Start-up africaines

Bâtir un écosystème pour exister sur la « carte numérique mondiale »

Si Dakar abrite l’un des tout premiers incubateurs d’Afrique francophone, le chemin vers un écosystème de l’innovation mature est encore long pour le Sénégal et ses voisins. Les gouvernements, les entreprises et les investisseurs ont un rôle majeur à jouer.

Quand Société Générale a cherché à développer son offre digitale pour le secteur informel au Sénégal, elle s’est tournée vers une start-up dakaroise, Obertys. Qui mieux que des entrepreneurs proches du terrain pouvaient en effet concevoir l’interface permettant à des conseillers d’octroyer des crédits à un petit boutiquier directement sur son lieu de travail (lire aussi p. 5) ? Depuis, la start-up a grossi et a enrichi son portefeuille de nouveaux clients, y compris bancaires. Ce type de collaboration entre grandes entreprises et start-up n’est pas un cas unique au Sénégal. Le développement de InTouch s’est ainsi nourri de son partenariat avec Total (lire l’interview de son fondateur, p. 29). Encore faut-il donner à ces entrepreneurs les moyens de tester leur idée et de la faire connaître, en bâtissant un écosystème structuré et dynamique. Alors que le Sénégal cherche à se positionner comme cluster régional de l’innovation en matière de services financiers, via l’Africa Financial Hub (lire la tribune de Christian de Boissieu, p. 21), plusieurs initiatives ont déjà émergé ces dernières années.

Un des premiers incubateurs de la zone francophone

Ainsi, l’incubateur CTIC (pour Croissance TIC) a-t-il vu le jour dès 2011 en plein centre-ville de Dakar, grâce à l’appui de la Banque Mondiale et à l’aide matérielle de l’État qui fournit les locaux. « Nous sommes le premier TechHub créé dans un pays francophone d’Afrique centrale et occidentale, rappelle Regina Mbodj, actuelle directrice du lieu. Nous identifions des entrepreneurs talentueux à l’origine d’une start-up, d’un produit ou d’un service utilisant les technologies de l’information pour transformer un secteur porteur de notre économie, comme par exemple l’agriculture, la santé, l’éducation, le tourisme ou la finance. » Une quarantaine de start-up ont ainsi été incubées, moyennant entre 7 et 9 % de royalties sur l’augmentation du chiffre d’affaires au cours de l’accompagnement. S’y ajoutent une cinquantaine de projets à un stade plus précoce et que CTIC « accélère ». Les FinTechs PayDunya et MaTontine font partie des entreprises passées par CTIC (lire leur témoignage en encadré), mais l’incubateur peine à mobiliser les entrepreneurs de la finance. « Il existe sur le marché sénégalais beaucoup d’initiatives informelles en matière de finance sur mobile qu’il nous faudrait capter », regrette Regina Mbodj, qui doit procéder à une sélection drastique parmi les nombreuses candidatures de start-up pour ses programmes.

Le choix de l’open innovation

Les entreprises aussi s’y mettent. Si Orange était membre fondateur du CTIC, d’autres ont choisi de créer leur propre dispositif. C’est le cas de Cofina, acteur de la « mésofinance » (financement des PME qui échappent aux offres de microfinance), avec son « start-up House ». C’est aussi la voie choisie par Société Générale. Début 2016, la banque française a ouvert son Lab Innovation, une structure basée à Dakar mais rayonnant sur toute l’Afrique, pour favoriser l’« open innovation ». « Nous donnons leur chance à de jeunes entrepreneurs africains porteurs de projets innovants, nous les accompagnons dans leur croissance et eux nous permettent d’accélérer notre transformation digitale, explique Florent Youzan, en charge du dispositif. En tant que grand groupe, la banque dispose d’expertise à valoriser et les start-up ont de leur côté, de l’agilité à monnayer. » Le Lab Innovation, qui se voit comme un pont entre ces jeunes pousses et les filiales de la banque en Afrique, organise régulièrement bootcamps, hackathons et autres foires de l’innovation. En émergent des pistes de projets communs dont il accompagne ensuite la « co-construction » par l’entrepreneur et les experts de la banque. À l’instar de Weli Bank, une tablette conçue pour désengorger les agences en permettant de réaliser des opérations simples, sélectionnée par la filiale burkinabaise. La solution a permis d’ouvrir une agence « digitale » à Ouagadougou et intéresse désormais les filiales sénégalaise et mauritanienne. « Les start-up gardent la propriété intellectuelle de leur application et nous refusons d’en avoir l’exclusivité. Nous voulons les aider à grandir et pour cela, Société Générale ne doit pas rester leur seul client », explique Florent Youzan.

