Prospective

Réhabiliter la BFI

Créé le

03.01.2020

Excessivement critiquée depuis la crise de 2008-2009, la BFI a en réalité un rôle utile dans l’économie et au sein des banques globales. Pour un investisseur en dette bancaire, l’effet de diversification qu’apporte une BFI est positif. Le Brexit et l’élaboration de l’Union des marchés de capitaux pourraient conduire la sphère politique européenne à prendre conscience du rôle crucial des BFI et à favoriser le retour en grâce de cette activité.

 

La BFI reste un métier à part dans le monde bancaire : les produits et les risques sont différents, la réglementation est spécifique… jusqu’aux rémunérations qui sont totalement déconnectées du reste de la banque. Il ne reste aujourd’hui plus qu’une poignée de banques européennes qui ont choisi de maintenir une activité de BFI globale, multiproduits et sur plusieurs continents. La BFI serait-elle devenue un boulet que traînent certains établissements devenus trop gros ?

À première vue, le sujet est rapidement clos. Là où certaines banques de détail réussissent à afficher des ROE nettement supérieurs à 10 %, voire 15 %, les BFI cherchent péniblement, depuis plusieurs années, à atteindre le seuil de 10 %. Parmi les plus grosses d’entre elles, on trouve même Deutsche Bank, dont la rentabilité reste négative, plan de restructuration après plan de restructuration. Et parmi celles qui semblent réussir le mieux, on a le sentiment que c’est l’hyperspécialisation qui fonctionne (par exemple financements d’infrastructure ou produits dérivés actions). Pour les analystes qui vivent dans le monde d’Excel, où une restructuration se réalise en effaçant quelques cellules, il est facile de conclure qu’une sortie de la BFI augmenterait la valeur de pas mal de banques européennes…

Comment en est-on arrivé là ? Plus que la crise elle-même, c’est une combinaison d’évolutions structurelles profondes et simultanées qui ont plongé la BFI dans la tourmente. On peut citer les amendes en série – pour toutes sortes de dysfonctionnements ou d’infractions – qui ont eu pour conséquence l’inflation vertigineuse des coûts de conformité et la diminution du capital excédentaire. Cette attrition, combinée à des exigences de fonds propres renforcées, a par ailleurs empêché certaines BFI de procéder aux restructurations coûteuses mais nécessaires que d’autres (en Suisse ou aux États-Unis par exemple) ont pu mener. Enfin, les évolutions réglementaires n’ont pas simplement eu un effet quantitatif sur les fonds propres, elles ont parfois bouleversé l’intérêt économique même de certaines activités. Par exemple, pour comprendre pourquoi le marché des CDS « single name » [1] est en déshérence totale, il ne faut pas chercher plus loin que la combinaison du Fundamental Review of the Trading Book (FRTB) et des évolutions récentes du calcul de la VaR [2] (au sens large).

Du point de vue de l’investisseur, cependant, les choses sont-elles si simples ? En particulier du point de l’investisseur en dette bancaire, qui est plus intéressé par la stabilité et la solidité de l’émetteur que par une rentabilité stratosphérique ?

Une valeur de diversification

On ne le dira jamais assez, l’intérêt principal de la BFI, et ce qui a fait la gloire des banques françaises pendant de très nombreuses années, est sa valeur de diversification. Plus encore que la gestion d’actifs, la BFI peut être rentable quand l’économie et les marchés sont volatils. Elle peut même être rentable quand les marchés s’écroulent ou que l’économie est en récession. Et dans les meilleures années, elle peut offrir des rendements que la banque de détail, plus stable, n’offrira jamais.

Par ailleurs, on a grandement exagéré le risque de la BFI. Dans les faits, les cas de pertes abyssales pendant la crise n’ont presque jamais été observés dans la BFI. Certes, elles l’ont été chez les clients des BFI qui n’ont pas compris ce qu’ils achetaient (crise des subprime, par exemple dans certaines banques allemandes). Mais des pertes du même ordre ont été observées sur les marchés immobiliers aux valeurs absurdes (Espagne, Irlande) ou encore sur des prêts PME en déconfiture (Italie), lorsque le souverain lui-même était en défaut (Grèce). Malgré tout, la sagesse populaire continue d’accuser des banques comme Goldman Sachs d’avoir tiré avantage de la crise pour s’enrichir… puis de s’appuyer sur la crise pour expliquer doctement que ce métier est extraordinairement risqué ! Certains veulent à toute force séparer la BFI de la banque de détail pour mieux isoler les risques – je ne suis pas certain de savoir qui l’on protège de qui.

Encore une fois, la réalité est tout autre : à l’exception de quelques accidents dus à des risques mal maîtrisés ou mal compris, et souvent par des acteurs de second rang, l’activité de BFI porte un risque modéré. La VaR (c’est-à-dire le risque de marché) d’une grande banque de BFI est faible, comparée à celle d’un fonds d’investissement banal, même de taille moyenne.

