Europe

« La France n’a pas un avantage comparatif évident dans le domaine de la finance »

Créé le

05.05.2015

-

Mis à jour le

26.05.2015

Pour Nicolas Véron, les tendances pro- et antifinance existent dans tous les pays et leur équilibre évolue au fil du temps, comme le montrent bien des exemples historiques. Pour autant, la France ne semble pas, à l’heure actuelle, faire de la finance un élément essentiel de son attractivité. Est-ce réellement dommageable pour son économie ? Accepter que la finance se spécialise dans d’autres places européennes ne fait-il pas aussi partie de l’engagement de la France dans le projet européen ?

Quelle définition donner des pays profinance ?

Il n’existe pas de ligne de séparation très nette, mais plutôt une palette de situations, entre les pays qui sont très antifinance et ceux qui sont très profinance. Les pays les plus antifinance sont probablement ceux dans lesquels il y a le moins de stabilité juridique et politique, puisque cet élément de stabilité est indispensable au développement d’une industrie financière. Les pays les plus profinance sont généralement ceux qui adoptent une stratégie de niche et/ou dans lesquels la finance représente une part importante du PIB. Mais je ne vois pas de ligne de séparation très claire entre ces extrêmes. Ainsi les deux tendances sont très présentes dans la société et la vie politique des États-Unis, qui est un des pays les plus importants en termes de surface financière. Les États-Unis sont le pays de Goldman Sachs, de Wall Street et du Delaware, qui, en même temps, exporte des concepts comme le Glass‑Steagall Act, la critique des banques too big to fail, ou encore le ressentiment populaire contre les taxpayers-funded bailouts ; de ce point de vue, les États-Unis illustrent bien l’ambiguïté de cette notion.

De même, le Royaume-Uni est souvent vu comme un pays de dérégulation et d’alignement entre les intérêts financiers de la City et du gouvernement de sa Majesté, mais la réalité est beaucoup plus complexe : au cours des dernières années, sur certains aspects, les Britanniques ont été plus durs avec leur secteur financier que des pays qui ont la réputation d’être bien moins profinance.

L’Allemagne, en revanche, n’est pas considérée comme un pays qui a fait le choix de la finance, mais il existe un segment du secteur financier allemand très spécifique et influent dans le système politique, qui sont les Caisses d’épargne (Sparkassen) ; or, il est difficile de trouver un gouvernement allemand depuis l’après-guerre et probablement aussi avant, qui n’ait pas fait « le choix » des caisses d’épargne. Il faut donc se garder des absolutismes : les tendances profinance et antifinance existent dans tous les pays, et leur équilibre évolue.

Quels exemples peut-on donner de l’évolution de ces tendances pro- ou antifinance au fil des ans ?

Aux États-Unis, dès la fin du XVIIIe siècle, dans les débats sur la gestion de la dette issue de la guerre d’indépendance, apparaît une dialectique entre les partisans d’ Hamilton [1] , qui voient la finance comme un élément de la puissance industrielle, économique et donc nationale, et ceux de Jefferson qui soutiennent que la finance corrompt, qu’elle joue un rôle trop important dans la vie publique politique américaine, et qu’elle a besoin d’être remise à sa place par l’autorité publique et, notamment, par le gouvernement fédéral. Au XIXe siècle, les États-Unis ont également connu un épisode antifinance particulièrement violent, incarné par le président Jackson [2] , qui a refusé de renouveler la licence de la Second Bank of the United States, établissement jouant alors plus ou moins le rôle de banque centrale et qui a donc dû fermer en 1836. Cette période de l’histoire américaine reste encore très présente dans le débat national, qui n’est d’ailleurs pas identifié de manière univoque par un seul camp, puisqu’aujourd’hui les critiques sur Wall Street et la finance se retrouvent aussi bien à droite (notamment dans le mouvement Tea Party) qu’à gauche.

Qu’en est-il de la France ?

