Multigestion : pousser les hedge funds à évoluer

Créé le

04.11.2011

-

Mis à jour le

23.11.2011

Les multigérants qui, comme ERAAM, sélectionnent les fonds de gestion alternative sont venus en appui des investisseurs institutionnels pour inciter les hedge funds à adopter de meilleures pratiques.

Quand la crise financière de 2008 est arrivée, certains investisseurs en produit de gestion alternative ont eu un réveil pénible : ils découvraient d’abord que certains fonds n’étaient plus en mesure d’honorer les demandes de rachat [1] à un moment où la valeur liquidative [2] de ces véhicules commençait à baisser et ils se sont mis à soupçonner chacun des gérants d’être « le prochain Madoff ».

L’effondrement de plus de 30 % des encours [3] des hedge funds entre mi-2008 et mi-2009, lié essentiellement aux rachats et, dans une bien moindre mesure, à la baisse des valeurs liquidatives, illustre bien le traumatisme des investisseurs. Cependant, l’essentiel de ces rachats a été le fait de la gestion privée, alors que les encours institutionnels sont restés relativement stables pendant la crise. Mieux, depuis la fin de l'année 2009, les institutionnels augmentent à nouveau leur exposition aux hedges funds. Pourquoi institutionnels et gestionnaires privés ont-ils eu une lecture si différente de la crise et qu’est-ce qui a changé dans le monde de l’alternatif pour convaincre les investisseurs d’y retourner aujourd’hui ?

Tous les investisseurs s’accordent à dire qu'en 2008, la gestion alternative a failli, à des degrés divers, à certaines de ses missions : mission de préservation du capital (l’indice moyen des hedge funds a baissé de 19 % [4] ), mission de liquidité (17 % des hedge funds ont échelonné les rachats, selon Credit Suisse/Tremont), égalité de traitement des porteurs de parts…

Ces faiblesses sont apparues rédhibitoires pour la clientèle de banque privée à qui l’on avait souvent vendu l’alternatif comme un « monétaire super + », c'est-à-dire un produit très sûr offrant une performance légèrement meilleure que le monétaire.

L’investisseur institutionnel quant à lui est confronté à des problématiques de gestion actif-passif complexes : pour lui, la gestion décorrélée en rendement absolu [5] restait un mode de gestion qu’il était difficile d’ignorer, même si les promesses n’avaient pas toutes été tenues. Dès lors, il s’agissait pour lui de peser sur les sociétés de gestion pour faire évoluer le fonctionnement des fonds et plus généralement l’offre de services et de produits.

Institutionnels vs particuliers

La plupart des fonds de gestion alternative évoluent dans des environnements peu régulés grâce à une domiciliation offshore (Îles Caïmans, Îles Vierges britanniques, Bermudes…). Cela permet de profiter de contraintes de fonctionnement réglementaires faibles ; la souplesse est donc très grande en matière de type d’instruments financiers utilisés, de concentration du portefeuille, de niveau de levier… ou encore d’obligations du fonds vis-à-vis des porteurs de parts. En cela, ils diffèrent complètement des fonds européens de type Ucits pour lesquels ces éléments sont très strictement encadrés. C’est dans ce cadre juridique offshore sans contraintes que s’expriment pleinement de nombreuses stratégies alternatives. C’est pour cela que les investisseurs institutionnels (anglo-saxons du moins) continuent à privilégier ce type de fonds, même si l’absence de « filet » réglementaire impose un examen encore plus détaillé du fonctionnement du fonds, de son prospectus et de ses dirigeants.

Depuis la crise de 2008, les sélectionneurs de fonds (c’est-à-dire les multigérants) et les institutionnels ont donc durci leurs critères de sélection et leurs exigences. Le mémorandum que CalPERS [6] , dès mars 2009, a fait parvenir à la communauté de ses hedge funds résume bien à lui seul les axes principaux du changement qui s’est opéré. Dans ce mémo, CalPERS leur demandait instamment d’améliorer leur « proposition » à trois niveaux.

