Cet article appartient au dossier : Assurance, ENASS PAPERS 15.

Nouvelle technologie

Blockchain et assurance : espérance démesurée ou nouvelle ère ?

La blockchain pourrait changer en profondeur le métier d’assureur. Le rôle de tiers de confiance de l’assureur est sur la sellette. Et les sinistres pourraient se régler sans intervention humaine.

blockchain

L'auteur

  • Willy Davtian
    • Master Enass 2017
    • Formateur licence
      Cnam Enass
    • Pdg
      Assur'Aide

Pour en savoir plus

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°369

ENASS PAPERS 15

En 2008, la crise bancaire et financière de grande ampleur induit une crise de confiance envers les « tiers de confiance » qui se traduit par les premiers « bank runs » depuis des siècles. Parallèlement, et dès 2009, la technologie dite « blockchain » (littéralement « chaîne de blocs ») permet la création d’une cryptomonnaie, le bitcoin, « système expérimental de transfert et de vérification de propriété reposant sur un réseau de pair à pair sans aucune autorité centrale » [1]. C’est donc une valeur virtuelle, sans frontière, qui n’appartient à aucun gouvernement ni entreprise, et dont le fonctionnement est totalement affranchi d’un quelconque tiers de confiance. Fin 2015, les médias s’intéressent au bitcoin et à la blockchain : en six mois, plus de 1 600 articles sont alors publiés dans la presse française.

La « chaîne de blocs » a pour objet d’inscrire et de valider des transactions ou des opérations (éventuellement exprimées en bitcoin) avec une fiabilité supérieure à celles données par les acteurs traditionnels, en se passant de tiers de confiance, donc des banques ou d’assureurs. L’assureur pourrait donc se voir dépouillé de son rôle de collecteur de fonds, tandis que le développement de smart contacts (indiciaires) le prive de son statut de tiers de confiance. Ceux-ci prévoient d’automatiser les termes et conditions du contrat de telle sorte que le règlement du sinistre se produise sans intervention humaine.

À partir de 2016, les assureurs, et la Fédération française de l’assurance s’organisent pour appréhender la technologie blockchain. De nouvelles formes de blockchain sont créées sous l’impulsion de tous les acteurs de l’assurance, sociétés traditionnelles ou start-up de l’AssurTech. Elles créent des « blockchains privées » ou « de consortium » qui se différencient de la blockchain originelle qui se veut ouverte et donc publique. Cette technologie est « sous contrôle » et n’est donc plus une menace de contournement libertaire, mais présente de nombreuses opportunités pour l’assurance.

La question n’est donc plus de savoir si la blockchain fera partie de notre économie, mais quelle application le métier d’assureur pourra en faire. Il se pourrait que l’on passe d’un univers fondé sur la confiance à un univers fondé sur la preuve, où les risques seraient mieux contrôlés, et où l’assureur deviendrait un « oracle » (dans le langage des smart contracts) qui mettrait un terme à la stratégie d’évitement de l’indemnisation qui reste centrale dans son comportement.

I. La chaîne de blocs d’un monde qui change

La technologie blockchain

La technologie a pour but de transférer entre deux acteurs A et B une multitude de valeurs, en toute sécurité, sans l’intervention d’un tiers. Elle s’apparente en cela à la technologie de réseau d’Internet, auquel elle emprunte sa caractéristique d’architecture « ouverte ». Elle est fondée sur plusieurs techniques :

  • le « minage » : il s’agit de valider les blocs de transactions les uns après les autres de façon à les rendre infalsifiables, intangibles et reliés les uns aux autres. Le « minage » peut être artisanal (une ou deux machines) qui, important dans la phase initiale de la création de blockchain/bitcoin, se fait plus rare car peu rémunérateur pour les « mineurs » qui « louent » leur machine. Il devient le fait de « pools de minage » (mise en commun de machines et plus forte production) et surtout d’industriels dotés d’ordinateurs très puissants (Chine-Silicon Valley) ;
  • le cryptage (ou « hachage »), qui crée une signature électronique. Il existe, pour chaque transaction un « hash » unique, série de chiffres et de lettres qui représentent un algorithme. La signature électronique permet de générer un système de double clef : la clef publique qui permet de prouver la transaction à l’ensemble du réseau, et la clef privée qui permet de posséder la valeur et de prouver qu’elle appartient au détenteur de la clef.

