Alors que les banques coopératives françaises s'étaient distinguées par une plus grande résistance que leurs homologues à capital-actions durant la phase de difficultés qui a touché le secteur bancaire dans les années 1990 (Gurtner et al., 2006), ce constat ne semble pas avoir prévalu durant la crise financière récente (2007-10). Entre-temps, ces banques coopératives ont été l'épicentre de restructurations qui les ont placées au cœur de groupes « sous contrôle coopératif » à vocation de banque universelle et présentant un degré d'hybridation important, au terme d'un processus de convergence (Ory et al., 2012) les rapprochant des groupes bancaires à forme de société anonyme (SA). D'ailleurs, il serait incorrect de parler aujourd'hui d'un modèle coopératif unique dans le secteur bancaire.
L'observation montre que dans les pays européens voisins, voire outre-Atlantique, quand les banques de forme coopérative (ou assimilées) existent de manière substantielle, leur périmètre d'activité, leur structure organisationnelle, voire leur mode de gouvernance diffèrent sensiblement (Ory et Lemzeri, 2012). Alors que certaines semblent encore assez fidèles au modèle originel, avec de nombreuses caisses locales indépendantes, à l’activité simple, d'autres, à l'image des banques françaises, sont intégrées à des groupes bancaires complexes, où les coopératives coexistent avec de nombreuses filiales SA, placées sous contrôle d’une entité cotée en Bourse.
La crise, avant son volet économique, a durement atteint le système bancaire durant son volet financier, entre 2007 et 2009 notamment, lors de l'éclatement puis de la diffusion de la « crise des subprime ». Depuis, à l'instar de la biodiversité dans le milieu animal ou végétal, la diversité des formes d'organisation et de propriété dans l'industrie bancaire a davantage été perçue comme un possible rempart contre le risque systémique. C'est en ce sens que les banques coopératives ont également leur raison d'être, indépendamment même du registre des valeurs dont elles se réclament.
Pourtant, ont-elles toutes fait preuve d'un même degré de résistance durant cette crise ? Ou existe-t-il une liaison entre cette résistance et leur degré d'hybridation et de convergence vers les groupes de forme SA ? Si tel était le cas, on attendrait de ce constat qu'il contribue à guider les dirigeants des groupes coopératifs, non seulement dans leur choix de stratégies et de modèle de développement, mais également dans leur action de lobbying auprès des instances politiques et de régulation ; pour mieux faire connaître le modèle coopératif. En effet, ce dernier ne saurait être parfaitement crédible et efficace au niveau européen s'il advenait que les banques coopératives fassent preuve d'une trop grande hétérogénéité de comportement en période de crise, eu égard à des degrés d'hybridation différent.
L'objet de cette synthèse de recherche est de contribuer à éclairer cette question : seule la démarche méthodologique, et non le détail statistique, sera exposée ici.
Pourquoi les banques coopératives seraient-elles plus résistantes en période de crise ?
Bien que ces termes soient parfois employés en tant que synonymes, il convient de différencier résistance et résilience à la crise. La résistance traduit la relative insensibilité d'une banque, c'est-à-dire le fait que son activité et sa solidité ne soient pas profondément remises en cause, alors que la résilience reflète sa réactivité et sa capacité à rebondir après une période de difficultés.
Si, dans les années 1980-90, une littérature essentiellement anglo-américaine laissait a priori douter du haut degré de résilience d'une entreprise de forme coopérative, en pointant son incapacité relative à réagir et à s'adapter aux modifications de plusieurs arguments justifient en revanche qu'une banque coopérative puisse faire preuve de davantage de résistance (Ory et Lemzeri, 2012 ; Lemzeri et al., 2013) :
- l'objet social d'une banque coopérative, comme le mode de gouvernance ou les pratiques managériales différentes, permet logiquement d'éviter une prise de risque excessive. L'indivisibilité des réserves favorise également la stabilité ;
- la dépendance d'une banque coopérative à l'égard des marchés financiers est moindre, et la contrainte d'exigence de rentabilité ou le dictat de performance à court terme s'en trouvent soulagés, d’où une moindre volatilité des résultats ;
- les modes de rémunération des dirigeants n'incluent pas ou peu de part variable indexée sur la valorisation de la banque par le marché financier; ce qui incite à moins de prise de risque ;
- l'asymétrie d'information, source de risque de contrepartie, est moindre pour une banque coopérative, grâce à une clientèle mieux connue et plus homogène. Le caractère dual de la gouvernance devrait par ailleurs réduire le risque de rationnement du crédit ;
- le plus grand maillage du territoire et le plus fort financement dédié à l'économie locale permettraient aux coopératives de mieux diversifier leur portefeuille de prêts et le risque (Amess, 2002).
Mesurer la résistance à la crise en tenant compte du degré d'hybridation
On attendrait de ces arguments qu'ils se soient traduits par une meilleure résistance des banques coopératives durant le cœur de la crise financière (2007-09).
Pour vérifier cette hypothèse, nous avons utilisé trois indicateurs :
- le premier peut s’interpréter comme une distance à la défaillance d’une banque : il s'agit du z-score (Laeven & Levine, 2008). Au numérateur, il est constitué du ratio de fonds propres auquel s'ajoute la rentabilité de l'actif bancaire ; le dénominateur est constitué par la volatilité de cet actif. Plus le z-score est élevé, plus la banque peut être considérée comme solide ;
- le deuxième rend compte de l'activité de la banque, et plus particulièrement de son soutien à l'économie, à travers l'offre de crédit (à l'exclusion des prêts interbancaires) ;
- le dernier indicateur mesure classiquement la performance financière : le RoE (return on equity).
