Analyse

L'avenir des banques mutualistes ou coopératives

La crise n’a pas vraiment fait la différence entre les banques coopératives et les autres. La question de l’avenir des banques coopératives est donc clairement posée, et la réponse ne peut pas tenir seulement dans la réaffirmation des fondamentaux, l’opposition des modèles, et la certitude de tenir le camp du bien.

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État des lieux

En Grande-Bretagne, the Co-op Bank recourt à la cotation pour résoudre son problème de fonds propres, au détriment de ses sociétaires qui vont perdre une partie de la valeur de leurs parts sociales. Mais la survie de la banque coopérative, née sur les décombres des building societies massivement démutualisées dans les années 1990 et porte-drapeau d’un mouvement coopératif renaissant, est à ce prix. Il lui faut lever 1,5 milliard de livres de fonds propres, et c’est pourquoi elle a demandé à la Prudential Regulation Authority de l’autoriser à émettre des actions sur le marché, à la Bourse de Londres, en octobre prochain.

La première banque de détail française aurait annoncé une réduction de 50 % de son réseau d’agences en France, au profit du multicanal, de la banque à distance, etc. Ceux qui, voici quinze ans, se faisaient insulter par des fonctionnaires bancaires parce qu’ils osaient mettre en doute la pertinence de réseaux physiques mobilisant de plus en plus d’employés sous statut bancaire pour faire de moins en moins d’opérations bancaires auraient-ils eu raison ? Ou bien l’impitoyable loi de l’utilité finirait-elle par se faire entendre aussi dans la banque ?

Les pratiques dites coopératives se multiplient sur Internet. Crowdfunding, sociétés à objectif de rentabilité limitée (Special Purpose Company, en fort développement en Californie), financement de films, de CD, etc. par appel direct au public, ne sont que quelques-unes des formes de coopération dont Wikipedia reste le premier et spectaculaire exemple, et que certains n’hésitent pas à appeler « la révolution collaborative ». À ce jour, les banques coopératives sont singulièrement absentes d’un mouvement qui, toutes choses égales par ailleurs, n’est pas sans analogie avec leurs propres origines.

La crise, dont l’origine n’est pas financière mais bancaire – quoi de plus ordinairement bancaire que le crédit hypothécaire ? quoi de plus banal que la titrisation de créances ? – aurait pu révéler les atouts collectifs de caractéristiques généralement revendiquées par les banques coopératives, si soucieuses de leurs « valeurs » et en partie reconnues par leurs concurrents :

  • un enracinement sur les territoires ;
  • la capacité de s’engager à long terme ;
  • une indépendance à l’égard des marchés financiers quelquefois jalousée ;
  • une forte résilience sur fond d’appartenance et d’identité locale, professionnelle ou communautaire.

Après six années de ce qui n’est plus une crise, il faut bien reconnaître que cela n’a pas été le cas. La crise n’a pas vraiment fait la différence entre les banques coopératives et les autres. Soit que les banques coopératives aient peu à peu abandonné leur singularité pourtant revendiquée, et se soient banalisées, soit que leurs valeurs se soient montrées ineffectives, le secteur coopératif ne s’étant guère montré plus résilient que le secteur des banques sociétés par actions. Elles n’ont certes pas fait plus mal ; mais elles n’ont pas fait mieux non plus. Telle ou telle se distingue, dans l’exemplarité comme dans la dérive. La question de l’avenir des banques coopératives est donc clairement posée et la réponse ne peut pas tenir seulement dans la réaffirmation des fondamentaux, l’opposition des modèles et la certitude de tenir le camp du bien.

La banalisation a fait des ravages

Les responsabilités sont multiples. Récemment convertis à l’impératif gestion, les mutualistes ont eu l’ardeur des nouveaux croyants : ils ont voulu faire mieux que les banques commerciales ! D’où des courses indécentes à la baisse du coefficient d’exploitation, d'où une pression ailleurs inconnue à la vente ou encore une volonté naïve d’afficher du résultat, à n’importe quelle condition, et surtout sans objet défini – puisqu’il ne s’agit pas de rémunérer le sociétaire ! Les autorités de régulation ne sont pas exemptes de responsabilité. Leur volonté de ne voir qu’une tête et de juger sur pièces les a conduits à vider de son sens la notion de banque régionale de plein exercice et, surtout, à promouvoir la conformité des modèles économiques, quel que soit par ailleurs le statut de la banque. Les autorités européennes sont tout autant responsables, elles qui, par ignorance, incompréhension ou idéologie, ont à plusieurs reprises menacé la coopération dans son existence même [1] et ont contribué à cette hérésie systémique : réduire toute l’activité bancaire à un modèle unique, alors que la diversité des modèles est la clé de la résilience, en matière bancaire comme sociétale ! L’hybris de certains dirigeants, fiers de parader au FMI, d’afficher leur rating et l’appréciation flatteuse des analystes, n’a pas peu contribué à l’affaiblissement des coopératives ; être applaudi par ses ennemis n’est jamais bon signe ! Sans doute faut-il aller plus loin et constater que le ralliement béat des classes dirigeantes européennes à l’individualisme de marché et au libéralisme financier n’a pas laissé indemne des banques coopératives fondées sur l’enracinement identitaire, communautaire, territorial. S’il convient de faire tomber les frontières, de refuser toute identité singulière et tout enracinement, la banque coopérative ne peut que s’abandonner ou se battre – et beaucoup se sont abandonnés.