La même dialectique est à l’œuvre dans l’Hexagone : le colloque annuel de Paris Europlace où intervient le ministre des Finances ne donne pas l’impression d’un pays antifinance, mais au fil des campagnes électorales, on constate une résonance du sentiment antifinance dans une partie importante de l’opinion publique et donc du système politique. Il existe, de ce point de vue, des parallèles avec la situation américaine.

Comment caractériser les aspects pro- et antifinance en France ?

Rappelons tout d’abord qu’au moment du Second Empire, la Place financière de Paris était plus importante que celle de New York, et à parité avec celle du Royaume-Uni, y compris pour certaines activités internationales. Mais il est vrai que notre histoire plus récente nous a un peu coupés de cet héritage…

En France, il existe une tradition de voir les grandes entreprises comme une émanation de la puissance nationale. C’est particulièrement vrai dans le monde de la finance : y perdure une mémoire forte de l’époque où l’essentiel des systèmes financiers était nationalisé. Il en ressort une convergence de vues entre les grands acteurs du secteur financier, banques ou entreprises d’assurance, et les milieux gouvernementaux, y compris la direction du Trésor. Cette convergence est considérée comme naturelle en France, mais impressionne régulièrement les observateurs internationaux. Il en résulte que même si, vu de l’intérieur, cet alignement d’intérêt est loin d’être absolu, il existe généralement une volonté du gouvernement de soutenir ces grands acteurs. Un exemple frappant de ce positionnement, notamment venant du gouvernement actuel, est l’attitude de ce dernier lors de la mise en cause de BNP Paribas par les autorités américaines pour violation de l’embargo contre Cuba, l’Iran et le Soudan : le gouvernement français s’est beaucoup impliqué dans cette affaire, alors que d’autres gouvernements, dans des situations comparables, ont préféré se tenir à l’écart, par exemple les Allemands à propos de Commerzbank, les Britanniques de Standard Chartered, ou encore les Néerlandais à l'égard d’ING.

Pour autant, la France se distingue par sa faible confiance dans le capitalisme, et partant, dans la finance qui lui est associée, même si les deux concepts ne sont pas identiques. Je ne parle pas seulement des franges du système politique, à l’extrême gauche ou l’extrême droite, mais du centre de gravité de l’opinion publique. Le capitalisme est moins bien accepté en France comme mode de régulation de l’économie, et partiellement de la société, qu’il ne l’est dans la plupart des autres pays, non seulement le Royaume-Uni et les États–Unis, mais aussi l’Allemagne, les pays scandinaves, l’Inde, la Chine, le Japon ou la Corée… Ce constat ressort clairement des enquêtes d’opinion comparatives sur cette question.

Qu’est-ce qui explique cet « anticapitalisme » structurel en France ?

La tradition étatiste de la France, l’importance de l’État dans la formation de l’histoire nationale et du sentiment national offrent une partie de la réponse. L’idée d’un mode d’organisation de la société qui est fondamentalement non gouvernemental, comme le capitalisme, est difficile à accepter dans ce contexte et n’est pas encouragée par l’État lui-même et la sphère publique. C’est ce qui colore aussi la vision de la finance en France.

La position de la France sur la TTFE, n’est-elle pas de nature à accentuer les aspects antifinance dans le pays ?

La TTFE se négocie à présent au niveau européen, dans le cadre d’une coopération renforcée, mais à l’évidence ce projet de taxe représente le type d’incertitudes sur le plan de la fiscalité qui n’est pas favorable au développement d’une industrie financière.

Une des craintes récurrentes exprimées par les milieux financiers est de voir la finance française se délocaliser à l’étranger… Est-ce un risque réel ?