Des structures de données complexes

La chaîne de blocs est une multitude de chaînes de blocs de données liés entre eux, en y incorporant le « hash » du bloc précédent. Chaque modification d’un bloc entraîne une modification sur l’ensemble des blocs de la chaîne. Cela rend la technologie quasi inviolable car, pour altérer un bloc, il faut modifier chaque bloc, donc avoir accès à chaque clé privée de la chaîne. Cet assemblage de techniques cryptographiques permet de transférer de façon sûre de la valeur, sans entité centrale.

Les défis à relever sont encore nombreux et importants :

  • la « scalabilité » : il s’agit de passer rapidement d’un « projet artisanal » à des procédés industriels pour produire des économies d’échelle. La technologie blockchain est potentiellement « scalable », mais la réalité est que le bitcoin reste trop volatil pour que l’on puisse affirme sa scalabilité ;
  • l’expérience utilisateur est encore faible. L’achat de bitcoins est difficile. En 2015-2016, il fallait passer par le « marché gris » du Darknet. En 2017, des plates-formes légales d’échanges se sont développées, mais l’inscription y est laborieuse, la sécurité y prend le dessus sur l’anonymat, et le prélèvement d’une commission supprime de fait la désintermédiation. Il existe aussi des lieux physiques (la maison du bitcoin à Paris) qui sont des comptoirs d’achat et de vente de bitcoins et d’Ethereum. Et de plus en plus de commerçants acceptent le règlement en bitcoins (application smartphone).

Les éléments du socle de la technologie

Le bitcoin est une nouvelle monnaie créée sous forme virtuelle par un processus qui permet de supprimer le tiers de confiance nécessaire à l’échange de monnaie fiduciaire. Le bitcoin est une monnaie non périssable et divisible ; c’est un moyen d’échange puisque reconnu comme mode de paiement par des acteurs économiques ; c’est une unité de compte qui permet d’exprimer le prix des biens ; ce peut être une réserve de valeur, même si sa volatilité actuelle compromet la bonne exécution de cette fonction.

Les premières utilisations du bitcoin ont été de nature délictueuses, en particulier le blanchiment d’argent. Une escroquerie a eu lieu en 2014 (utilisation du bitcoin dans une opération de type « Pyramide de Ponzi »), et en août 2016, un premier piratage met fin à la théorie de l’inviolabilité du bitcoin. Malgré cela, la valeur du bitcoin dépasse celle de l’or en mars 2017 et la valeur totale de l’encours atteint les 20 milliards de dollars. Pour certains experts, le bitcoin pourrait devenir une valeur refuge et est loin d’avoir atteint son cours maximal [2].

La valeur du bitcoin est portée par sa rareté programmée : à l’horizon de 2140, le nombre de bitcoins est prévu à 21 millions, au rythme de l’augmentation de la vitesse de calcul des ordinateurs et du nombre de « mineurs ». Elle résulte aussi de la confiance des investisseurs qui s’intéressent à son caractère incorruptible, mais aussi à l’anonymat des transactions.

D’autres monnaies se sont développées depuis le début de la décennie. « L’Ether », monnaie utilisée par la blockchain Ethereum, monnaie d’échange interne à une communauté de développeurs permettant de créer des applications, est encore en cours de mise en œuvre. NXT, créée en 2013, cherche à résoudre les problèmes de « minage » du bitcoin et les risques de perte ou de vol des clés personnelles.

En 1996 apparaît le smart contract, qui automatise le déclenchement des effets d’un contrat, quel que soit celui-ci, si toutes les conditions de son application sont réunies. Les assureurs sont naturellement intéressés par cette décentralisation du tiers de confiance qui pourrait s’exercer à leur détriment. Il n’en demeure pas moins que l’ordre donné de la signature du « bon de livraison » du contrat (indemnisation/versement dans le cas du contrat d’assurance) doit être inscrit dans la blockchain. C’est là qu’intervient l’oracle, qui est chargé d’entrer la donnée essentielle à l’exécution du contrat. Cette fonction interroge les créateurs de la blockchain : n’est-ce pas la reconstitution d’un tiers de confiance ? Qui peut se voir confier le rôle d’« oracle » ? Quelle responsabilité en cas d’erreur faut-il rechercher ? Diverses solutions sont à l’étude : notion de « preuve d’honnêteté » de l’oracle par utilisation de méthodes cryptographiques, multiplication des « oracles » chargés de valider une même information, utilisation de l’intelligence artificielle pour créer un « oracle automatisé », utilisation des objets connectés pour déterminer si les conditions de déclenchement du smart contract sont réunies.

