A Barcelone, les populations immigrées réinventent l’épargne

Inspirées d’un système vieux comme le monde, celui des tontines, les caisses d’autofinancement sont des structures informelles permettant à leurs membres d’épargner et d’emprunter entre eux. Pour redonner du sens et de la proximité à la finance.

Les caisses autofinancées de Barcelone

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Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°328

Clientèles fragiles : quelle place dans le système financier ?

Qu’elles soient constituées de petites vendeuses de fruits et légumes sur un marché africain ou d’entrepreneurs chinois à la recherche de nouveaux investissements, les tontines ont de tout temps joué un rôle primordial dans le système financier du monde en développement. En permettant d’épargner entre gens de confiance et de trouver les fonds nécessaires à la réalisation de ses projets, ces groupes informels répondent à des besoins que le secteur formel peine à satisfaire dans des conditions de tarif et de flexibilité adéquates.

De la simplicité des tontines…

Coût réduit, fluidité de fonctionnement, absence de lourdeur administrative, convivialité… autant de caractéristiques plébiscitées par les populations du Sud qui pourraient de la même manière séduire les consommateurs des pays du Nord. Ce phénomène commence d’ailleurs à se rencontrer, ici et là, sous l’influence des migrants. Il s’agit souvent de la forme la plus basique des tontines, celles formées spontanément au sein d’un groupe affinitaire : une poignée de personnes décident de se réunir à intervalles réguliers pour déposer une somme prédéfinie dans un pot commun ; à la fin de la réunion, le montant collecté est remis à l’un des membres. A la réunion suivante, ce sera le tour d’un autre membre de profiter de la manne, et ainsi de suite jusqu’à la fin du cycle. L’ordre des bénéficiaires peut être décidé par tirage au sort, ou en fonction des besoins. Au final, le principe reste toutefois le même : pour ceux qui obtiennent l’argent au début, la tontine est assimilable à un prêt à taux zéro que l’on rembourse sur la durée d’un cycle ; pour ceux qui le reçoive parmi les derniers, il s’agit d’une épargne forcée. En Europe, les populations immigrées ont ainsi recours à ces « groupes d’épargne » informels, souvent constitués autour d’un noyau dur de compatriotes vivant dans le même quartier, travaillant dans la même entreprise ou venant de la même région dans leur pays d’origine.

… aux groupes d’épargne et de crédit plus sophistiqués

Mais le système de tontine s’est aussi perfectionné avec les années. Outre la tontine traditionnelle, qualifiée de « rotative », des groupes d’épargne et de crédit plus sophistiqués ont vu le jour dans les pays en développement, sous l’impulsion de quelques ONG comme CARE ou Plan International. Elles sont qualifiées de « accumulatives » [1] et fonctionnent comme des micro-coopératives, collectant à intervalles réguliers l’épargne des membres sous forme d’achat de « parts » et redistribuant ces fonds via des prêts rémunérés à ces mêmes membres. Quelque 6 millions de personnes dans le monde en développement font ainsi partie de ce type de groupe (lire aussi « 6 millions de villageois banquiers »). Depuis quelques années, le modèle tente aussi de s’implanter dans les pays développés. En Espagne, en Italie, au Portugal, aux Pays-Bas, en Hongrie, des groupes se forment en marge du système bancaire pour proposer des services d’épargne et de crédit alternatif.

La pression des pairs comme motivation à épargner

La Catalogne est une des régions les plus dynamiques en la matière. Le premier groupe y a été créé en 2004 à Girone et l’Espagne en compte désormais environ 80. Ce développement est à mettre au crédit d’une association, l’ACAF, qui fédère la plupart de ces « Communautés auto-financées » (CAF). Cheikh est membre de l’une d’elles depuis 2008. Peu de temps avant, il était arrivé du Sénégal et avait trouvé un poste dans une entreprise de recyclage. « Au départ, je suis venu vers le groupe car je voulais rencontrer mes compatriotes à Barcelone. Mais j’ai rapidement vu que cela pouvait aussi être un moyen pour moi d’économiser de l’argent et de garantir mes premières vacances », raconte le jeune homme qui rentre chaque été dans sa famille, à Dakar. Chaque mois, Cheikh épargne une cinquantaine d’euros, plus si sa situation financière le lui permet. « Lorsque j’épargne seul, sur un compte bancaire par exemple, la tentation est souvent trop forte d’y toucher pour la vie de tous les jours. L’argent que je confie au groupe en revanche, il est très difficile d’y toucher. » Une pression morale qui favorise la culture de l’épargne sans pour autant mettre les membres au pied du mur. « En cas d’urgence, comme le décès d’un proche au pays, le groupe peut se réunir rapidement et octroyer un prêt », assure le jeune Sénégalais. Certains de ses amis empruntent aussi pour leur petite activité informelle, pour acheter le stock de petits souvenirs vendus aux touristes par exemple.

Moins cher et plus convivial

Les crédits octroyés par la CAF se font à titre onéreux, avec un taux d’intérêt de l’ordre de 1 % par mois. Les membres réalisent ainsi une petite économie par rapport à un crédit à la consommation bancaire. D’autant qu’à la fin du cycle, au moment du partage des bénéfices réalisés par la caisse, l’emprunteur récupère une petite partie des intérêts qu’il a versés sous forme de dividendes.