Le costume est trop grand

Ce qui peut se dire : n’endosse pas une responsabilité historique qui veut. Rêvons un peu. Contrairement aux attentes, lors des premières privatisations, les banques coopératives ont été des artisans efficaces de la naissance d’un capitalisme populaire, et les champions de l’ouverture de PEA. Elles ont porté la révolution écologique qui lie l’économie aux territoires, rend leur capacité d’initiative et leur responsabilité aux citoyens, impose des limites et des frontières à la finance et contraint les prédateurs.

Pourquoi ne sont-elles pas – ne seraient-elles pas ? – les acteurs structurants de la substitution de financements de marché au financement par le crédit bancaire ? et pourquoi ne trouveraient-elles pas la voie à la fois du dégonflement de leur bilan et d’une utilité économique rémunérée ?

Pourquoi ne mobiliseraient-elles pas l’épargne pour le financement de la transition énergétique, porteuse d’emplois comme de résilience en région ? Contrairement aux refrains répétés sur leur conservatisme, les banques coopératives ont été innovantes, qu’il s’agisse de la bancassurance, de la diffusion de l’épargne financière, ou simplement de la bancarisation de catégories de population qui n’avaient pas accès au compte bancaire – et le livret d’épargne a été un instrument authentique de progrès social. À l’évidence, les comportements des Français face à l’argent, à la retraite et à la prévoyance doivent changer.

Pourquoi les banques coopératives ne sont-elles pas l’éclaireur avancé du progrès en ce sens ? Contrairement aux clichés, la coopération est une forme d’organisation présente à peu près partout dans le monde, simplement parce que la vie collective repose davantage sur la coopération que sur la compétition. Le reconnaître à d’immenses conséquences sur l’activité économique, les relations entre acteurs, les conventions qui les unissent. Pourquoi les banques coopératives ne diffusent-elles pas davantage les pratiques qui sont, ou qui doivent être, les leurs ?

La question pertinente est : que faites-vous des moyens que vous avez ? Il ne s’agit pas, avant tout, d’argent. Il s’agit plutôt de l’extraordinaire capital qu’un siècle d’expériences, d’engagement, de militantisme même, a forgé. Des banques populaires italiennes aux caixa espagnoles, de Rabobank aux Raiffeisen autrichiennes, l’héritage est multiple et considérable. Comment est-il employé ? Plutôt que d’une trahison des dirigeants ou d’un complot libéral, mieux vaut considérer comment se sont mis en place des principes, des systèmes, des cadres, étrangers ou hostiles à la coopération. Comptabiliser à leur valeur de marché des actifs de type communautaire a moins de sens encore que pour des sociétés par actions. Mettre en conformité les modes de gouvernance, de contrôle et de gestion du risque, n’a pas davantage de sens dans des systèmes où l’appartenance équilibre la compétence. Imposer les modèles de sociétés ouvertes, sans limites, nomades et donc prédatrices, à des coopératives territorialisées, liées par le retour au sociétaire, jugées sur leur utilité collective, est une négation de leur identité. Et traiter des organisations décentralisées, fondées sur le vote démocratique du type « un homme, une voix », comme des entités capitalistiques tenues par le rendement à l’actionnaire, est ignorer le continent de l’économie sociale et solidaire, acteur pleinement dans le marché, pleinement dans la concurrence, mais avec d’autres objectifs et d’autres références que la société par actions.

La question du costume trop grand des banques coopératives, en définitive, éclaire la nature profondément idéologique des choix collectifs effectués dans le domaine bancaire et assurantiel par les autorités européennes, les banques centrales les organismes internationaux, depuis trente ans. Le mythe d’une gouvernance mondiale, la quête du hors limites, de même que la préférence pour la société du droit et du marché ont imposé à la coopérative des contraintes qui lui sont adverses. C’est peu de dire que la coopérative a peu ou pas réagi et de dire que l’effondrement manifeste du système de marchés mondialisés tel qu’il a été mis en place dans les années 1980 ne s’accompagne pas d’une proposition alternative et d’une construction de rechange de la part des banques coopératives, aussi démunies devant l’échec de ce qu’elles ont subi qu’elles ont été soumises devant son avènement.