Notons qu'ils ont été construits non pas pour chaque banque coopérative, mais pour l'entité groupe coopératif, avec des données consolidées, et/ou agrégées (base Bankscope) ; de même pour chacun des groupes bancaires de forme SA. Au total, 18 groupes coopératifs ont pu être comparés à 29 groupes à capital-actions, dans divers pays d'Europe et au Canada.
Comme précisé en introduction, le terme groupe renvoie à des acceptions très différentes suivant le degré d'hybridation du modèle coopératif. Pour mettre en évidence un éventuel lien avec la résistance à la crise, les groupes coopératifs ont été ventilés en trois catégories:
- les moins hybrides, où le terme groupe a une acception très lâche, en raison de la forte indépendance, du très faible degré d'intégration du réseau, de la simplicité des activités (banque de détail ou financements de petits projets) ;
- les plus hybrides, caractérisées par une organisation sous forme de groupe au sens plein, où en parallèle du réseau de banques coopératives existe un nombre important de filiales SA, une activité conséquente en corporate & investment banking, avec une tête de groupe de forme SA, et un véhicule coté en Bourse dont la part de flottant est importante ;
- la catégorie au degré d'hybridation intermédiaire regroupe des réseaux de banques coopératifs puissants, intégrés malgré le fort nombre de banques locales, pouvant loger au sein du groupe des filiales SA intervenant sur une gamme d'activité large, mais sans véhicule coté.
Les principaux résultats
Globalement, l'analyse valide plusieurs des hypothèses formulées.
En moyenne, le z-score des groupes bancaires coopératifs apparaissait significativement plus élevé avant le déclenchement de la crise en 2007, témoignant de leur solidité, assurée par une forte capitalisation, et par le rendement de leurs actifs. Cependant, ce constat est significativement et principalement dû aux groupes dont le degré d'hybridation est intermédiaire.
Il faut noter qu'au cœur de la crise, les groupes coopératifs ont globalement fait preuve de davantage de résistance sur cet indicateur, dont la variation à la baisse est significativement moindre que pour les groupes de forme SA.
Pourtant, il faut moduler à nouveau cette conclusion quand on tient compte du degré d'hybridation. Les groupes coopératifs les plus hybrides, dont le modèle a le plus convergé vers celui des groupes à capital-actions, ne s'avèrent pas significativement plus solides que ces derniers. La rémission offerte ensuite a permis aux groupes de forme SA de montrer leur forte capacité de résilience, mais qui ne s'est avéré significativement supérieure à celle des groupes coopératifs que pour les moins hybrides d'entre eux.
Pour l'indicateur de performance financière (le RoE), là encore, l'analyse statistique conforte les hypothèses. En moyenne, avant la crise, la rentabilité des fonds propres s'avérait significativement supérieure pour les groupes bancaires à capital-actions.
Cependant, les groupes coopératifs les plus hybrides se démarquent à nouveau, présentant eux aussi un haut niveau de RoE, non significativement différent de celui des banques SA. En revanche, si on inclut la période de crise dans l'analyse, le phénomène s'inverse : les groupes bancaires de forme SA (tout comme les groupes coopératifs les plus hybrides) perdent leur avantage comparatif et affichent un degré de résistance moindre que les autres groupes sous contrôle coopératif, pénalisés par la volatilité de leurs résultats. La résilience affichée par les banques à capital-actions n'a d'ailleurs pas été suffisante pour qu'elles retrouvent leur avantage comparatif à la fin de la période de rémission (2010).
De manière plus surprenante, les groupes coopératifs ne semblent pas avoir fait significativement mieux que ceux à capital-actions, si l'on observe la variation de l'indicateur de financement à l'économie. Ce constat est d'ailleurs vrai jusqu'à la fin 2010. Il faut néanmoins le moduler par le fait que les données disponibles n'ont pas permis d'identifier plus précisément d’autres indicateurs de rationnement du crédit éventuel.
Au final, que retenir ?
La crise financière récente a touché lourdement l'ensemble du système bancaire. Il est vrai que globalement, les banques coopératives ont pu mettre en avant leur meilleure résistance et les pertes limitées qu'elles ont subies, par comparaison à certains groupes à capital-actions. En ce sens, leur existence contribue à la diversité et à la stabilité du système financier.
Pourtant, la crise a aussi révélé que le mode de développement suivi par ces banques coopératives n'est pas neutre. Il semble qu'il y ait un point d'évolution optimal, au-delà duquel l'hybridation du modèle coopératif fait, par ricochet, peser des risques et a des conséquences sur l'ensemble des entités et parties prenantes du groupe, et non pas uniquement sur les filiales SA (Ory et al., 2012), à l'instar de la débâcle de Natixis et de ses conséquences sur les Banques Populaires et les Caisses d'Épargne, des pertes subies sur les dérivés par le groupe DZ-Bank ou de l'impact sur Crédit Agricole des pertes de sa filiale grecque, etc.
Notre étude illustre également que, durant la crise, les groupes coopératifs les plus éloignés du modèle originel ont significativement présenté de fortes similitudes avec les groupes relevant du modèle dominant dans le secteur bancaire, celui de la banque à capital-actions.