L’argument de la confiance, de la solidarité et de l’amitié à l’intérieur du groupe est également mis en avant par Paula Baltazar Santiago, une Catalane de 42 ans d’origine mexicaine qui vient d’ouvrir avec son mari une boutique de produits de son pays d’origine. « C’est ce qui me plaît dans ce groupe, ce qui me donne envie d’avancer et ce qui me soutient dans mon projet d’entreprise », assure-t-elle. Paula a financé la caution et le premier loyer de son local grâce à un prêt de 1 800 euros de la CAF à laquelle elle appartient depuis 2012 et qui compte une quinzaine de membres. Le reste de l’investissement a été financé sur son épargne. « Je n’ai demandé aucun crédit bancaire pour ne pas risquer davantage que ce que je possède, précise l’entrepreneuse. Les prêts bancaires reviennent très chers, du fait des intérêts et des éventuelles pénalités de retard, et seule la banque y gagne. » Aujourd’hui, elle a fini de rembourser son prêt initial et en a obtenu un autre auprès de sa CAF pour financer son besoin en fonds de roulement.

Une alternative qui séduit au-delà des migrants

Les tontines permettant aux travailleurs immigrés de subvenir à leurs besoins financiers de base sont donc en train de devenir des alternatives pour le financement de projets entrepreneuriaux, à la manière d’un crowdfunding qui ne passerait pas par une plateforme Internet mais par une réunion d’amis et de voisins autour d’un bon repas. Une philosophie qui a de quoi séduire des citoyens non issus de l’immigration. C’est le cas de Francesc, un Espagnol membre de la caisse de Paula. Bien que disposant d’un compte bancaire et des services associés, il s’intéresse depuis plusieurs années aux formes alternatives de finance, à l’instar de la finance islamique et des groupes d’épargne. « Je n’ai pas vraiment besoin d’appartenir à une CAF : je peux me tourner vers ma banque si nécessaire », explique-t-il tout en reconnaissant que les intérêts sont inférieurs dans le cas de leur groupe. Lui-même a récemment emprunté 360 euros sur six mois. « J’ai pris ce crédit plus pour faire en sorte que l’argent circule au sein de la caisse que par réel besoin. » Au-delà de la dimension financière, les CAF sont en effet des réseaux de soutien : « si un membre rencontre des difficultés financières et qu’il propose ses services pour des petits travaux par exemple, le reste du groupe fera volontiers appel à lui. L’entraide et le bouche-à-oreille sont essentiels », observe Francesc.

Sécurité et légalité : deux risques majeurs

Reste la question de la sécurité : les fonds collectés et non redistribués sous forme de prêts sont conservés dans une boîte fermée par plusieurs cadenas dont les clés sont réparties entre les membres et qui reste au domicile de l’un d’eux. Dans les pays en développement, au niveau des villages où se mettent en place ce type de groupes, ce dispositif suffit généralement à garantir la confiance. Dans les sociétés du Nord, bien plus individualistes, ce n’est pas aussi facile. « Certains groupes ont décidé de déposer leur argent sur un compte dans une banque éthique, assure Francesc. C’est assez paradoxal pour nous qui souhaitons disposer de notre propre banque mais c’est une question de sécurité. »

Même organisées, ces groupes d’épargne et de crédit restent également dans le secteur informel, la réglementation interdisant en général la collecte de l’épargne à toute organisation non bancaire. « Nous ne gérons pas l’épargne. Nous la promouvons, se défend Abdoulaye Fall, qui dirige l’association à l’origine de ces initiatives. L’ACAF n’a pas de pouvoir de décision sur les groupes. » Si le phénomène était amené à se développer toutefois, un cadre protecteur devrait être mis en place. « Idéalement, il faudrait envisager un cadre européen harmonisé qui permette à des organisations à but non lucratif et à finalité sociale, de développer des services intégrant de l’épargne et ce, de manière encadrée, soumet Olivier Jérusalmy, président du Réseau européen de l’inclusion financière (lire son interview). Il n’est pas question que les usagers plus fragiles qui auraient recours à ces circuits se retrouvent ainsi moins protégés que les autres. »

Ce type de dérogation existe parfois, comme dans le cas des pays disposant de credit unions (lire « Au Royaume-Uni, les credit unions endossent une mission d’inclusion financière »). En France – où le système des CAF ne s’est pas encore implanté –, les acteurs du financement participatif viennent d’obtenir un assouplissement dans une certaine mesure comparable : en autorisant sous certains conditions les plateformes de crowdfunding à recueillir des fonds du public pour financer des projets, les récentes évolutions réglementaires ont en effet créé une brèche dans le monopole bancaire similaire à celle dont ont besoin les groupes d’épargne pour rentrer dans la légalité. De quoi imaginer un futur pour ces tontines modernes ?

 

En savoir plus : Winkomun, la plateforme des groupes autofinancés.

[1] En anglais, on parle de ROSCA (Rotating Savings & Credit Associations) par opposition aux ASCA (Accumulating Savings & Credit Associations).

 

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