Cet article appartient au dossier : Prospective 2016 - Banque, finance, assurance.

Innovation

Blockchain : mode ou révolution ?

Longtemps dans l’ombre du bitcoin, la technologie de la blockchain s’est à plusieurs reprises retrouvée sur le devant de la scène en ​2015, avec les annonces de différentes start-up mais aussi d’acteurs de la finance traditionnelle. Cet intérêt sera-t-il durable ?

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°791

Numéro double 791-792 : Rétrospective 2015 - Prospective 2016

Blockchain : voilà probablement le mot de l’année 2015, qui réussit à réconcilier les banquiers avec les trublions du bitcoin. Cependant, sa complexité ne facilite pas une séparation claire entre les fantasmes qu’il projette et le réel potentiel de disruption qu’il représente. Sans prétendre en faire le tour, essayons de comprendre pourquoi la blockchain devrait être un thème majeur de l’innovation financière en 2016.

Du bitcoin à la blockchain

Lorsqu’il est né, en 2009, et pendant les quelques années qui suivirent, le bitcoin vivait dans l’indifférence de la part des institutions financières. Les premiers signes d’une prise de conscience de son existence sont apparus quand la presse a commencé à se faire l’écho de quelques affaires judiciaires. Logiquement, c’est alors à une phase de rejet et de mépris qu’a dû faire face la cryptodevise.

Aujourd’hui, si quelques banquiers – tels Jamie Dimon, P-DG de JPMorgan Chase [1] – en restent à cette position dédaigneuse, la plupart des acteurs tentent de s’approprier le sujet. Cependant, un glissement s’est opéré : il n’est presque plus question de bitcoin, tandis que la blockchain est sur toutes les lèvres.

Qu’est-ce que la blockchain ?

Il est impossible de résumer en quelques lignes toute la richesse du concept de bitcoin et de ses fondements économiques, monétaires et technologiques. À défaut, attardons-nous sur une de ses caractéristiques les plus distinctives, qui justifie l’engouement actuel des banques.

Au cœur de l’édifice, la blockchain est le grand livre de comptes du bitcoin, enregistrant la totalité des transactions réalisées depuis son origine. Comparable, sur le principe, au système comptable d’une banque, elle a une particularité extraordinaire : plutôt que de la confier à un établissement de confiance, chargé d’en garantir la sécurité, elle est copiée sur une multitude d’ordinateurs anonymes.

Plus étonnant, l’intégrité et l’inviolabilité des opérations qu’elle comporte reposent justement sur cette « distribution » : pour exécuter une transaction malveillante, il faudrait en « forcer » l’enregistrement dans plus de la moitié des milliers de machines indépendantes où elle est conservée !

Quelques applications

À la lecture de cette description sommaire, il devient aisé de comprendre ce qui simultanément fascine et effraie les institutions financières dans la blockchain : elle substitue, en réduisant drastiquement les coûts, des algorithmes, un peu de cryptographie et une base de données distribuée au rôle de tiers de confiance qu’elles jouent jusqu’à maintenant. Les premières concernées sont les banques centrales qui peuvent y voir une menace pour leur monopole de l’émission de monnaie, mais le bitcoin démontre aussi comment elle peut rendre obsolètes les intermédiaires des réseaux de paiement…

En l'occurrence, les transferts de fonds internationaux sont visés en priorité, en raison de l’inefficacité des processus en jeu, se traduisant par des frais prohibitifs pour les consommateurs. La jeune pousse Abra [2], pour n’en citer qu’une, permet à ses clients d’envoyer de l’argent, dans la devise de leur choix, d’un bout du monde à l’autre, presque sans frais (et sans compte bancaire, incidemment), grâce à une conversion en bitcoin, totalement transparente, le temps d’effectuer le virement.

Au-delà de ces exemples touchant directement à la monnaie et aux échanges d’argent, d’autres domaines pourraient subir l’impact de la blockchain. En effet, ses concepteurs ont imaginé, dès l’origine, la possibilité d’attacher des informations « libres » à chaque transaction, ce qui permet de profiter de ses avantages – de conservation sécurisée de données – dans de multiples circonstances.