La technologie blockchain peut donc permettre de créer un système d’assurance sans tiers de confiance qui pourrait révolutionner la distribution et la gestion des contrats, à condition toutefois que la confiance s’instaure autour de la technologie elle-même.

La confiance passe par la preuve

L’assurance permet à la société de progresser en faisant porter les risques que comporte le progrès au tiers de confiance qu’est l’assureur. Mais cette confiance s’est érodée, du fait de la méconnaissance par les assurés du contenu des contrats et des principes de la mutualisation. Les algorithmes pourraient restaurer cette confiance. La technologie blockchain devrait y contribuer :

  • elle est transparente et permet à l’assuré de vérifier l’intégralité des actions effectuées par l’ensemble du réseau. Elle donne à l’assuré la preuve de l’action, qui remplace la confiance dans l’action de tiers (banques, assureurs, intermédiaires) ;
  • elle est sécurisée ;
  • elle est distribuée et repose sur des communautés, où chaque utilisateur de la blockchain est un possible vecteur de l’information de façon égale à chacun des autres utilisateurs, chacun représentant un nœud du réseau ;
  • elle est désintermédiée, ce qui est majeur au regard de l’activité financière de l’assureur, et sans doute, grâce à l’intelligence artificielle, elle permettra de le protéger par des contrats personnalisés et adaptés à ses besoins.

La blockchain évolue

La blockchain « publique » est ouverte et autonome : elle est sous-jacente au développement des cryptomonnaies, dont le bitcoin. La blockchain hybride ou de consortium est développée, depuis 2016 par des assureurs, pour mettre en commun et rationaliser des informations. En réintroduisant des « tiers de confiance », au détriment des « mineurs », on peut mettre en commun l’ensemble de l’historique des sinistres, par exemple, pour prévenir les risques de fraude. La blockchain « privée » met le « tiers de confiance » au centre du système qui s’apparente à un mode de gestion de bases de données utilisant la puissance algorithmique de la technologie pour fluidifier les échanges. Ces technologies sont évidemment appelées à coexister.

Les difficultés de la blockchain

La première difficulté liée à la blockchain est économique et écologique. La blockchain induit des coûts informatiques et des dépenses d’énergie considérables. Dwyert et Malone (2014) ont montré que la consommation d’électricité du bitcoin était égale à celle de l’Irlande. La demande d’électricité liée au bitcoin pourrait atteindre des milliers de Gigawatt.

La deuxième est d’ordre humain, avec le remplacement des hommes par les machines. Mais aussi, la technologie impose le déploiement d’efforts considérables de formation et de recrutement de spécialistes : le « minage » quasi artisanal, lié à la mise à disposition de machines tournant 24 heures sur 24, avec une maintenance réduite, laisse la place à de véritables métiers dans la gestion des entreprises.

La troisième est sociétale. La technologie peut être mise au service de démarches communautaires. Le « Deep Web » est la face cachée d’un réseau totalement hors de contrôle, traitant des échanges avec des monnaies intraçables et anonymes. On voit les risques de dérives de ces pratiques. Elle exclut aussi toute résolution de conflit en cas de litige, car elle ignore le « droit à l’oubli », et la confidentialité des informations données. C’est pourquoi des systèmes hybrides (IBM-blockchain AS A Service, Microsoft-BaaS) se développent pour « sauvegarder la confidentialité de certaines informations et permettre au tiers de confiance de jouer pleinement son rôle dans la gestion des conflits » [3].

II. L’application de la technologie blockchain au monde de l’assurance

Les menaces de disruption du métier

La technologie blockchain a permis l’apparition de smart contracts. Ceux-ci « menacent » en effet l’assurance indicielle ou paramétrique utilisée dans toutes les activités « météo sensibles », les « assurances à la demande », la réassurance, voire la gestion d’actifs des assurances vie.

L’assurance indicielle couvre essentiellement les pertes de revenus des agriculteurs (« seuils » de sécheresse dont le fonctionnement provoque une indemnisation forfaitaire, par exemple), ou les pertes d’exploitation des producteurs de gaz (températures basses compromettant l’extraction), ou le transport et les voyagistes. La blockchain peut permettre la création d’assurance indicielle sans tiers de confiance : un « oracle » peut calculer le risque et définir la cotisation d’une communauté d’assurés. Les assurés adhérent à un smart contract, la blockchain assure la gestion du contrat, et l’« oracle » déclenche l’indemnisation lorsque les seuils sont atteints. Les obstacles tiennent évidemment au placement des fonds et aux règles de solvabilité de « l’assureur » (inexistant, puisqu’il n’y a pas de tiers de confiance).

