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Emmanuel Macron veut relancer l’Europe : « il faut imaginer Sisyphe heureux »

La portée de l’élection d’Emmanuel Macron dépasse de loin les limites de l’Hexagone. Le nouveau président français, allié à Angela Merkel, est en mesure de relancer l’intégration européenne. Mais, tel Sisyphe, il aura la tâche rude. Si les chantiers de l’Union bancaire ou du budget de la zone euro risquent d’attendre, celui de l’Union des marchés de capitaux devrait en revanche progresser rapidement.

Sisyphe

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°813

Zone euro, union bancaire… Qu’attendre de l’ère Macron ?

Dans l’enceinte de la Sorbonne, le 26 septembre 2017, Emmanuel Macron, exposant ses idées pour l’Europe, voulait « imaginer Sisyphe heureux [1]». Dans quel contexte ce discours déterminé et optimiste intervient-il ? Sur le plan économique, la conjoncture conforte son ambition. En effet, une reprise cyclique robuste est en cours au sein de la zone euro. L’Europe bénéficie en outre de la resynchronisation du cycle mondial qui est venue revigorer le commerce international. Dans ces conditions, l’arrivée d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, et la réélection d’Angela Merkel en Allemagne ouvrent la porte à des réformes structurelles, politiques et institutionnelles au sein de la zone. Il ne faut néanmoins pas s’attendre à un quelconque bouleversement à court terme en ces domaines. Leur action politique s’inscrira dans la durée. Le chemin sera long, mais la détermination du Président Macron est farouche et son ardeur intacte [2].

La reprise est là, mais aussi les défis de moyen terme

Dans la zone euro, plus de 6 millions de nouveaux emplois ont été créés depuis 2013. Au cours de la même période, le taux de chômage a chuté à 9,2 % (à partir d’un pic supérieur à 12 %). Le taux de chômage des jeunes est passé de près de 24 % à environ 19 % (encore environ 4 points de pourcentage plus élevé qu'au début de la crise en 2007). Les marchés du travail se sont également repris dans les pays périphériques : en Espagne, par exemple, le taux de chômage est tombé à un plus bas de huit ans et le chômage des jeunes diminue également. Le taux d’emploi dans la zone euro est en définitive désormais supérieur au taux d’emploi aux États-Unis et les salaires commencent à montrer quelques signes d’accélération.

Les principaux déséquilibres macroéconomiques créés avant et pendant la crise sont résorbés ou en voie de l’être. Les déficits budgétaires ont nettement diminué grâce à la baisse des charges d’intérêt et aux efforts d'assainissement budgétaire. Le ratio dette/PIB de la zone euro s'est également stabilisé et se situe maintenant autour de 90 % du PIB, soit en deçà de son niveau aux États-Unis ou au Royaume-Uni. L'excédent du compte courant est proche d'un niveau record de 3 % du PIB, tandis que le Royaume-Uni et les États-Unis sont en déficit. Les déséquilibres extérieurs insoutenables dans les économies périphériques ont disparu grâce aux gains de compétitivité.

Des conditions monétaires toujours favorables

La zone euro continue par ailleurs de bénéficier de conditions monétaires très accommodantes. Grâce à l’action de la BCE, les rendements des obligations souveraines ont diminué et les taux d'intérêt sur les crédits bancaires accordés aux PME ont convergé au sein de la zone. La reprise générale du crédit bancaire au secteur privé est de bon augure pour la reprise. L'inflation est faible et devrait rester contenue, ce qui donne des marges de manœuvre à la BCE pour normaliser sa politique monétaire à un rythme très graduel. Dans ces conditions, il y a de grandes chances pour que les économies de la zone euro connaissent encore plusieurs années de croissance au-dessus du potentiel et donc que l’emploi continue de progresser.

