28.06.2018

À la faveur d’une gestion rigoureuse des risques et de la diversification de leurs sources de revenus, les grandes banques françaises ont enregistré une baisse significative de leur rentabilité financière, mais elles ont échappé aux vicissitudes qu’ont connues la plupart des systèmes bancaires européens.

Au cours de la décennie qui a suivi la crise financière, les banques françaises ont vu leur rentabilité financière diminuer de moitié mais n’ont pas essuyé de perte annuelle globale, ce qui les distingue de la plupart des principaux systèmes bancaires. La combinaison d’un portefeuille d’activités diversifié et une gestion efficace des risques y ont largement contribué. Elles ont utilisé leur capacité de mise en réserve résiduelle pour consolider leurs capitaux propres dans le contexte du renforcement drastique des exigences en capital consécutif à l’introduction de Bâle III. Ces évolutions leur ont permis de préserver, dans une assez large mesure, la croissance de leurs bilans et le financement de l’économie.

Une rentabilité financière en baisse sensible mais des résultats continûment positifs

Les grandes banques françaises sont parmi les seules, au sein des principaux systèmes bancaires de la zone euro (avec les Pays-Bas), à ne pas avoir essuyé de pertes annuelles depuis l’éclatement de la crise financière (v. Graphique 1).

Leur rentabilité financière a fortement chuté en 2007 et 2008, avant de se redresser en 2009 à la faveur des mesures de soutien monétaire adoptées par la Banque centrale européenne. Elle a suivi depuis 2010 une tendance légèrement haussière mais demeurait, en 2017, inférieure de plus de moitié à la rentabilité financière d’avant crise. Le ROE [1] moyen des cinq groupes bancaires de notre échantillon [2] est ainsi passé de 16,5 % en 2006 à 6,1 % en 2017, un niveau relativement proche de la moyenne des quinze plus grandes banques de la zone euro (7,0%). Les principaux facteurs à l’origine de ce recul (v. Graphique 2) furent la croissance des coûts d’exploitation (+47,2 %) et le doublement des capitaux propres ( +99,3 % [3] ) sous l’influence du renforcement des exigences réglementaires.

La croissance des revenus perçus sous forme d’intérêts nets (+88,6 %) et, dans une moindre mesure, de commissions nettes (+28,7 %), n’a pas suffi à compenser les effets négatifs de ces autres évolutions sur le ROE.

Développement de la banque de détail à l’étranger et des services financiers spécialisés au sein d’un portefeuille d’activités diversifié

Le Produit net bancaire (PNB) des cinq groupes bancaires de notre échantillon a progressé de 34,1 % entre 2006 et 2017. Après avoir enregistré une augmentation jusqu’en 2011, il s’est ensuite légèrement contracté jusqu'à 2014. Ces évolutions d’ensemble dissimulent une déformation en faveur des revenus d’intérêt dont la part est passée de 34 % environ en 2006 à 48 % en 2017. Cependant, ce mouvement est exclusivement intervenu en 2008 et 2009 à la faveur de la baisse du coût moyen des ressources bancaires consécutive à l’assouplissement des politiques monétaires qui a donné un nouveau souffle à la marge d’intérêt. Depuis 2010, la part des intérêts dans les revenus bancaires a légèrement reflué. En effet, en dépit de la poursuite de la croissance des volumes, le contexte prolongé de taux bas a entraîné une érosion du taux de marge moyen jusqu’en 2014. Au contraire des intérêts, les commissions nettes ont conservé une relative stabilité, de sorte que la structure des revenus par type a été principalement déterminée par l’évolution des intérêts nets. Les autres revenus, principalement constitués de gains et pertes sur actifs financiers, ont connu une forte contraction lors de la crise financière, se sont maintenus à l’étiage jusqu’en 2013 avant de se stabiliser à un niveau plus élevé entre 2015 et 2017.

Tous les pôles métiers ont contribué positivement à la croissance du produit net bancaire sur l’ensemble de la période. Aussi, les légers replis des parts des revenus générés par les activités de banque de financement et d’investissement – dans lesquelles les banques françaises ont bâti une position de leader sur le marché européen dans le financement des corporates, tant dans les produits vanille que les produits plus complexes de finance structurée - et de banque de détail en France (v. Graphique 3) ont-ils exclusivement procédé de la croissance plus vigoureuse des revenus issus des activités de banque de détail à l’étranger et des services financiers spécialisés.