Les assurances dites « Peer to Peer » (P2P) mettent en relation les membres d’une communauté partageant le même risque. Le système est fondé sur l’idée que les assurés sont solidaires et donc responsables, et que les bénéfices, s’il y en a, sont redistribués aux membres de la communauté. Un assureur intervient pour « réassurer » une partie du risque et faire face au risque catastrophique. La blockchain peut se substituer à l’assureur pour réaliser par consensus un calcul du prix du risque. Elle peut gérer la souscription, gérer le contrat et gérer le sinistre, sous le contrôle de la communauté. Le système connaît cependant des limites techniques, mais des assureurs pourraient développer des « blockchains privées » pour améliorer la fluidité de gestion des produits et répondre à la demande de produits P2P.

L’assurance « à la demande » couvre les produits en fonction de leur utilisation (automobile: Pay how you drive) ou les produits utilisés de façon discontinue (smartphone, vélos, etc.). Le modèle peut être utilisé pour l’assurance santé, qui récompense l’hygiène de vie mesurée par des objets connectés. Ces assurances posent diverses questions liées à la confidentialité des données personnelles, à l’absence de conseil du commercial d’assurance, voire de fraude possible.

La blockchain permet de calculer exactement le risque, de certifier les informations données de manière indélébile, et détecter la fraude dans la déclaration du sinistre (les objets connectés agissant comme des « oracles »). Certes, la technologie blockchain n’amène pas une véritable rupture, et pose des questions de respect de la réglementation, mais elle peut intéresser les distributeurs tels qu’Amazon ou Apple afin de mieux maîtriser le risque de fraude.

Pour la gestion d’actifs en assurance vie, le registre infalsifiable, décentralisé et autonome est totalement adapté. La « fundchain », blockchain de consortium réalisée à Luxembourg, permet de sécuriser l’authenticité des transactions et rendre nulle la marge d’erreur, de faire des économies d’échelle sur les « back-offices », de simplifier la conformité, et d’obtenir des calculs de rendements plus sûrs. La blockchain permet aussi l’acquisition d’actifs en cryptomonnaies. Restent les sujets de la réglementation, de la fiscalité et de la volatilité des cryptomonnaies.

Dans le secteur de la réassurance, la blockchain permet de développer de nouveaux modes d’intervention. Les assureurs tendent à développer des entités de réassurance captive, notamment pour piloter leurs filiales dans le monde, optimiser l’emploi des fonds propres et bénéficier de localisations fiscales favorables. Un registre fondé sur une technologie blockchain privée aurait des avantages multiples de simplification, coûts réduits, auditabilité, rapidité et confidentialité. Les smart contracts pourraient permettre, par le biais d’experts internes désignés comme oracles, de valider les opérations de manière fluide et rapide. Cette démarche a été expérimentée par SCOR.

La création d’une blockchain publique est envisageable. Au 5 mai 2017, il y a 16,3 millions de bitcoins en circulation, soit une capacité financière, au cours du jour, de 25,4 milliards d’euros (163 milliards de dollars au cours de la fin de l’année 2017). Il est donc concevable de créer un consortium de blockchains publiques pour remplacer tout ou partie de la réassurance. Évidemment, ce type de démarche se heurterait à des obstacles réglementaires et de confiance dans la solvabilité du système.

Les opportunités

L’étude la Fédération Française de l’Assurance et celle de PwC [4] montrent que « 56 % des assureurs reconnaissent le potentiel de la blockchain », « mais 57 % ne savent pas encore comment aborder le sujet et profiter de cette opportunité ». L’industrie a identifié cinq possibilités de bénéfices possibles.

1. La baisse du risque de fraude

La tendance à la fraude à l’assurance est fortement croissante, selon l’ALFA [5] : 25 milliards en 2014 et trois fois plus de cas de fraude en dix ans. Or la détection de la fraude fait encore l’objet de traitements manuels : à la souscription (avec la sanction de la réduction proportionnelle en cas de sinistre), lors de la modification du contrat, ou dans la gestion du sinistre (enquêtes de l’ALFA). La blockchain pourrait prémunir l’assureur contre les fausses déclarations (objets connectés), contre la fraude sur les objets précieux volés et contre la fraude lors d’un sinistre par l’automatisation du paiement du sinistre. Il est probable néanmoins qu’elle imposera l’utilisation d’« oracles » humains pour évaluer les dommages au-delà d’une certaine gravité.

