Surveillance

Vers plus de pouvoir aux services de renseignement ?

C’est dans un contexte bien particulier que, le 20 décembre 2014, a été promulguée la Loi de programmation militaire. Son article 20, qui donne aux services de renseignement français des pouvoirs importants en matière de surveillance des données personnelles, a déclenché une vive émotion.

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L'auteur

  • Junghans
    • Directeur du Master spécialisé IEMC
      Skema Business School

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Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°769

Données personnelles : une protection de plus en plus renforcée

L’article 20 de la Loi de programmation militaire (LPM) a déclenché une bronca mettant en cause son aspect liberticide, sans grande raison. Ne donnerait-il pas aux services de renseignement des armes pour lutter contre un danger qui, malgré les déclarations des autorités, n’est pas terroriste ?

Cet article 20 (voir Encadré) encadre juridiquement la collecte des données de connexion, c’est-à-dire l'historique des utilisateurs ayant visité ou utilisé un site, un hébergeur de vidéo, un service courriel, etc. Il autorise également la collecte des métadonnées d’une communication : son émetteur et son récepteur, sa date... Surtout, il permet aux services de renseignement de « géolocaliser un terminal téléphonique ou informatique et de suivre ainsi en temps réel certaines cibles » insiste Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, lors de la présentation du projet de texte devant le Sénat [1].

Cette loi arrive alors que, tout au long de l’année 2013, le monde entier a été secoué par les révélations d’Edward Snowden, ancien agent contractuel de la National Security Agency (NSA). Celui-ci a dévoilé de grandes quantités de documents révélant l’intense surveillance dont faisait l’objet aussi bien le citoyen de base que des personnalités comme Angela Merkel de la part de son ancien employeur, le service de renseignement américain chargé de la surveillance électronique.

Il n’en fallait pas plus pour que certains affirment qu’avec cet article 20, la France voulait se doter d’un outil juridique liberticide permettant une surveillance globale des citoyens français à partir du 1er janvier 2015, entrée en vigueur de la LPM. Le Parlement n’a pas été du même avis et a adopté le texte sans qu’il soit déféré devant le Conseil constitutionnel pour une éventuelle censure. Ainsi, pour les autorités, cette loi est certainement l’outil idoine qui, en respectant les libertés publiques (première partie) devrait permettre de lutter efficacement contre le terrorisme (deuxième partie)

Encadrement juridique nécessaire

Cet article de loi est rendu avant tout obligatoire par la jurisprudence française et européenne. Deux lois, l’une de 1991 et l’autre de 2006 permettent en effet le recueil des données personnelles de connexion à des fins de lutte antiterroriste. Cependant, ces lois se sont avérées mal adaptées et peu protectrices des libertés. Elles ont donc subi les foudres de la Cour de cassation. Dans deux arrêts [2] d’octobre 2013, la chambre criminelle de la Haute juridiction condamne la géolocalisation sans l’aval d’un juge d’instruction. De son côté, dans un arrêt, la Cour européenne des droits de l’Homme exige qu’une loi très précise dans sa description du dispositif encadre la géolocalisation [3]. Or, la loi de 2006, imprécise, devenait caduque en décembre 2014. « Il est donc urgent que le législateur intervienne pour donner un cadre juridique spécifique à la géolocalisation en temps réel », concluent deux spécialistes des services de renseignement, les députés [4] Jean-Jacques Urvoas et Patrice Verchère. Le cadre juridique réclamé existe désormais, c’est l’article 20.

Il a aussitôt été attaqué et sa nécessité vigoureusement mise en question. Dès la promulgation de la loi, l’attaque la plus virulente est venue de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL). Dans un communiqué, l’institution regrette de ne pas avoir été saisie de cet article 20 alors que sa saisine semblait obligatoire sur tous les projets de loi et de décrets concernant les données à caractère personnel. Surtout, elle note que « le recours à la notion très vague “d'informations et documents” traités […] semble permettre aux services de renseignement d'avoir accès aux données de contenu, et non pas seulement aux données de connexion, contrairement à ce qu'indique le titre du chapitre du Code de la sécurité intérieure créé par ces dispositions ». La CNIL considère que cette extension « risque d'entraîner une atteinte disproportionnée [5]au respect de la vie privée ».