Ces tendances très encourageantes ne doivent pas nous faire oublier les défis auxquels l’Europe est confrontée, comme les niveaux élevés de dette publique et privée, la faible croissance de la productivité et la pénurie d'investissements à long terme. Car le potentiel de croissance de la zone euro est amoindri en raison d’une démographie défavorable et de gains de productivité affaiblis. Ce qui signifie qu’une fois passé le rattrapage cyclique en cours, la croissance se stabilisera sur son potentiel qui est de l’ordre de 1 % l’an en moyenne en zone euro, soit un niveau insuffisant pour relever les défis structurels de moyen terme (dettes élevées, financement des retraites, etc.). Les réformes structurelles (marché du travail et des biens et services) sont nécessaires, mais sans doute pas suffisantes, pour accroître durablement la compétitivité et la productivité.

Épargne et besoin de financement

Le large excédent du compte courant de la zone euro résulte principalement de la faiblesse de l'investissement et reflète ainsi un excès d'épargne de la zone. La combinaison de besoins d’investissement et d’un large excédent d’épargne n’est pas un signe de bonne santé pour la zone euro. Le financement intra-européen est insuffisant. On observe des excédents de compte courant partout, sauf en France. Mais ces excédents reflètent différentes réalités : excès d'épargne dans les pays du Nord de la zone euro (Allemagne et Pays-Bas notamment) et manque d'investissements dans les pays du Sud. La zone euro se révèle encore incapable de mobiliser les excédents réalisés au Nord pour financer les besoins d’investissement au Sud. Le risque perçu est encore trop élevé, ce qui dissuade les investissements transfrontaliers au sein de la zone. À l’avenir, la capacité à affecter le surplus d’épargne de la zone à l'investissement productif sera cruciale pour financer l'investissement et l'innovation technologique. Les entreprises qui développent de nouvelles technologies ne doivent pas voir leur développement limité par un cadre réglementaire inadéquat ou une insuffisance de capital.

Macron change la donne

Les défis pourront être relevés, car la « donne politique » dans la zone euro a radicalement changé depuis l’élection d’Emmanuel Macron.

Il est trop tôt pour dessiner ce que seront la zone euro et l’Union européenne (UE) d’ici 5 ans. De nombreuses options sont sur la table. Il appartient désormais aux gouvernements de faire des choix. Plusieurs points méritent néanmoins d’être soulignés.