2. L’automatisation de la gestion administrative des contrats

Malgré les efforts du marché (conventions) et des entreprises (gestion électronique des documents), la gestion administrative demeure coûteuse en personnel et en gestion de documents papier, tandis que la réglementation sur le droit des assurés alourdit la charge de gestion des contrats et des sinistres. Les litiges sont également coûteux et plus fréquents. Les solutions actuelles sont encore peu performantes au regard de leur coût : dématérialisation des archives par la gestion électronique des documents, les plateformes d’échanges de données entre assureurs et réparateurs des dommages (DARVA, Iwecloud). Le recours à des solutions « Big Data » suppose de consacrer des sommes considérables aux investissements informatiques. La blockchain pourrait apporter des solutions dans trois domaines :

  • des smart contracts utilisés pour garantir et gérer des sinistres fréquents et de faible intensité (bris de glaces, dégâts des eaux), qui seraient sous-traités à un « oracle » – réparateur agréé.
  • d’autres smart contracts pour les catastrophes naturelles, qui automatisent le processus de validation en constatant le périmètre de la catastrophe naturelle, en répertoriant les informations sur les sinistres intervenus dans la zone et en définissant l’indemnisation.
  • pour les sinistres sériels, la blockchain apporterait – par l’existence d’un registre sécurisé – une traçabilité dans la gestion de la clause de globalisation qui fixe le plafond de l’indemnisation pour l’ensemble des victimes.

3. La révolution de la connaissance du client

La réglementation impose des normes de conseil aux clients et des obligations de surveillance des transactions, qui se traduisent par des démarches de connaissance du client (Know Your Customer – KYD). Les obligations de contrôle du blanchiment d’argent/financement du terrorisme imposées par Tracfin contraignent les salariés des banques et des assurances à des contrôles complexes. Le Customer Relationship Management (CRM) et la présence sur les réseaux sociaux de l’assureur, permettent des analyses fines des données afin de répondre plus efficacement aux besoins des clients. La blockchain de consortium pourrait demain simplifier la tenue d’une information sur le client inscrite dans le registre central et autonome ouvert aux acteurs du conseil en assurance d’une même société (distribution multicanale). Elle facilitera de même la « traçabilité » des informations et la conduite du contrôle interne, de l’audit de conformité et de l’audit interne. Elle fournira enfin au client une identité numérique (sorte de passeport unique) permettant de sécuriser le vol de données, de changer d’intermédiaire ou d’assureur, et de connaître (pour l’assureur) la sinistralité du client ou du prospect. Reste évidemment à permettre la faisabilité en installant un environnement réglementaire favorable (difficultés probables avec la CNIL).

4. L’assurance d’un contrat adapté

La personnalisation des produits d’assurance est devenue la réponse aux risques de « commoditisation » des produits et de réduction de la concurrence au débat sur le prix de produits substituables. Les assureurs développent de nouveaux concepts de produits adaptés aux besoins des particuliers, et aux nouveaux modes de consommation : assurance P2P, assurance « à la demande ». L’assistance et la réparation des dommages se substituent à l’indemnisation.

La blockchain a toutes les qualités pour développer la personnalisation des produits et gérer l’intervention d’un prestataire. Elle permet de développer un produit de « niche » de le tester sur un marché restreint, sans consacrer des coûts excessifs à l’expérimentation. Elle devrait faciliter la personnalisation des prix grâce aux objets connectés et aux smart contracts. Enfin, son utilisation par les assisteurs/dépanneurs assurerait l’automatisation de l’intervention, et fournirait une information utile pour concevoir des solutions de prévention fondées sur l’analyse des pannes.

5. La blockchain et l’activité internationale

Le développement de l’assurance dans les marchés émergents d’Afrique et d’Asie fournit un relais de croissance aux assureurs français. Ils y rencontrent toutefois de réelles difficultés d’implantation, de coûts d’investissement, voire d’insuffisance de l’État de Droit local. La technologie blockchain (expérimentée au Ghana) permettrait de souscrire des smart contracts, de caractère indiciel, grâce à l’utilisation d’un smartphone, ce qui évite toute manipulation aléatoire de contrats papiers.

