Cet article appartient au dossier : Europe des paiements : vers SEPA et au-delà.

Traitement des flux

Les usines de paiement : des hubs de services

Le premier objectif des usines de paiement est ​d’atteindre une masse suffisante de transactions pour réduire le coût de leur traitement. Pour rentabiliser durablement les investissements, elles doivent désormais chercher à construire des services de masse ​« sur mesure », comme le font d’autres secteurs industriels, et à exploiter les données de plus en plus nombreuses qui accompagnent ces paiements.

L'auteur

  • Bernard Ramé
    • Directeur Business Line « Payments & Cards »
      Sopra Banking Software

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°313

L’Europe des paiements : vers SEPA et au-delà

Les années 2005 à 2010 ont vu l’émergence d’usines de paiement dans la plupart des grands groupes bancaires, motivée par la volonté de réduire le coût unitaire de traitement des paiements grâce à une massification. Leur construction a été accélérée par la nécessité de s’adapter à de nouvelles réglementations (SEPA, PCI-DSS…) et favorisé par les évolutions technologiques. Les modèles et les stratégies poursuivies ne sont néanmoins pas uniformes. Toutes partagent cependant l’ambition d’être à la fois industrielles et agiles. Cinq ans plus tard, il est temps de tirer un premier bilan et de s’interroger sur les nécessaires adaptations des modèles.

Plusieurs modèles pour différentes stratégies

Les usines de paiement se différencient entre elles d’abord par leur couverture. Selon le cas, elles traitent les flux monétiques, ceux relatifs aux virements et prélèvements, ou l’ensemble des flux.

Tous les systèmes informatiques de traitement des paiements distinguent trois grands ensembles qui correspondent aux maillons de la chaîne de valeur sur lesquels les banques sont positionnées :

  • le premier concerne les échanges entre les clients et les banques à travers l’acquisition et la restitution des flux ;
  • le second est centré sur l’exécution des paiements et leur imputation ;
  • le troisième assure le raccordement aux systèmes interbancaires pour acheminer les paiements et effectuer leur règlement.

Pour ces dernières fonctions, des plates-formes ont été mises en place depuis longtemps pour concentrer les flux à échanger avec les autres banques, aussi bien au sein des groupes mutualistes autour de « plates-formes d’échange nationales » qui centralisent les flux de l’ensemble de leurs établissements régionaux que dans les grands établissements, qui représentent des sous-participants dans les systèmes d’échange. La concentration des paiements n’est donc pas totalement nouvelle. Mais si certaines usines se sont limité à moderniser ces plates-formes d’échanges interbancaires, d’autres en ont élargi le champ, en amont et en aval.

Au-delà de leur couverture, les usines de paiement varient aussi par les banques qu’elles hébergent. Certaines usines sont dédiées à une banque et ont alors eu pour principal objectif de remplacer les nombreux silos, qui avaient été créés par moyen de paiement et par canal ; la nécessité d’adapter leur système d’information pour être en capacité de gérer les instruments de paiement SEPA en a alors été l’occasion. D’autres usines regroupent tous les établissements d’un même groupe bancaire. D’autres encore résultent d’une mutualisation de moyens entre plusieurs banques, éventuellement traduite sous la forme d’une joint-venture. Certaines enfin ont pour ambition de commercialiser leurs services à d’autres établissements.

Dernière différence : si certaines usines n’hébergent que des établissements français, d’autres opèrent également pour des établissements étrangers, même si ce ne sont pour l’instant que des filiales de banques françaises ou des filiales françaises de banques étrangères.

La construction des usines a nécessité des investissements assez lourds, qu’il reste encore à rentabiliser, mais grâce aux volumes atteints, elles ont déjà réduit de manière significative le coût unitaire d’exploitation. Le groupe Crédit Agricole dénombre 8 milliards d’opérations traitées par ses usines de paiement, tous instruments de paiement confondus. De son côté, Transactis, joint-venture créée entre le groupe Société Générale et la Banque Postale pour la monétique, a traité l’an dernier 2,15 milliards d’opérations supportées par 26 millions de cartes et estime que la mutualisation des moyens et la massification des volumes permettent de partager les investissements et réduire les coûts.

Vers du « sur-mesure de masse »

Si les volumes traités permettent assurément une diminution des coûts unitaires à l’opération, apporter une différenciation à travers des services à forte valeur ajoutée et réduire le temps de mise en marché de ces services sont également des objectifs inscrits dans les cahiers des charges des usines de paiement. Concilier ces objectifs avec la massification et l’industrialisation reste cependant un défi. Mais ce n’est pas impossible pour autant. Ainsi, Transactis s’est équipé d’une solution progicielle qui lui permet d’améliorer le temps de mise sur le marché des nouveaux produits cartes et le lancement de nouveaux services, comme la post-personnalisation. Celle-ci consiste, par exemple, à activer/désactiver la fonction de paiement sans contact sur une carte en circulation.