  • Macron rassure. L’élection d’Emmanuel Macron est un événement qui dépasse de loin le cadre de la seule politique française. Son arrivée au pouvoir a considérablement apaisé les craintes de crise politique en zone euro. On l’observe d’une part dans les mesures d’incertitude politique qui ont chuté depuis lors en Europe et d’autre part, dans les entrées de capitaux dans la zone euro au titre des actions, qui attestent d’un repositionnement des investisseurs étrangers (hors zone euro) sur les marchés d’actions de la zone, ou encore dans le renforcement de l’euro depuis le printemps.
  • Cohésion de l’UE. D’une certaine façon le Brexit et l’élection de Donald Trump renforcent la cohésion de l’UE : ces deux événements contraignent de facto les pays du cœur de l’UE à s’entendre, soit pour défendre le modèle de l’UE (face au Royaume-Uni), soit pour assurer leur sécurité face à une Amérique devenue plus isolationniste. Rappelons que la France et l’Allemagne représentent plus de la moitié du PIB de la zone euro et que le PIB de la zone euro constitue plus de 85 % du PIB de l’UE. Le couple franco-allemand sera donc le pivot central autour duquel l’avenir de l’Europe va se construire.
  • Union des marchés de capitaux (UMC). Sur le plan financier, il est clair que l’Union bancaire est loin de voir le jour. En revanche, il n’y a pas d’obstacle pour achever l’UMC, déjà bien avancée par ailleurs : le sujet est beaucoup moins controversé dans la mesure où il s’agit avant tout d’améliorer le fonctionnement du marché des capitaux et l’allocation de l’épargne au sein de l’Europe. Tout ce qui va dans le sens de la diversification des sources de financement des entreprises (désintermédiation) et du développement des mécanismes de partage des risques fondés sur le marché sera promu.
  • Renforcer l’intégration européenne. Les résultats des élections allemandes montrent que le vote contestataire progresse partout en Europe, y compris dans une économie au plein-emploi comme l’Allemagne. Des deux côtés du Rhin, les gouvernements devront s’attacher à dessiner des perspectives qui dépassent le seul cadre des réformes structurelles ou de l’intégration financière. Emmanuel Macron et Angel Merkel partagent l’idée que l’Europe est avant tout un projet politique et qu’elle souffre d’un déficit de démocratie [3]. Et ils savent qu’ils ont une opportunité historique pour renforcer l’intégration européenne, voire pour réformer les institutions afin de créer un marché unique plus simple et plus protecteur. Les deux chefs de l’exécutif ont aussi compris que l’action politique doit s’inscrire dans la durée et qu’une Europe à plusieurs vitesses sera inévitable pour progresser [4] (la Commission européenne le reconnaît aussi).
  • Pas d’intégration budgétaire plus poussée à court terme. Les récentes propositions d’Emmanuel Macron sont diversement accueillies à Berlin. Sans surprise, de nombreux Allemands sont rétifs à l’idée d’un budget européen car ils y voient la volonté déguisée de glisser vers un modèle fédéraliste de mutualisation des dettes. Il s’agit sans doute d’une ligne rouge pour la prochaine coalition gouvernementale en Allemagne [5]. La perspective d’une intégration budgétaire plus poussée reste lointaine. Les gouvernements vont probablement privilégier les dossiers qui permettront de renforcer la cohésion et la résilience de la zone euro, sans mettre en place des mécanismes susceptibles de léser les contribuables en cas de crise. Il est donc probable que dans un premier temps l’Europe progresse sur les dossiers les moins sujets à controverse (défense, police aux frontières, coopération des services de sécurité, environnement, éducation). Sur tous ces dossiers, une vision commune peut voir le jour, suivie d’actions qui permettront de gagner en efficacité et de diminuer les coûts. Hautement symboliques pour les Européens, les progrès réalisés dans ces domaines renforceraient la cohésion de l’Europe. Ce qui est un objectif partagé avant les élections européennes de 2019.

Enfin, signalons que l’annonce du départ de Schäuble du ministère des finances allemand ouvre la voie à un recours accru au budget en Allemagne pour financer la rénovation des infrastructures ou la transition énergétique. Il va sans dire que tout effort en la matière sera particulièrement apprécié par les Européens en raison de l’importance de l’excédent commercial allemand, perçu comme un excès d’épargne pathologique. Des initiatives franco-allemandes en matière d’investissement public (dans les domaines aussi divers que ceux de la recherche, de l’économie numérique, de la transition énergétique ou encore de la défense) pourraient voir le jour dès 2018 [6].

 

[1] Emmanuel Macron a sans doute cherché à exprimer, pour la construction européenne, la même détermination joyeuse que celle décrite par Albert Camus pour les tâches les plus rudes : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

[2] « […] les 70 années que nous venons de vivre ne sont pas le fruit du hasard mais d’une volonté inflexible ancrée dans un optimisme sans partage » (discours du 26 septembre).

[3] « Souveraineté, unité et démocratie sont, pour l’Europe, indissociables. […] C’est ce triptyque […] que nous devons porter », ibid.

[4] « Aucun pays ne doit pouvoir bloquer ceux qui veulent avancer plus vite ou plus loin », ibid.

[5] « L’indicible allemand, c’est le transfert de financement », ibid.

[6] « Nous pouvons donner une impulsion franco-allemande décisive et concrète. Pourquoi ne pas commencer ensemble l’Agence de l’innovation de rupture, lancer un programme commun d’intelligence artificielle qui ferait de l’Europe le moteur de la croissance mondiale ? », ibid.

 

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