Les limites actuelles du déploiement de la blockchain

Les limites culturelles

La blockchain fonctionne uniquement sur la preuve, et non sur la confiance, au moins pour la blockchain publique, ce qui est en rupture avec nos pratiques sociétales. Elle reporte la question de la confiance sur une technologie « déshumanisée » dans le fonctionnement de laquelle l’utilisateur manifeste sa confiance. Les règles sont fixées par une majorité d’utilisateurs en cas de conflit, avec le risque de la décision par défaut. Il faudra donc sans doute ajouter une gouvernance décentralisée à chaque système blockchain [6].

La mauvaise compréhension des mécanismes de blockchain en limite aujourd’hui le développement. Contrairement à la notoriété médiatique de la volatilité du bitcoin, qui ne lui est pas favorable au demeurant, la blockchain reste peu connue : la sphère publique et politique en parle peu.

Les limites techniques

Le nombre d’opérations par seconde (limité à 7 à l’origine du bitcoin) est très inférieur à celui des transactions de cartes bancaires (2 000 opérations par seconde pour Visa net).
Les coûts d’intégration de la technologie blockchain dans les systèmes d’information sont considérables, et les coûts d’exploitation (énergie consommée) sont peut-être prohibitifs.
La pertinence technologique est discutée : les directeurs des services d’information des entreprises d’assurance estiment n’avoir nul besoin de cette technologie très coûteuse, sauf dans le domaine intra-entreprise. Le calcul autonome et fiable du coût des risques sans tiers de confiance est encore lointain.

Les limites de sûreté de la technologie blockchain

Les failles des plateformes d’échange existent – elles concernent non l’information inscrite dans le registre, mais l’échange de monnaies (dollar ou euro) contre bitcoin. Les vols de bitcoin sur MtGox et d’Ether sur le projet DAO montrent que la sûreté des plateformes n’est pas à l’abri des hackers. Le stockage des « clés privées » pose également des questions : leur piratage reste toujours possible. L'idée est de développer leur stockage physique, soit une clé sécurisée qui fonctionne hors ligne ; mais on reste exposé à un risque de perte ou de destruction de la clé physique.

Les limites réglementaires sont évidemment importantes. La blockchain n’est pas dans un vide juridique, elle est soumise au droit commun jusqu’à la création d’un droit « spécial » adapté. La réglementation pourrait cependant permettre de développer l’usage de la blockchain. Ainsi, l’État pourrait officialiser l’utilisation du bitcoin dans les paiements des particuliers. À l’inverse, l’ouverture générale du registre, sans frontière, contrevient aux règles de protection des données personnelles françaises : la blockchain doit donc « veiller » à éviter l’exploitation illicite de ces données (mais est-ce possible ?). La responsabilité en cas de litige dû à la blockchain n’a aujourd’hui pas de solution claire : l’Homme est responsable selon le Code Civil, mais non l’algorithme.

La régulation est donc à terme nécessaire au « rêve libertarien » de la blockchain pour son développement. Les tentatives sont multiples. Le « bac à sable » des États-Unis, de la Suisse, du Royaume-Uni et de la France, consiste à définir un cadre et d’observer ensuite les résultats à une petite échelle. La Chine inclut le développement de la blockchain dans une optique de dérégulation et d’investissement dans des domaines éthiquement discutables (Quantum Genomics). Les États-Unis incitent les entreprises à s’emparer du sujet sans leur imposer de frein. La France expérimente cette technologie, via la Caisse des Dépôts. Le Royaume-Uni semble avancer sur le thème de la gouvernance, tout en soulignant (Government office for science) que les technologies permettent d’améliorer globalement le fonctionnement des services publics.

L’assurance dans un monde sous contrôle des algorithmes

La blockchain pourrait favoriser la concentration du marché, déjà très largement réalisée, depuis les années 1990. Mais elle favorise en même temps le développement de nouveaux entrants (start-up nommées AssurTechs).

Elle justifie aujourd’hui des investissements massifs dans les start-up ; près de 700 millions en 2016 dans le monde. Il se pourrait que cette course à l’innovation dépasse d’un côté la réalité des besoins et de l’autre, les limites dans son application. La blockchain reste inconnue de la majorité des assurés, mal comprise, et donc ne peut attirer leur confiance.