La captation des flux de paiement des grands remettants est un enjeu important pour les banques : «Payments are the gateway for other business» Conserver ou gagner des parts de marché nécessite que les banques puissent répondre aux exigences des appels d’offres que ces remettants émettent régulièrement. Or, une banque ne peut vendre que les services que son usine sait produire.

Les problématiques auxquelles une usine de paiement doit répondre sont alors nombreuses. Comment introduire du sur-mesure dans du standard ? Comment intégrer des services concurrentiels dans une usine partagée ? Comment intégrer rapidement des nouveaux services dans des plates-formes complexes ? Comment mettre en place des nouveaux services dédiés à une banque sans risque d’effet de bord ou de détérioration de la qualité de production pour les autres établissements ? Comment garantir aux établissements hébergés par l’usine que la recherche de nouveaux clients ne se fera pas à leurs dépens ?

À cela, il faut ajouter la recherche d’une bonne articulation entre une automatisation maximale pour traiter de bout-en-bout les paiements et la nécessité de renforcer la sécurisation, compte tenu de l’augmentation importante de la fraude constatée par toutes les banques. Ce besoin de sécurisation conduit à accroître les contrôles et à interrompre le processus automatique dès qu’il y a un risque. Même si elles changent, les fonctions de back-office ne disparaissent pas avec les usines.

Face à toutes ces questions, des éléments de réponse existent. L’urbanisation des systèmes, le découpage en couches, l’architecture orientée services y contribuent… croire à leur effet magique serait néanmoins naïf.

Avec la mise en place des usines de paiement, les banques se sont inspirées des concepts de l’industrie manufacturière ; le véritable challenge est alors d’en adopter le meilleur modèle. Dans la fabrication des biens matériels, l’époque où des chaînes de production produisaient des produits uniformes est révolue depuis maintenant de nombreuses années. Grâce aux nouvelles technologies, les usines modernes réconcilient la standardisation et la personnalisation, les chaînes de production allient automatisation robotisée et finition basée sur un savoir-faire manuel ; le « sur-mesure de masse » est devenu la cible. À l’époque où certains annoncent l’ère de l’industrie « servicielle », les usines de paiement ne doivent pas se tromper d’époque en se limitant à l’effet de masse, mais évoluer vers de véritables « hubs de services ».

Le challenge des datas

La maîtrise et l’utilisation des données sont au cœur de la problématique à laquelle sont confrontées les usines de paiement. La quantité d’informations associées à un paiement est devenue de plus en plus importante, l’adoption de XML a rendu possible le transport de nouvelles informations mais a alourdi chaque opération et génère souvent de multiples transformations ; de plus, le découplage nécessaire entre les couches fonctionnelles conduit encore souvent à multiplier les occurrences de stockage d’un même paiement, au risque de ralentir ou d’engorger les traitements des paiements…

Dans le même temps, les informations portées par les paiements ou qui leur sont associées constituent une richesse insuffisamment exploitée aujourd’hui, qu’il s’agisse de restituer aux clients une qualité d’information mieux adaptée à leurs besoins, d’analyser leurs comportements ou de réduire les risques. Les technologies telles que les bases de données XML ou le big-data ont considérablement évolué en quelques années, rendant aujourd’hui possible ce qui ne l’était sans doute pas lorsque les usines de paiement ont vu le jour.

Sopra Banking Software travaille ainsi actuellement sur des payment warehouses. En mesure de capturer les flux à différentes étapes du cycle d’un paiement, et a priori le plus en amont possible, ces warehouses visent à stocker les ordres et avis de paiement et leurs supports sous forme d’objets de paiement constitués des données des paiements et de tous les événements et documents associés, dans un format canonique XML. Ils mettent à disposition de tous ceux qui en ont besoin les données utiles – et uniquement celles-ci –, en les diffusant selon plusieurs protocoles, et disposent d’un ensemble de services de mise à jour. Un payment warehouse peut alors être en capacité d’alimenter le cas échéant plusieurs dépôts de données – des payment data stores – spécialisés pour l’exécution des paiements ou pour des services de « finition ». Un même payment warehouse peut aussi être partagé entre des banques et des grands corporates. S’ils sont acquis à la source, les paiements relèveront d’abord de la responsabilité de l’entreprise avant de passer sous le contrôle de la banque.

Un retour sur investissement

Réglementation, coûts, évolutions technologiques, rupture des usages… l’industrie des paiements est confrontée à des changements sans précédent qui impactent l’ensemble de la chaîne de valeur. Ces transformations rendent nécessaires et accélèrent la construction d’usines de paiement. Les usines opérationnelles à ce jour en France n’ont pas encore atteint la taille qu’elles ont dans d’autres pays. L’augmentation des volumes qu’elles traitent reste donc d’actualité. Mais la massification ne peut être le seul objectif : un paiement est d’abord une transaction entre un payeur et un payé et que c’est dans la satisfaction des clients, à travers les services qu’elles offrent autour des paiements, que les banques trouveront leur retour sur investissement.

 

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