Des critiques à relativiser

Ces critiques semblent pourtant devoir être minorées. Il semble bien, qu’au contraire, l’article 20 améliore la protection des citoyens sur plusieurs points, comme l’exigeait la Commission européenne des droits de l’Homme. Sous le régime des lois de 1991 et de 2006, c’était le seul ministre de l’Intérieur qui devait juger de la validité de la demande de géolocalisation présentée par ses propres services. Avec l’article 20, l'autorisation est désormais du ressort du Premier ministre, sous le contrôle de la Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité (CNCIS), présidée par un magistrat et comprenant deux parlementaires, un député et un sénateur, un de la majorité et un de l’opposition.

Surtout, le procédé de géolocalisation, reconnu central dans le nouveau dispositif par les futurs utilisateurs des services de renseignement, « porte moins atteinte au droit [d’une personne] au respect de sa vie privée […] d’autres méthodes de surveillance par des moyens visuels ou acoustiques », affirme la Cour européenne des droits de l’Homme [6].

Et puis, il y aurait comme une incongruité de refuser à l’État ce que des personnes privées peuvent se permettre en toute opacité. Une étude de chercheurs du Massachusetts Institute of Technology et de l’Université catholique de Louvain montre que seulement quatre informations de localisation du type de celles transmises par un GPS ou enregistrées, suffisent, à un opérateur de téléphonie mobile ou de service Internet, un réseau social et autres hébergeurs, pour géolocaliser et, partant, pour reconnaître une personne particulière [7]. Ainsi, au plan strictement juridique, les choses semblent entendues : ce fameux article 20 n’est pas liberticide.

Il n’empêche. Cet article 20 laisse quelques questions en suspens. Pour les autorités, les choses sont évidentes : le dispositif est une arme essentielle « dans le cadre de la lutte contre le terrorisme », affirme Jean-Yves Le Drian, devant les sénateurs [8]. Pour Patrick Calvar, directeur central du renseignement intérieur, la géolocalisation « est la mesure la plus importante. » Elle permet de « savoir où la personne qui fait l’objet de nos investigations se trouve en temps réel » et « pour déterminer la zone d’évolution géographique et l’arborescence relationnelle des personnes surveillées, c’est-à-dire l’univers [9] dans lequel elles évoluent et les individus qu’elles côtoient ». Les métadonnées sont également essentielles pour les services de renseignement. « Le contenant devient plus intéressant que le contenu […] aujourd'hui. [Ce dernier] est de moins en moins important, et on trouve de plus en plus d'informations dans les métadonnées, surtout en matière d'Internet... le tout en clair », souligne Bernard Barbier, alors directeur technique, c’est-à-dire chargé des écoutes et du renseignement électronique, de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE [10]).

Les risques d’atteinte aux libertés

Mais il y a comme un problème. Les chiffres publiés par Europol montrent la disparition du terrorisme qui nous est présenté comme le principal danger : le terrorisme jihadi. En 2012, l’office policier recense en Europe 161 attentats « réussis ou entrepris », dont 125 en Corse, par le FLNC en ses diverses branches, 25 en Irlande du Nord, par les restes de l’IRA, et 10 en Italie, par des anarchistes. En cette année 2012, un seul a été commis par les « islamistes ». En 2009, il y en a eu un, 3 en 2010 et aucun en 2011. Pour lutter contre des Corses, la géolocalisation n’a jamais été invoquée. Le terrorisme islamiste, qui justifie les mesures prévues par l’article 20, n’existe plus. Alors on comprend bien que les services de renseignement, qui se procurent les informations dont ils ont besoin par l’échange avec leurs homologues étrangers, aient besoin à toute force de se procurer des renseignements à échanger. Mais n’en disposent-ils pas des moyens juridiques sans l’article 20 ?

Bien avant le vote de l’article 20, en 2012, deux avocats américains, parmi les meilleurs spécialistes de l’Internet, Winston Maxwell et Christopher Wolf, ont montré, dans une étude comparative sur dix législations nationales sur l’accès par les gouvernements aux informations, que les lois antiterroristes françaises permettent un accès plus aisé aux données privées que le Patriot Act américain, pourtant jugé liberticide [11]. Dans un article, qui sera publié en janvier 2014, le même Winston Maxwell souligne que les dispositifs français vont au-delà de ce que peut autoriser la loi européenne [12]. La France disposerait donc de tous les moyens juridiques pour se protéger.