La proportion des revenus perçus dans le cadre de la gestion d’actifs est, pour sa part, demeurée remarquablement stable entre le début et la fin de la période. Nonobstant ces quelques évolutions, la structure du PNB de 2017, largement comparable à celle qui prévalait en 2006, demeure très équilibrée, caractérisée par la prépondérance des activités de banque de détail (64,2 % en 2017, dont encore plus de la moitié en France), suivies des activités de banque de financement et d’investissement (21,9 %) et enfin, de la gestion d’actifs (13,8 %). Cette diversité des revenus a permis aux banques françaises de limiter la volatilité de leur PNB. Si la corrélation entre commissions et intérêts nets semble relativement bien établie [4] , la contraction des gains et pertes sur actifs financiers a été largement compensée, en 2008, par la reprise des revenus d’intérêts (soutenus, il est vrai, par les initiatives de la BCE). À l’inverse, l’incidence sur le PNB de l’érosion des revenus d’intérêts observée entre 2012 et 2015 a été partiellement neutralisée par l’élargissement des autres revenus d’exploitation (qui englobent notamment les gains et pertes sur actifs financiers [5] ).

Dégradation du coefficient d’exploitation

Après avoir bondi à 70,5 % sous l'effet de la contraction brutale des revenus bancaires en 2008, le coefficient d’exploitation, qui rapporte les frais généraux au produit net bancaire, avait renoué avec son niveau précédant la crise en 2011 (61,2 %) au gré du redressement des revenus d’intérêts et du produit net bancaire. L’inflexion notable des coûts d’exploitation (+1,1 % par an entre 2011 et 2017, contre +6,6 % par an entre 2006 et 2011), qui témoigne de la capacité des banques françaises à endiguer leur croissance, n’a toutefois pas suffi à compenser les effets de la stagnation des revenus observée depuis 2011 (-0,3 % par an).

Un coût du risque toujours contenu

Les banques françaises ont bénéficié d’un environnement économique et de politiques d’octroi fondées sur les revenus des débiteurs plutôt que sur les garanties qui ont limité l’accumulation de créances douteuses et la hausse du coût du risque. Après une hausse sensible en 2008 et 2009, reflétant la dégradation du portefeuille de crédit dans le contexte de la crise et de la récession de 2009, le ratio des dotations aux provisions au PNB a reculé de manière ininterrompue, pour s’établir à 6 %, niveau le plus bas des grandes banques de la zone euro.

Doublement des fonds propres

Le maintien d’une rentabilité positive a permis aux banques françaises de renforcer leurs fonds propres par mises en réserve de résultats. Le durcissement des exigences prudentielles consécutif à l’introduction de Bâle III les a conduites à accroître leurs fonds propres de manière plus sensible que leurs actifs pondérés et non pondérés et ce, d’autant plus que trois des cinq banques de notre échantillon figurent sur la liste mondiale des trente G-SIBs établies par le Conseil de stabilité financière (dont neuf dans la zone euro) et sont, à ce titre, soumises à des exigences renforcées comprises entre 1 % (Société Générale, Groupe Crédit Agricole) et 1,5 % (BNP Paribas) des actifs pondérés. Les capitaux propres consolidés des cinq groupes de notre échantillon sont ainsi passés de 190,7 milliards d’euros au 31 décembre 2006 à 380 milliards au 31 décembre 2017 [6] (+70 %), hissant le ratio de solvabilité « Common equity Tier 1 » fully loaded moyen à 13,3 %, contre 12,9 % au 31 décembre 2016.

Poursuite de la croissance des bilans bancaires : l’exception française

Si la crise financière a mis un terme durable à la croissance des bilans bancaires dans l’ensemble de la zone euro (leur rythme de croissance annuel moyen étant passé de 8,2 % par an entre janvier 1998 et décembre 2008 à -0,3 % par an entre décembre 2008 et avril 2018), l’inflexion a été moins prononcée pour les institutions financières et monétaires [7] françaises. Leurs bilans, qui avaient connu un taux d’augmentation rigoureusement identique à celui de l’ensemble des institutions financières et monétaires [8] de la zone euro entre 1998 et 2008 (+8,2 % par an), ont poursuivi leur croissance entre 2008 et 1998, mais à un moindre rythme (1,3 % par an en moyenne).