C’est une crainte qui est déjà assez largement matérialisée ! Les banques françaises réalisent une grande partie de leur activité de banque d’investissement hors de France, sans qu’il s’agisse nécessairement de délocalisation, ces banques ayant fait beaucoup d’acquisitions à l’étranger. La France a ouvert son économie et son système financier depuis les années 1980 ; dans ce mouvement, les services financiers qui servent l’économie française, les grandes entreprises, mais aussi les ménages et les épargnants à travers toute la complexité des chaînes d’investissement, viennent de plus en plus fréquemment de l’étranger. Est-ce une mauvaise chose ? Personnellement, je ne le crois pas, car en tant qu’économiste, il me semble bienvenu de laisser jouer les avantages comparatifs : je ne suis pas convaincu que la France a un avantage comparatif évident dans le domaine de la finance, ce n’est pas forcément un drame. Et l’échange est positif : l’économie française gagne à être servie par des produits financiers venant de Londres, de Luxembourg, de Dublin ou d’ailleurs, mieux qu’elle ne le serait par des services qui seraient maintenus dans l’hexagone par une forme de politique protectionnisme. Naturellement, il est normal que Paris Europlace, qui a pour fonction de promouvoir l’Hexagone, et notamment Paris comme lieu de localisation des services financiers, exprime à la fois des espoirs et des inquiétudes sur ce sujet. Mais si on considère l’économie française dans son ensemble, il faut être attentif à ne pas faire d’amalgame entre l’intégration à l’international, qui est positive, et une vision très ancrée dans notre pays selon laquelle le succès de cette intégration se mesure par la dominance des « champions nationaux ». L’économie française est très équilibrée et particulièrement diversifiée pour sa taille comparée à ses voisins européens. La France a des points forts et des acteurs puissants dans presque tous les secteurs : l’énergie, la finance, l’agriculture, l’industrie, les services… Mais cela donne lieu à une perception, à mon avis fausse, dans le discours français, qui est que nous devrions avoir des positions d’excellence dans tous les secteurs d’activité sans exception, faute de quoi l’intérêt national serait mal défendu. En complément de ces aspects économiques, l’engagement politique national de la France dans le projet européen, qui est un engagement trans-partisan, partagé par les partis politiques qui continuent de représenter aujourd’hui une grande majorité de l’électorat, implique également l’acceptation du fait qu’il se forme des spécialisations économiques. Si la finance se spécialise ailleurs qu’en France, ce n’est pas la fin du monde.

La finance française n’a-t-elle donc pas d’avenir ?

Je ne suis pas du tout pessimiste. Dans un monde financier qui connaît de multiples transformations, il est tout à fait possible de voir émerger des segments pour lesquels la France serait plus compétitive qu’elle ne l’a été dans le passé, et plus compétitive que certains de ses voisins.

Quels sont ces segments ?

La France a, à l’évidence, beaucoup d’épargne et un important secteur de gestion d’actifs, c’est un atout connu. Elle a aussi une très bonne éducation scientifique et mathématique, qui est un facteur fort de différenciation dans des segments comme les dérivés actions. Beaucoup de ces excellents mathématiciens trouvent des emplois à Londres, et cette diaspora peut et devrait être considérée comme un atout pour le pays. Ce sont les deux exemples probablement le plus souvent évoqués. En outre, nous sommes dans une période d’effervescence dans l’utilisation de nouvelles technologies, notamment pour la gestion de données. Cela va transformer profondément la finance comme d’autres secteurs d’activité. Il est tout à fait possible que telle ou telle innovation disruptive soit portée par des acteurs français. En revanche, l’idée de figer l’activité financière existante par une politique protectionniste est toujours une tentation, pas seulement aux franges de l’échiquier politique, mais elle ne me paraît pas prometteuse dans l’environnement contemporain, sans même mentionner les problèmes d’illégalité au regard de nos engagements européens.

Malgré tout, cette absence d’une spécialisation de la finance en France ne se traduit-elle pas aussi par une perte en termes de croissance économique et de capacité de relance ?