Un cas d’usage particulièrement intéressant, au point d’être étudié très sérieusement par des entreprises telles que Nasdaq [3] et ASX [4] (l’opérateur de la Bourse de Sydney), est celui de la gestion des échanges de titres et leur conservation. Plutôt que de tenir les comptes dans une base de données interne de la Bourse, les mouvements de titres vont simplement être stockés dans la blockchain.

La garantie d’intégrité à moindre coût n’est pas le seul bénéfice de l’approche. Ainsi, le concept de bitcoin comprend, dans sa spécification, un véritable langage de programmation, avec lequel quiconque peut créer un « smart contract », susceptible d’automatiser toutes sortes d’opérations. Dans le contexte de la gestion de titre, un tel contrat intelligent pourrait, par exemple, prendre en charge la distribution de dividendes.

Les opportunités dépassent le seul secteur financier. La banque espagnole Bankinter imagine, avec Coinffeine, une start-up dans laquelle elle a investi [5], comment le bitcoin pourrait constituer un dispositif de gestion sans intermédiaire de dépôts de garantie ou de séquestre, applicable à des échanges de titres, de créances, mais également de biens matériels.

Dessiner la banque du XXIe siècle

Plus futuriste, quelques acteurs commencent à imaginer ce que serait une banque à l’ère du bitcoin et de la blockchain. L’idée a d’abord germé dans les cerveaux des entrepreneurs à l’origine de Robocoin [6], qui souhaitaient démocratiser leur modèle, initialement bâti sur un distributeur automatique de bitcoin. Plus récemment, une banque – certes pas tout à fait conventionnelle puisqu’il s’agit de l’allemande Fidor – s’est emparée du sujet et a lancé un projet du même ordre [7].

Que nous disent ces initiatives ? Elles constituent probablement les signes avant-coureurs d’une profonde transformation du système financier, qui n’a finalement pas fondamentalement évolué depuis son invention. Bien entendu, l’argent est déjà (en partie) dématérialisé, mais les paiements, les conversions de devises, l’épargne, le crédit, l’investissement… fonctionnent encore plus ou moins comme au XVIe siècle. Conçu pour et « dans » Internet, le bitcoin offre la seule vision d’une vraie transposition – et non plus une simple adaptation – des métiers de la banque à l’ère moderne.

Pour une partie des institutions financières, une telle révolution n’est pas une option. Ce sont celles dont les dirigeants vous répondent, quand vous les interrogez : « Le bitcoin ? Aucun avenir. En revanche, la blockchain, voilà qui est intéressant… », en croyant que derrière ce mot à la mode, ne se cache guère plus qu’une technologie, dont la mise en œuvre serait capable de résorber les inefficacités de leurs systèmes informatiques.

Pour les autres, celles qui ont fait l’effort d’étudier les principes fondateurs de la cryptodevise, la priorité est à la compréhension des enjeux, des risques et du potentiel du bitcoin pour leurs activités. Elles ont déjà identifié les premières applications avec lesquelles elles pourront à la fois dégager de la valeur et approfondir leur connaissance. L’année 2016 verra émerger ces pionniers : à n’en pas douter, nous retrouverons certainement parmi eux les stars de la banque « digitale », toujours prêtes à saisir les opportunités de disruption en avance de phase.

 

 

 

[2] https://www.goabra.com/.

[3] http://www.nasdaqomx.com/newsroom/pressreleases/pressrelease?messageId=1361706.

[4] http://www.smh.com.au/business/banking-and-finance/asx-considers-blockchain-for-clearing-and-settlement-20151024-gkhs46.html.

[5] https://webcorporativa.bankinter.com/www2/corporativa/es/sala_prensa/notas_prensa/fechas/2014/noviembre/dt.NP%3A+Coinffeine.

[6] https://robocoin.com.

[7] https://www.fidor.de/documents/presse/2014-10-31-worlds-first-crypto-currency-bank-fidor-bank-ag-and-kraken-welcome-potential-partners-in-establishing-banking-platform.pdf.

 

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