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Pourquoi les cryptomonnaies ne vont pas disparaître

En dépit de cours très volatils, le bitcoin et autres cryptomonnaies semblent conserver un intérêt, notamment dans les pays émergents, dont la monnaie n’est pas perçue comme une réserve de valeur très fiable.

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°834

Très petites entreprises: les banques sont-elles à la hauteur ?

C’est en décembre 2017 que la fièvre du bitcoin a touché son paroxysme. Sur la totalité de l’année, le cours de la plus célèbre des cryptomonnaies était multiplié par 14 face au dollar, avant de s’effondrer de 73 % en 2018.

Le millésime 2019 serait-il celui de l’effondrement final ? C’est en réalité tout l’inverse qu’on observe depuis quelques semaines. Après avoir stagné au premier trimestre, le bitcoin est reparti à la hausse en avril et a plus que doublé depuis le début de l’année. Voilà qui semble contre-intuitif : le bitcoin ne semble pas avoir perdu de son attrait, mais ne fait plus aujourd'hui les gros titres que lorsqu'une fraude lui étant liée est mise au jour.

Une convergence entre finance alternative et finance traditionnelle

Si l'effet de mode est retombé, les cryptomonnaies continuent d’attirer l’intérêt des institutionnels de la finance. Rien qu’en Suisse, plus d’une centaine de projets liés aux crypto-actifs ont été lancés en 2018, année au cours de laquelle on a constaté une envolée du nombre d’emplois dans le secteur, malgré le repli des cours. On constate aussi une convergence entre cette finance alternative et la finance traditionnelle, deux mondes qui se sont longtemps regardés de loin. Lorsqu’un financier de premier plan comme Jeffrey Sprecher, P-DG d’Intercontinental Exchange, notamment propriétaire de la Bourse de New York (New York Stock Exchange), estime que les crypto-actifs sont « là pour durer », voici qui donne une sérieuse crédibilité au secteur. Et ce d’autant plus qu’Intercontinental Exchange a joint les actes à la parole en lançant la plateforme Bakkt, qui se veut un environnement régulé pour échanger des crypto-actifs et va lancer le 20 juillet 2019 ses premiers contrats à terme libellés en bitcoins et cotés sur le marché ICE Futures US. La société mise sur la crédibilité que lui apportent ses actionnaires : Intercontinental Exchange, mais aussi le Boston Consulting Group, Microsoft ou… la chaîne de cafés Starbucks. Ce dernier nom peut surprendre, dans la mesure où l’usage du bitcoin comme monnaie de tous les jours – pour payer son café, par exemple – ne semble pas vraiment s’imposer. Par exemple, l’offre lancée en France en début d’année et permettant d’acheter des bitcoins dans les bureaux de tabac semble avoir fait long feu : il est vrai qu’elle était assortie de frais de transaction prohibitifs, qui n’auraient pas manqué de faire scandale si une telle offre avait été proposée par une banque ! Mais il faut peut-être se souvenir ici des efforts consentis par Starbucks pour devenir une marque globale, notamment en cherchant sa croissance future dans les pays émergents. S’il pourrait être contrarié dans ses projets par la guerre commerciale sino-américaine, le groupe affiche ainsi la volonté d’ouvrir 600 nouveaux points de vente par an en Chine, sur le double constat que la consommation de café des Chinois ne peut que croître, étant 300 fois inférieure à celle d’un Américain moyen, et que la classe moyenne chinoise progresse très rapidement : ses effectifs devraient doubler entre 2018 et 2022.

Une réserve de valeur pour les pays émergents

Quel rapport avec le bitcoin et les cryptomonnaies ? Tout simplement le fait que les consommateurs émergents ont sans doute une psychologie bien différente de ceux des pays développés, en particulier sur un point. Vue d’Europe ou des États-Unis, la notion de monnaie, nationale ou supranationale, est assez bien établie : il s’agit d’une réserve de valeur fiable, c’est-à-dire qu’on sait que le dollar ou l’euro qu’on a en poche aura demain, ou même dans un an, à peu près la même valeur qu’aujourd’hui. L’inflation très faible qui caractérise l’environnement actuel – la Banque Centrale Européenne peinant même à la faire remonter vers son objectif de 2 % – ne fait que renforcer cette confiance dans la valeur de la monnaie. Il en va tout autrement dans les pays émergents, dont les devises sont beaucoup plus volatiles et souffrent parfois de pics d’inflation dévastateurs. L’exemple récent de la crise en Argentine est parlant : la crise monétaire vécue par les pays en 2018 s’est traduite par une inflation de 47,6 % l’an dernier et par une baisse de moitié de la valeur du peso par rapport au dollar sur l’année 2018. En parallèle, on a atteint début juin 2019 un record de volume dans les échanges entre bitcoins et pesos argentins, avec près de 14 millions de dollars en une semaine, à comparer à un plus haut enregistré de 6 millions de dollars sur la semaine la plus active de 2017, au plus fort de la « hype » médiatique du bitcoin : un signe clair du fait que les Argentins ont cherché une réserve de valeur plus fiable que leur propre devise. Ils ne sont pas les seuls. Si on voit effectivement que les échanges en bitcoins ont nettement reflué depuis fin 2017 dans des pays développés comme la Suisse, le Royaume-Uni ou même les États-Unis, ils ont au contraire continué à progresser au Chili, en Colombie ou au Kazakhstan, entre autres. Ce n'est donc sans doute pas par hasard si la solution développée par Avaloq et son partenaire Metaco, qui permet de gérer sur une interface unique des portefeuilles intégrant des actifs traditionnels et des crypto-actifs, a su séduire Gazprombank (Switzerland) Ltd, une banque certes régulée en Suisse mais à capitaux 100 % russes.

On peut faire le parallèle avec le développement des paiements sur mobile : c’est au Kenya, où 73 % des plus de 15 ans disposent d’un compte sur mobile, qu’il a été le plus spectaculaire, précisément parce qu’il venait combler un manque, dans un pays où seuls 6 % des habitants disposent d’une carte de crédit.

Vers une hausse de la demande

De la même manière, si le consommateur occidental n’a pas un besoin évident d’outils tels que le bitcoin, mis à part pour des raisons spéculatives, ils peuvent apparaître bien plus attrayants pour le consommateur émergent soucieux de stocker ses économies. Or, d’après la Banque Mondiale, si les effectifs de la classe moyenne devraient rester stables en Amérique du Nord et en Europe entre 2009 et 2030, à environ un milliard d’individus, elle va être dans le même temps multipliée par plus de six dans la zone Asie-Pacifique, pour atteindre plus de 3,2 milliards d’individus. Et comme le nombre de bitcoins « minables » étant limité par construction à 21 millions, cela laisse entrevoir la possibilité d’une forte hausse de la demande. Comme le Nasdaq a fini par panser les plaies de la bulle internet de 1998-2000, le bitcoin pourrait un jour retrouver les plus hauts de 2017. Il est décidément trop tôt pour l’enterrer, malgré les failles de sécurité auxquelles les investisseurs en crypto-actifs doivent être attentifs.

 

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