Prenons un exemple : les discussions sur une « union des marchés de capitaux » en Europe sont parfois vécues de manière défensive par certains acteurs, en France comme dans d’autres pays d’ailleurs, avec la crainte que la création d’une UMC conduise à délocaliser ce qui reste de notre Place financière à Londres ou ailleurs, au détriment de l’économie nationale. Même si ce n’est pas la position officielle du gouvernement, c’est un discours fréquemment entendu à Paris. Mais ce discours ignore que le plus important, c’est l’économie réelle. Si les entreprises françaises de croissance et de taille intermédiaire peuvent avoir accès à de meilleurs services financiers à travers une UMC ou une intégration financière européenne plus avancée, c’est une bonne chose pour l’économie nationale et pour l’emploi en France. Il est de notoriété publique qu’un certain nombre d’entreprises françaises prometteuses se sont délocalisées aux États-Unis, parce qu’elles avaient l’impression d’y trouver un environnement plus favorable, pas seulement en termes de marché et de culture, mais aussi de financement. Si l’UMC, comme je le crois, offre des opportunités de corriger ce problème, ce sera très positif pour l’emploi en France, même si une des conséquences est peut-être d’avoir un peu moins d’activité sur certaines infrastructures financières françaises, au profit d’autres en Europe.

Quels sont les pays européens qui ont, selon vous, un avantage comparatif dans la finance ? Est-ce que les discussions récentes sur la levée du secret bancaire ou autour de la disparition des structures opaques, peuvent réduire cet avantage comparatif ?

Il est évident que des pays comme le Luxembourg, l’Irlande, ou Chypre, ont fait le choix d’une politique publique qui est d’investir dans leur secteur financier pour en faire un élément d’attractivité et de développement économique national. Cela a été confirmé par les gouvernements successifs de ces différents pays. Pour le Royaume-Uni, la situation est plus compliquée car la City de Londres a une certaine autonomie par rapport au gouvernement de Sa Majesté et bénéficie d’un effet de taille et d’accumulation, en tant que centre financier dominant en Europe depuis au moins trois siècles.

Quelles sont, par exemple, les stratégies déployées par l’Irlande et le Luxembourg ? Sans doute des stratégies immobilières et d’aménagement du territoire parce que ce sont de petits territoires où les questions de planification de l’espace peuvent être importantes, mais aussi des stratégies fiscales, juridiques et réglementaires favorables, dans lesquelles les dimensions de stabilité et de prédictibilité sont prises très au sérieux par les autorités. En France, selon ces deux critères, la stabilité du système juridique et réglementaire et le caractère favorable de l’environnement fiscal, nous ne sommes clairement pas dans les mêmes logiques de priorité nationale et c’est un élément de notre différentiel d’attractivité. À cela s’ajoutent l’histoire et la géographie. Le fait que l’Irlande soit anglophone, que le Luxembourg ait une position privilégiée à la charnière entre l’Allemagne, la France et le Benelux, sont autant d’éléments qui jouent au-delà des seules politiques publiques.

La Place néerlandaise, quant à elle, a également construit son développement sur un environnement financier favorable, mais là encore, il faut prendre en compte l’histoire longue : Amsterdam était le centre financier de l’Europe avant l’invasion du Royaume-Uni par les Pays-Bas en 1688, qui a marqué le basculement du centre financier vers Londres. Il existe donc une longue tradition d’activité financière internationale aux Pays-Bas avec des racines historiques très profondes. Même si la Place a connu des hauts et des bas au cours de l’histoire, cet historique continue de marquer les attitudes et les comportements. Les Pays-Bas montrent l’histoire d’un petit pays tourné vers l’extérieur ; en comparaison, la France est un pays plus grand, mais plus centré sur lui-même. Cela détermine des attitudes différentes vis-à-vis de la finance internationale.



1 Alexander Hamilton (1757-1804), 1er secrétaire du Trésor des États-Unis, fondateur du Parti fédéraliste, grand opposant de Thomas Jefferson (1743-1826), président des États-Unis de 1801 à 1809. 2 Andrew Jackson (1767-1845), président des États-Unis de 1829 à 1837.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº785bis
Notes :
1 Alexander Hamilton (1757-1804), 1er secrétaire du Trésor des États-Unis, fondateur du Parti fédéraliste, grand opposant de Thomas Jefferson (1743-1826), président des États-Unis de 1801 à 1809.
2 Andrew Jackson (1767-1845), président des États-Unis de 1829 à 1837.