1. Le contrôle des investissements

Être dans des fonds à côté d’autres investisseurs qui ne partagent pas nécessairement la même vision présente des inconvénients qui sont apparus clairement en 2008 : nombre d’investisseurs  (quelques fois motivés par la seule crainte de rachats en masse) ont demandé à sortir des fonds, ce qui a entraîné une liquidation en hâte des actifs les plus liquides et une déformation du portefeuille. D’autre part, les prospectus des fonds prévoient très souvent la possibilité d’échelonner (gate) ou même de suspendre les remboursements. Aussi, les investisseurs ont-ils manifesté leur volonté de « mieux contrôler leur destinée ». Voilà la principale raison (avec les besoins de transparence) du  développement important des « managed accounts » (comptes gérés). Ces mécanismes peuvent être mis en place pour les hedge funds ou pour les fonds de fonds. Notons au passage que les managed accounts « ouverts » sur les plates-formes (type Lyxor) ne répondent pas à cette problématique et restent donc assez peu utilisés par les institutionnels, sauf quand ils améliorent les conditions de liquidité, ce qui n’est pas toujours le cas.

Les managed accounts « dédiés » (c’est-à-dire les mandats) quant à eux permettent à l’investisseur de détenir directement les actifs et donc de mieux contrôler ce qui en est fait. Il peut observer absolument tous les actifs et toutes les opérations. La transparence est donc supérieure à celle qu’offrent les managed accounts « ouverts » où l’investisseur est tributaire de la société de gestion qui ne diffuse pas toujours, loin de là, toutes les informations. Mais pour des raisons économiques, les managed accounts « dédiés » ne se conçoivent pas en dessous d’un montant d’investissement minimum de 30 millions d’euros

2. La transparence

Bien des mauvaises surprises auraient été évitées si les investisseurs avaient eu une meilleure visibilité sur le contenu des portefeuilles (concentration des risques, liquidité des sous-jacents, levier, continuité dans la stratégie d’investissement…). Les institutionnels et les sélectionneurs exigent désormais couramment et obtiennent le relevé détaillé du portefeuille des fonds avec un engagement de confidentialité. Ainsi, paradoxalement, la transparence sur ces fonds offshore est souvent meilleure que celle sur les fonds Ucits qui, en allant au bout du principe d’égalité des porteurs, ne communiquent que des données agrégées souvent sommaires.

3. L’alignement des intérêts

Il apparaît aujourd’hui capital de s’assurer que le gérant et l’investisseur partage les mêmes intérêts à tout moment. Or, le fonctionnement du système de rémunération des gérants de fonds, avec une part fixe et une commission de performance a pu dans certains cas inciter le gérant à prendre des risques inconsidérés du fait d’une certaine asymétrie de son « risk/reward » (prise de risque/ rétribution). En effet, si la prise de risque conduit au succès, alors le gérant est récompensé ; dans le cas inverse, il ne subit pas de sanction. Pour y remédier, les gérants doivent désormais co-investir ; de plus, le mode et le calendrier d’attribution des commissions de performances ont été modifiés pour être mis dans la même perspective que la durée de l’investissement. Cela incite les gérants à adopter un horizon long terme.

Le raffinement du processus de sélection post-2008 a également porté sur des points plus spécifiques.

La liquidité des investissements sous-jacents est analysée plus en détail, afin de mieux appréhender sa compatibilité avec l’exigibilité du passif. Le temps est révolu où on logeait dans des fonds à liquidité mensuelle des investissements qui s’apparentaient à du quasi private equity.

La nature juridique des liens d’un fonds avec ses prime brokers et la diversification du risque de contrepartie sont également passées au crible : le traumatisme de la « ré-hypothécation » de titres apportés en collatéral chez Lehman Brothers a laissé des traces (voir encadré).

Les rares fraudes dans les hedge funds, toujours très médiatisées, sont souvent riches d’enseignement et sont l’occasion d’affiner les procédures de sélection. Qu’avons-nous appris de la plus retentissante d’entre-elles, l’affaire Madoff ? Paradoxalement, pas grand-chose. En croyant investir sans risque dans un fonds pratiquant un « délit d’initié permanent » (front running sur un carnet d’ordre), quelques professionnels sans éthique ont délibérément ignoré les innombrables « red flags » que ne manquait pas d’envoyer même la plus sommaire des « due diligence ».  La fraude n’était pas celle qu’ils imaginaient ! Les institutionnels, dans leur ensemble peu affectés, n’ont pas été particulièrement ébranlés par cette escroquerie, à l’inverse des particuliers qui ont vu là une autre raison de rejeter en bloc la gestion alternative.