Rayonner en Afrique et au-delà

Pour exister, l’écosystème sénégalais sait qu’il doit regarder au-delà de ses frontières. Le start-up House de Cofina est également basé à Abidjan. De son côté, le Lab Innovation se délocalise souvent, le temps d’un événement, dans un pays où Société Générale a une présence et noue des partenariats. Il regarde aussi hors de l’Afrique, capitalisant sur les hubs d’innovation créés par la banque de par le monde, notamment à Bangalore en Inde et aux Dunes à Paris [1]. Et il alimente en start-up africaines la base de données conçue au niveau du groupe pour cartographier l’ensemble des relations de la banque avec ces jeunes pousses. CTIC, quant à lui, participe à la création de nouveaux incubateurs ici et là en Afrique. « J’ai été impressionnée par la qualité des projets que j’ai vus au Togo, qui, malgré sa taille et ses problèmes de connectivité, a un écosystème entrepreneurial jeune mais mature. Le Cameroun, bilingue et proche de l’esprit anglosaxon, réalise également de belles choses. Le Maroc bénéficie d’une vraie volonté politique de soutien à l’entrepreneuriat et il est très avancé, témoigne ainsi Regina Mbodj. En revanche, dans d’autres pays, des crises politiques ont au contraire freiné le développement de ces écosystèmes. »

Le long chemin du financement

Mais le principal obstacle que rencontrent les entrepreneurs d’Afrique francophone reste l’accès au financement. « Nous manquons de fonds pour la recherche et le développement. C’est une condition indispensable pour être innovant et compétitif et c’est, selon moi, le rôle d’un fonds souverain », martèle Regina Mbodj. À défaut de pouvoir mobiliser des ressources pour développer leurs propres projets, les jeunes diplômés acceptent des contrats de sous-traitance de groupes occidentaux. « Les entreprises étrangères utilisent la matière grise africaine pour coder leurs solutions. D’un côté, cela donne du travail et donc des revenus aux entrepreneurs. Mais de l’autre, cela rend encore plus vulnérables nos jeunes, car ils n’ont pas la possibilité de travailler pour leur propre compte. Leur difficile accès aux marchés locaux ainsi que le manque de fonds pour la R&D nous font perdre cette matière grise au profit d’autres pays », s’inquiète la directrice du CTIC.

Même à un stade plus avancé, les projets ont beaucoup de peine à trouver des investisseurs. Les fonds de capital-risque occidentaux ne peuvent pas investir dans de si petits tickets et des fonds locaux, qui pourraient être leur relais sur le terrain, tardent à voir le jour. Les investissements entre un et 10 millions sont particulièrement difficiles à lever. Par ailleurs, l’Afrique francophone vit dans l’ombre de ses voisins anglophones : le Kenya, en particulier du fait de l’appel d’air généré par M-Pesa, le Nigeria, mastodonte de près de 200 millions d’habitants dont plusieurs milliardaires prompts à financer leur économie nationale, et l’Afrique du Sud, locomotive économique du continent. Certains investisseurs, bien sûr, s’aventurent en Afrique de l’Ouest : le Français Partech vient d’ouvrir un bureau à Dakar d’où il pilotera les 100 millions d’euros de son fonds Afrique dédié à la technologie et qui couvrira l’ensemble du continent. Enfin, il s’agit aussi de faire émerger des business angels locaux. « Nous sommes en relation avec des entrepreneurs sénégalais qui ont réussi et ils sont prêts à investir, en particulier dans des projets sur lesquels CTIC Dakar apporte sa caution morale », souligne Regina Mbodj. Pour elle, le Sénégal n’a de toute façon pas le choix : « si l’on veut exister sur la carte numérique globale, il faut faire beaucoup plus d’une CTIC Dakar et passer à l’échelle ! »

 

[1] Voir le reportage-diaporama sur les Dunes, « Société Générale a ouvert un campus moderne à Val de Fontenay », http://www.revue-banque.fr/management-fonctions-supports/article/societe-generale-ouvert-un-campus-moderne-val-font.

 

Sommaire du dossier

Services financiers sur mobile : l’expérience de l’Afrique francophone

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