La France est le seul grand pays de la zone euro à avoir enregistré une croissance quasiment ininterrompue du bilan agrégé des IFM, en hausse de 18,7 % entre décembre 2007 (7 120 milliards) et décembre 2017 (8 453 milliards). Dans l’ensemble de la zone euro, le bilan agrégé des IFM avait diminué de 12,7 % en décembre 2017 (à 30 850 milliards d’euros) à partir du point haut atteint en 2011, les systèmes bancaires allemands (-13 %) et espagnols (-27 %) expliquant à eux seuls plus de la moitié de la baisse globale. Depuis 2012, le système bancaire français est ainsi devenu le plus important de la zone euro en termes d’actifs, le système bancaire allemand occupant désormais la deuxième place. En revanche, toutes proportions gardées, la hiérarchie des postes d’actif à l’origine de la croissance des bilans n’est pas très différente de celle observée pour l’ensemble du système bancaire de la zone euro. Les contributions les plus significatives ont émané des prêts aux résidents (+17,1 % pour les institutions financières et monétaires françaises, +8,5 % pour celles de la zone euro) et des opérations interbancaires et dépôts en banques centrales (+16,8 % et +6,8 % respectivement).

Selon les données bancaires consolidées publiées par la BCE, le bilan consolidé de l’ensemble des établissements de crédit établis en France a progressé de 15 % entre 2007 et 2017, passant de 6 238 milliards à 7 218 milliards d’euros. Sur ce total, les actifs consolidés des filiales et succursales contrôlées par des groupes étrangers ont crû de 58 %, mais leur proportion demeure modeste (4,7 % des actifs consolidés).

Enfin, le bilan agrégé des cinq premiers groupes bancaires (données consolidées, v. Graphique 4) a enregistré une croissance deux fois plus soutenue (+40,2 % depuis 2006) que le bilan agrégé sur base sociale des établissements de crédit établis en France. Ce surcroît découle, notamment, de l’élargissement du périmètre consolidé hors France lié notamment aux acquisitions et aux stratégies de développement de la banque de détail à l’international et des services financiers spécialisés.

Fortes de la diversité de leurs sources de revenus et de leur maîtrise des risques, les grandes banques françaises ont, en dépit d’une baisse significative de leur rentabilité financière, toujours conservé un résultat global positif depuis la crise. La génération interne de capital qui en a découlé leur a permis, au contraire de la plupart de leurs concurrentes européennes, de poursuivre leur développement malgré le renforcement des exigences de solvabilité.

 

1 Return on equity.
2 Cinq premiers groupes bancaires en termes de capitaux propres Tier 1, selon la méthodologie retenue par la revue The Banker dans son classement mondial publié au mois de juillet : Groupe BNP Paribas, Groupe BPCE, Groupe Crédit Agricole, Groupe Crédit Mutuel, Groupe Société Générale.
3 Hors intérêts minoritaires.
4 Cf. ECB (2013), « The dynamics of fee and commission income in euro area banks », Financial Stability Review, nov., page 65.
5 Hormis la fraction de gains et pertes sur actifs « disponibles à la vente », comptabilisée directement en capitaux propres.
6 Hors intérêts minoritaires. 7 Les institutions financières et monétaires regroupent les établissements de crédit et les OPCVM monétaires (dont la part dans le total est néanmoins modeste). 8 Idem, i. e. hors banques centrales.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº822
Notes :
1 Return on equity.
2 Cinq premiers groupes bancaires en termes de capitaux propres Tier 1, selon la méthodologie retenue par la revue The Banker dans son classement mondial publié au mois de juillet : Groupe BNP Paribas, Groupe BPCE, Groupe Crédit Agricole, Groupe Crédit Mutuel, Groupe Société Générale.
3 Hors intérêts minoritaires.
4 Cf. ECB (2013), « The dynamics of fee and commission income in euro area banks », Financial Stability Review, nov., page 65.
5 Hormis la fraction de gains et pertes sur actifs « disponibles à la vente », comptabilisée directement en capitaux propres.
6 Hors intérêts minoritaires.
7 Les institutions financières et monétaires regroupent les établissements de crédit et les OPCVM monétaires (dont la part dans le total est néanmoins modeste).
8 Idem, i. e. hors banques centrales.