Cette perception que les hedge funds sont des investissements complexes et risqués, opérant en dehors de tout contrôle (offshore) et faisant courir un risque au système financier dans son ensemble a inspiré la rédaction de la Directive AIFM. Même si les professionnels doutent du risque systémique lié à la gestion alternative, ils ont bien accueilli les changements proposés qui ne manqueront pas à terme de dédiaboliser les hedge funds. C’est à juste titre que la Directive AIFM a décidé d’interdire à terme la commercialisation des fonds offshore au public (investisseurs particuliers et institutionnels) tout en leur laissant le temps, probablement jusqu’en 2015, de se convertir en format « onshore ». Car en effet, de nombreux pays européens dont l’Irlande et le Luxembourg offrent désormais un cadre juridique qui permet la même flexibilité que celui des places offshore et les professionnels en deviennent plus familiers.

Le retour des banques privées et des particuliers (et des institutionnels français et allemands !) sur les stratégies alternatives a déjà bien commencé à travers certains fonds en format Ucits ( Newcits [7] ). Le grand mérite de ces fonds est d’offrir une bonne liquidité et un cadre d’exploitation bien bordé, mais au prix d’une certaine dénaturation des stratégies alternatives mises en œuvre.

Avec une volatilité élevée des prix de toutes les classes d’actifs et des rendements « sans risques » très bas, les besoins pour des produits de gestion décorrélés en rendement absolu sont naturellement importants et en forte croissance, d’autant plus que leur part dans l’ensemble de la gestion collective reste faible. Le rebond de 40 % [8] , depuis la mi-2009, des encours de la gestion alternative « dérégulée » (c’est-à-dire offshore) ainsi que l’explosion du nombre de fonds Newcits (près de 500 nouveaux véhicules lancés depuis 2009, selon UCITS Alternative Index) diffusés auprès d’une clientèle de gestion privée, suggèrent que l’évolution des règles et des cadres juridiques dans lesquels s’opère ce mode de gestion répond maintenant aux attentes des investisseurs… et l’enjeu principal redevient la performance. Comme le rappelait récemment un assureur français, une classe d’actif pénalisée lourdement dans Solvabilité 2 doit apporter plus qu’une promesse de décorrélation !

1 Lorsqu’un investisseur souhaite sortir d’un fonds, il demande de racheter ses parts. 2 VL : valeur des parts d’un fonds si on liquidait ses actifs. 3 Source : HFR Research. 4 Évolution du Dow Jones Credit Suisse Hedge Fund Index. 5 Gestion décorrélée des actifs traditionnels et procurant une performance régulière positive, même quand les marchés baissent ; c’est la promesse de la gestion alternative. 6 Fonds de pension des fonctionnaires californiens qui compte parmi les plus importants aux États-Unis, CalPERS a été le premier fonds de pension public à investir dans les hedge funds. ERAAM est l'un des principaux gérants externes de CalPERS et gère depuis 2006 un compte dédié investi dans des hedge funds européens. 7 OPCVM répondant à la norme UCITS qui mettent en œuvre des stratégies alternatives. 8 Source : HFR Research.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº297
Notes :
1 Lorsqu’un investisseur souhaite sortir d’un fonds, il demande de racheter ses parts.
2 VL : valeur des parts d’un fonds si on liquidait ses actifs.
3 Source : HFR Research.
4 Évolution du Dow Jones Credit Suisse Hedge Fund Index.
5 Gestion décorrélée des actifs traditionnels et procurant une performance régulière positive, même quand les marchés baissent ; c’est la promesse de la gestion alternative.
6 Fonds de pension des fonctionnaires californiens qui compte parmi les plus importants aux États-Unis, CalPERS a été le premier fonds de pension public à investir dans les hedge funds. ERAAM est l'un des principaux gérants externes de CalPERS et gère depuis 2006 un compte dédié investi dans des hedge funds européens.
7 OPCVM répondant à la norme UCITS qui mettent en œuvre des stratégies alternatives.
8 Source : HFR Research.