Alors, la lutte contre le terrorisme est-elle la seule justification de l’article 20 ? De fait, ce texte ouvre largement le champ des possibles à tous les « renseignements intéressant la sécurité nationale, la sauvegarde des éléments essentiels du potentiel scientifique et économique de la France, ou la prévention du terrorisme, de la criminalité et de la délinquance organisées et de la reconstitution ou du maintien de groupements dissous ». Le terrain d’investigation recouvre un large pan du champ économique. D’ailleurs, l’extension de la liste des ministères autorisés à utiliser les nouveaux dispositifs laisse supposer que Tracfin, le service de renseignement financier de Bercy puisse faire appel aux dispositifs de l’article 20 en plus de la Direction nationale de recherche et d’enquêtes douanières (DNRED). Hypothèse : l’article 20 ne serait-il pas l’amorce d’une réorientation des « services » vers la lutte contre la criminalité organisée et la traque de l’argent « noir », vrai danger pour nos démocraties, autrement plus important qu’un terrorisme à l’agonie, par des mesures et des moyens autres que policiers, peut-être plus efficace ?

Cependant cette lutte nécessaire exige tout de même un contrôle démocratique. Or, la DNRED et Tracfin, qui, jusqu’à présent, appartenait à la communauté française du renseignement, semblent, de plus en plus, considérés comme des services de second rang [13]. Seraient-ils alors susceptibles d’un contrôle de second rang également ? Ce serait un retour à la volonté gouvernementale de ne pas faire contrôler ces services de renseignement de Bercy par la Délégation parlementaire au renseignement, l’autorité de contrôle des « services » [14]. Si notre hypothèse s’avère exacte, il conviendrait que les services de Bercy n’échappent pas au contrôle citoyen.

Au-delà de cette interrogation, il semble bien que l’article 20 de la LPM tient bien l’équilibre entre efficacité et respect de la vie privée, entre liberté et sécurité, en attendant les textes d’application de la loi qui, souvent, pris hors du regard du législateur, recèlent des surprises. Plus globalement, ce texte montre qu’Internet ne peut plus rester un espace sans loi et que ce « sixième continent » doit disposer de règles étatiques permettant de faire respecter, en plus de la liberté, une nécessaire sécurité.

[1] Exposé des motifs, projet de loi relatif à la programmation militaire présenté par M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, Sénat, 2 août 2013.

[2] Cour de cassation, ch. criminelle, 22 octobre 2013, n° de pourvoi: 13-81945, Publié au Bulletin et Cour de cassation, ch. criminelle, 22 octobre 2013, n° de pourvoi: 13-81949, publié au Bulletin.

[3] Cour européenne des droits de l’Homme, Uzun c/ Allemagne, n° 35623/05, 2 septembre 2010.

[4] Rapport d’information sur l’évaluation du cadre juridique applicable aux services de renseignement, par Jean-Jacques Urvoas et Patrice Verchère, députés, 14 mai 2013.

[5] « Promulgation de la loi de programmation militaire : la CNIL fait part de sa position », CNIL, 20 décembre 2013.

[6] Cour européenne des droits de l’Homme, Uzun c/ Allemagne, op. cit.

[7] « Unique in the Crowd: The privacy bounds of human mobility », in Y.-A. de Montjoye, C. A. Hidalgo, M. Verleysen, V. Blondel, In Scientific Reports, Vol. 3, n° 1376, pp. 1-5 (mars 2013).

[8] Exposé des motifs, projet de loi relatif à la programmation militaire présenté par M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, Sénat, 2 août 2013.

[9] Patrick Calvar, directeur central du renseignement intérieur, audition devant la Commission des lois constitutionnelles et de la législation, Assemblée nationale, 30 octobre 2013.

[10] Bernard Barbier, directeur technique de la DGSE, Colloque de l’Association des Réservistes du Chiffre et de la Sécurité de l'Information (ARCSI), « Cryptologie et SSI de demain », 30 septembre 2010.

[11] Winston Maxwell, Christopher Wolf, « A Global Reality: Governmental Access to Data in the Cloud, A comparative analysis of ten international jurisdictions », A Hogan Lovells White Paper, 18 juillet 2012 : « As noted above, France's anti-terrorism laws have been characterized by some as tougher than the Patriot Act. »

[12] Winston Maxwell, « Systematic government access to private-sector data in France », International Data Privacy Law : « Post 11 September 2001 France enacted provisions to require telecommunications operators and providers of hosting services to retain significant amounts of traffic data and so called “identification data”, a requirement which implements relevant EU instruments, but tends to go beyond the retention of data required by EU law. »

[13] Rapport d’information sur l’évaluation du cadre juridique applicable aux services de renseignement, par Jean-Jacques Urvoas et Patrice Verchère, députés, 14 mai 2013.

[14] Pascal Junghans, Les Services de renseignement français, éd. Dantès, 2007.

 

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