La mutualité ne lave pas plus blanc

Et les banques coopératives ou mutualistes n’ont pas le monopole du bien. Rien n’est plus dangereux que de se croire incarner le camp du bien. Tous les accidents sont alors possibles… et les sorties de route n’ont pas manqué. Faut-il faire la liste des véhicules cotés décotés, des conquêtes étrangères achevées en déconfiture ? Ce serait céder à l’anecdote puisque les banques sociétés par actions n’ont rien de mieux à présenter et ne font pas la différence. Plus intéressant, plus problématique aussi, est le constat suivant : les coopératives ont tiré leur puissance de leur intelligence sociale. Elles ont grandi et prospéré dans la mesure exacte où elles ont été des acteurs de l’ingénierie sociale, de ce « faire société » qui nous taraude désormais. Cette fonction d’intermédiation sociale, que Rabobank aux Pays-Bas, les banques populaires italiennes, les Raiffeisen autrichiennes, aussi bien que Mondragon ou The cooperative Group ont remplie, est en panne.

Cette panne est celle des classes moyennes. C’est celle du progrès social. C’est aussi celle d’entreprises devenues des institutions, dont l’intérêt au statu quo est sans doute devenu plus grand que l’appétit pour le changement. La banque coopérative – elle n’est pas la seule – est prise dans la crise provoquée par l’avènement de l’individu, la décomposition de la société par le droit, l’invention du marché comme principe d’ordre. Elle est frappée de plein fouet par la crise du progrès, devenu menace plus que promesse, par la peur devant l’avenir, qui fait grandir une préférence ravageuse pour le présent, par la délégitimation de l’ensemble de structures et de frontières qui organisaient la société, pacifiaient les relations en imposant des limites à la convoitise comme à la compétition, et qui ne sont plus présentées autrement que comme discriminations, provincialisme, peur de l’autre. Qu’il s’agisse de l’appartenance et du lien, local, professionnel, confessionnel ou tout autre, qu’il s’agisse de la cooptation, qui permet aux mêmes de choisir les mêmes pour continuer et prolonger leur œuvre, de l’acceptation discrétionnaire de tout nouveau sociétaire, ou de l’intensité relationnelle, qui privilégie les sociétaires développant des relations multiples et fortes avec leur coopérative, quelques-uns des caractères distinctifs et marquants de la coopérative sont en opposition directe par rapport aux dogmes de la mondialisation.

Cooptation ? Intensité relationnelle ? L’accusation de conflit d’intérêt ou de prise illégale d’intérêt est bien proche. Appartenance, culte de l’enracinement et de la proximité ? Les chantres de la société ouverte ont tôt fait de dénoncer « la France rancie », à moins que ce ne soit le provincialisme agressif…

Retour nécessaire à la décentralisation de la finance

Le prix Nobel d’économie 2010 a été attribué à une économiste américaine, Elinor Ostrom, qui a travaillé sur des communautés de pêcheurs situées dans le Maine, en Amazonie et en Turquie. En observant concrètement leurs prises de décision, leurs arbitrages, leur autocontrôle de leurs prises et de leur revenu, elle a cherché à voir comment ils en arrivaient à des principes de gouvernance efficaces et justes entre eux, qui leur permettent de ne pas épuiser la ressource. La condition, c’est qu’il n’y ait pas d’extérieur, de nomades qui viennent jouer les prédateurs.

En réalité, ces communautés développent des modèles coopératifs qui sont d’ordre politique et non économique, qui instaurent des règles d’un ordre supérieur à celui du marché et de l’intérêt immédiat. Et ces règles comportent la fermeture, le numerus clausus, la frontière. La protection des ressources et de l’environnement va commander la limitation du pouvoir des nomades prédateurs. Elle appelle le retour à des banques régionales de plein exercice, à la décentralisation de la finance et, surtout, aux limitations de la taille des établissements bancaires, plus encore du levier qu’ils font jouer.

La réflexion et l’analyse ne sont pas seulement actuelles, elles sont pleines de promesses pour l’avenir. Elles rencontrent celles des ethnologues qui, à l’instar de Maurice Godelier, rappellent que le marché n’est pas l’état naturel des relations humaines ; elles rebondissent sur les observations des sociologues et des psychologues qui énoncent ce trait dominant de l’individu responsable et libre. Dans un milieu favorable, il entretient naturellement des relations de coopération et de collaboration avec ses concitoyens, ce n’est que dans un milieu agressif que la compétition individuelle et les comportements non coopératifs de prédateur ou d’égoïsme vont l’emporter.

L’ensemble suggère ce constat : la banque coopérative ne peut pas gagner des combats qu’elle ne livre pas. Il n'y a pas de coopération :

  • sans frontière, sans identité, sans individus libres, conscients et responsables ;
  • sans reconnaissance de la capacité du mouvement à fixer ses règles et à les faire respecter, dans sa différence et dans sa singularité ;
  • sans unité interne ;
  • sans acceptation de la diversité entre les systèmes comme condition de la résilience globale.

Une écologie des organisations est la science la plus nécessaire à notre temps. Il n’est pas certain que ce soit la science préférée des régulateurs bancaires, des banquiers centraux, ou de ceux qui leur tiennent la main, au nom d’un idéal étrangement accordé à leurs intérêts.

[1] Voir le débat autour de la comptabilisation des parts sociales comme fonds propres durs ou non !

 

Sommaire du dossier

Banques coopératives : des valeurs, des sociétaires, de la finance… mais encore ?

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