L’expertise des banquiers d’investissement

On peut également citer les synergies offertes par ces métiers : il ne s’agit pas seulement de synergies commerciales, d’offrir aux clients de la banque de détail des produits plus sophistiqués, il s’agit également de synergies de risques. L’expertise des banquiers d’investissement – que ce soient les économistes de marché, les analystes, ou même simplement les traders spécialistes des décisions de la Fed ou de la BCE – constitue une source d’informations précieuses pour un management bancaire qui doit naviguer dans un océan de complexité. Au risque d’être caricatural, les banques de détail qui ont le plus souffert dans la crise n’étaient généralement pas celles qui faisaient partie d’un groupe global – malgré tous ses déboires, le sort de Deutsche Bank est infiniment plus enviable que celui de West LB !

A cela doivent s’ajouter des considérations de politique économique. Même si celles-ci ne sont pas vraiment le problème de l’actionnaire ou de l’investisseur en dette, on ne peut évidemment pas les écarter d’un revers de manche. Les BFI sont nécessaires lorsque de grandes manœuvres capitalistiques interviennent dans des secteurs sensibles de l’économie ou lorsqu’une grande entreprise nationale est en difficulté et doit avoir recours à d’importants financements dans l’urgence – comme on a pu le voir dans le passé en France avec France Télécom ou Alstom.

Si elles sont indispensables, les BFI ne peuvent pas durablement rester aussi peu rentables – la pression des actionnaires ou même des superviseurs, de plus en plus inquiet de la faible rentabilité du secteur bancaire, deviendrait trop forte.

Les grandes BFI ayant choisi de conserver une empreinte globale ont fait un pari : que les chocs structurels seraient les mêmes pour tous et, qu’une fois passés, les « survivants » deviendraient encore plus rentables dans un environnement compétitif réduit. Sur le papier, la stratégie semble sensée, mais elle a fortement sous-estimé le facteur temps : les évolutions réglementaires se sont succédé à un rythme effréné, Bâle 2,5 a été remplacé par Bâle III auquel est ajouté Bâle IV. Il en va de même pour les incessantes difficultés liées à la conformité : après le scandale des subprime sont arrivés les problèmes de blanchiment ou de manipulation de marché (Libor, etc.).

Mais il n’y a pas de fatalité. Une stratégie a fonctionné par le passé et peut continuer à porter des fruits : la réduction du périmètre d’activité, en le concentrant sur des métiers où la banque occupe une réelle place de leader, et le développement de services auxiliaires, comme la gestion d’actifs ou les services aux investisseurs, peu gourmands en fonds propres.

Fin de l’inflation réglementaire

Même une stratégie plus ambitieuse pourrait enfin fonctionner. Ainsi, la litanie des contentieux énumérée dans le rapport annuel de Deutsche Bank reste longue, mais elle diminue. Plus important, la BCE a récemment envoyé des signaux très forts sur la fin de l’inflation réglementaire : les détails du vote de Bâle IV au niveau européen (notamment sur le FRTB) et la mise en application des nouvelles règles sur le Pilier 2 [3] vont dans le sens de la réduction de la pression réglementaire.

Le pouvoir politique pourrait, lui aussi, enfin saisir les enjeux. Favoriser le retour en grâce de la BFI, ce n’est pas nécessairement aider des banquiers surpayés ; c’est aussi mettre fin aux incessantes réductions d’effectifs dans les banques, redonner une place à la finance européenne face à l’hégémonie américaine, ou même disposer d’acteurs capables de financer les besoins majeurs de la transition énergétique. Deux catalyseurs pourraient accélérer ce mouvement : le Brexit, avec le risque d’un marché largement dérégulé à nos portes, et l’Union des marchés de capitaux, seule capable d’enfin réduire la part des banques dans le financement de l’économie européenne et donc d’accroître celle des marchés, donc l’importance des BFI. Ce rééquilibrage entre financements de marché et financements bancaires constituerait sans doute un moteur important de la réduction du risque systémique, ce à quoi les investisseurs ne peuvent pas être insensibles !

 

1 Un CDS (Credit Default Swap) est « single name » lorsqu’il ne passe pas par une entité ad hoc (Special Purpose Vehicle – SPV).
2 La Value at Risk permet de mesurer le risque.
3 Le calcul des exigences de fonds propres dues au titre du pilier 2 va donner lieu à un assouplissement.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº387
Notes :
1 Un CDS (Credit Default Swap) est « single name » lorsqu’il ne passe pas par une entité ad hoc (Special Purpose Vehicle – SPV).
2 La Value at Risk permet de mesurer le risque.
3 Le calcul des exigences de fonds propres dues au titre du pilier 2 va donner lieu à un assouplissement.