La blockchain entraîne une rupture majeure du business model de l’assurance. Elle suppose en effet la destruction programmée de la mutualisation, grâce au partage des informations collectée par les objets connectés. Cela permet à la fois d’améliorer la prévention (rendre le risque assurable à un prix raisonnable), et de tarifer exactement le risque individuel, ce qui assure la « mise à mort » de la mutualisation des risques. Tant il est vrai que l’assuré, face à l’augmentation des prix de l’assurance (notamment après les catastrophes naturelles), ne comprend pourquoi il doit « payer pour les autres ». On entrerait alors dans l’ère de la personnalisation des primes, avec une prévention des négligences par l’augmentation de prime qui oblige l’assuré à la responsabilité, et le risque de voir des assurés fragiles laissés pour compte.

L’assureur sera-t-il « oracle » ou « Big Brother » ? Dans le premier cas, l’assureur est un véritable expert qui ajoute la confiance qu’attend l’assuré dans le système automatique. Il est un conseiller rétribué pour sa sagesse (gestion de conflit) et son savoir (définition de la valeur du risque). Le rôle n’est cependant pas satisfaisant. Recevoir les primes, les investir, gérer les actifs est un facteur majeur de solvabilité/liquidité du système. La distribution suppose le conseil au client : la robotique est encore loin d’y satisfaire.

L’assureur pourrait être un « grand frère » (Big Brother) bienveillant. Certes, il utilise nos données personnelles au mieux de notre sécurité sur la route, de notre santé, de notre survie, de notre patrimoine. Il agit au mieux de la prévention. Mais quid de nos libertés individuelles ?

Enfin, la blockchain pourrait menacer globalement l’emploi, mais surtout certains types d’emplois dans l’assurance. La blockchain pourrait ainsi remplacer l’activité de tarification des actuaires, la distribution et surtout le conseil de vente de nombreux produits, la gestion des sinistres, le pilotage comptable, etc. En revanche, elle pourrait développer de nouveaux métiers, y compris à l’intérieur des métiers traditionnels : le marketing des smart contracts, la prévention et le contrôle interne à l’entreprise d’assurance. Elle promet évidemment de nouveaux emplois de Data Scientist et la réforme en profondeur des systèmes d’information et de leur gestion.

La blockchain va transformer le monde l’assurance, ne serait-ce que parce qu’elle crée un monde des affaires sans tiers de confiance, remplacé par la notion de preuve. Mais elle crée, parallèlement, une société collaborative, plus équitable, avec l’assureur dans le rôle de l’expert ou « oracle ».

Dans le cycle de la « Hype » dite de Gartner [7], la blockchain se situe au « peak of inflated expectations », enthousiasme excessif pour l’innovation, suivi par la « chute de désillusion » dans le modèle. Il se pourrait donc que la blockchain soit rejetée, avant même d’avoir trouvé son application concrète dans l’assurance.

L’assurance pourrait subir à la fois l’anéantissement, par disparition ou rachat des attardés, la captation de parts de marché par de nouveaux entrants, et l’appréhension d’opportunités par ceux qui sauront être proactifs et prudents dans leurs investissements. Il n’en reste pas moins que la blockchain va bouleverser les modèles d’affaires des assureurs, modifier les principes de la mutualisation et changer les fonctions et les compétences de milliers de salariés. À condition, bien sûr, que la réglementation le permette (voire le facilite) et que la gouvernance du système permette de protéger les intérêts des clients sans freiner son développement.

 

[1] « Bitcoin c’est quoi ? » : https://bitcoin.fr/qu-est-ce-que-bitcoin/

[2] Le cours du bitcoin a atteint 10 000 dollars en décembre 2017.

[3] Dixit François Dorléans, CFO de Stratum.

[4] PwC, « La blockchain, catalyseur de nouvelles approches en assurance » : https://www.pwc.fr/fr/assets/files/pdf/2017/03/blockchain-et-assurance/etude-blockchain-catalyseur-de-nouvelles-approches-en-assurance.pdf.

[5] Agence pour la lutte contre la fraude à l'assurance.

[6] V. intervention de Primavera de Filippi en conclusion de la conférence Blockchain Partner « Les Problèmes éthiques et juridiques de la blockchain », mis en ligne le 14 février 2016 : https://blockchainfrance.net/2016/02/14/droit_blockchain_contrats/

[7] Master de l’Université d’Angers, « Le “Cycle Hype” de Gartner, un outil de veille pour les entreprises », novembre 2015, en ligne.

 

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