Transactions internationales

Marc Delbaere (SWIFT) : « Nous nous acheminons vers une solution de paiement international instantanée »

Créé le

07.02.2020

SWIFT poursuit ses travaux pour proposer aux entreprises et aux banques des projets d’infrastructures et services communs en matière de paiement internationaux. Il s’agit notamment de paiements internationaux instantanés, de l’automatisation accrue des transactions avec les entreprises, ou encore de la généralisation de la prévalidation et de la confirmation des paiements.

Quels sont les besoins des corporates en matière de paiements et de transactions internationales ?

Nous avons eu énormément de retours d’entreprises sur le manque de transparence dans les paiements internationaux. Entre le moment où les fonds sont envoyés par la banque de l’acheteur mais pas encore réceptionnés par la banque du vendeur, les trésoriers sont sans aucune information sur l’avancement de l’exécution du paiement. Il est clair que cette situation est difficile à accepter dans un monde moderne habitué à plus de transparence et de traçabilité, dans lequel il est possible de suivre des petits colis qui viennent du bout du monde jusqu’au coin de sa rue, alors qu’il n’existe pas la même facilité pour des paiements qui peuvent atteindre des dizaines, voire des centaines de millions d’euros. Nous sommes partis de ce besoin de visibilité, non seulement sur les exécutions positives, mais aussi de façon encore plus prégnante sur les problèmes d’exécution : les paiements bloqués ou rejetés, qui nécessitent des actions supplémentaires pour arriver à bon port.

Quels sont les services conçus dans cette perspective ?

Rappelons tout d’abord que nous travaillons toujours dans une logique collaborative. SWIFT est une sorte de catalyseur par rapport à une communauté financière qui a envie d’avancer et de donner un niveau supérieur de services à ses clients.

Nous avons donc conçu SWIFT gpi (global payments innovation) dans l’objectif d’offrir une transparence accrue sur l’exécution du paiement, en organisant la traçabilité du paiement dans l’ensemble de son cycle de vie. L’idée est de se fonder sur un mécanisme simple : au lieu de suivre comme par le passé les transactions au travers de messages individuels envoyés entre banques, il s’agit d’arriver à reconstituer de manière centralisée une vue de bout en bout du paiement international, en lui donnant une référence unique qui le suivra dans toutes les étapes de son exécution. Cette référence unique permet de réunir toute l’information disponible sur cette transaction en un point centralisé, pour donner aux trésoriers une vue sur l’avancement de la transaction en temps réel. gpi lancé en janvier 2017, est devenu une pratique de marché, une nouvelle norme dans l’industrie financière pour les paiements internationaux en termes de niveau de services (voir Encadré). Aujourd’hui, presque 4 000 banques utilisent notre service gpi ou sont en phase d’implémentation et 300 billions (300 000 milliards) d’euros sont traités quotidiennement via gpi.

Existe-t-il une offre dédiée spécifiquement aux entreprises ?

Oui, nous avons lancé en juin 2019, au terme d’un processus de co-création avec le monde bancaire et un groupe pilote corporate, une offre spécifique pour les entreprises.

Cela a permis de fournir aux entreprises multibancarisées une intégration complète des statuts de paiement, en complétant l’offre bancaire qui offre déjà des solutions individuelles dans les portails.

Quelles sont les prochaines étapes ?

Mettre des projets d’une telle ampleur en marche représente un travail colossal et nous voulons mettre à profit la dynamique de changement créée pour lancer gpi pour aller plus loin. Notre objectif est notamment d’accélérer encore dans l’exécution des paiements. Le mode Swift non instantané de gpi permet aujourd’hui de relier les unes aux autres des infrastructures de paiement nationales pour acheminer des paiements internationaux. L’idée est de procéder de la même manière avec les paiements instantanés : les rails de gpi devraient permettre de relier entre elles de manière standardisée une série d’infrastructures locales de marché qui offrent des capacités d’exécution en temps réel. Nous aurons alors de facto une solution de paiement international instantanée.

Un deuxième axe également très important est la prévalidation. Dans le cadre de gpi, celle-ci consiste à procéder à un certain nombre de vérifications en amont d’un paiement pour pouvoir donner un maximum de certitudes par rapport à la manière dont il va être exécuté.

Les rejets de paiements dans la chaîne d’exécution sont les problèmes de base d’un utilisateur : l’opération sort alors des scénarios STP pour entrer en mode manuel ; il faut fournir des pièces et des informations supplémentaires. C’est une perte de temps et d’efficacité qui peut être évitée. Pour effectuer ces prévalidations, nous combinons des approches de validation centralisée avec la possibilité d’aller chercher les informations de manière dynamique chez les banques correspondantes au travers d’API. Nous avons lancé un pilote avec 31 banques pour leur permettre d’échanger en temps réel et en avance de phase par rapport à l’exécution du paiement, les informations nécessaires : les vérifications sur la disponibilité sur les comptes, les formats, la visibilité sur les commissions, les informations supplémentaires nécessaires sur certains marchés. Par exemple, si un trésorier veut envoyer un paiement en Russie, il doit fournir un numéro d’entreprise russe. Non seulement ce dernier doit être formaté d’une certaine manière, mais il faut vérifier dans un registre ad hoc que ce numéro existe et correspond bien à l’entreprise concernée. Les paiements vers les entreprises chinoises doivent être accompagnés d’un code décrivant le motif du paiement. Ces informations existent, mais sont éparpillées un peu partout dans le monde. L’objectif est de les mettre à disposition des banques sur une plateforme centralisée de validation pour éviter tout problème dans l’exécution de l’opération. Nous voulons pousser cette logique au maximum et intégrer la prévalidation dans toutes les chaînes de paiement.

Enfin, le dernier élément qui devrait être lancé plus tard dans l’année est un système de résolution des exceptions. Il permet aux banques de collaborer en cas de problème sur une transaction. Il en informe les banques concernées et leur fournit un environnement collaboratif sur lequel elles peuvent échanger les informations nécessaires, par exemple les pièces manquantes pour la conformité ou des sujets similaires.

Concernant plus particulièrement les paiements instantanés, ne serait-il pas plus simple de pouvoir fonctionner avec une infrastructure d’instant clearing paneuropéenne ?

Aujourd’hui, la réalité du marché est qu’il existe une fragmentation dans les mécanismes de virement instantané. Les plateformes paneuropéennes TIPS et RT1 et les efforts réalisés pour standardiser l’exécution vont dans le bon sens, mais il n’existe pas de volonté politique mondiale de développer un schème commun. Chaque place veut développer ses propres mécanismes. En revanche, utiliser des techniques de fédération, d’harmonisation et d’intégration comme nous le faisons permet de s’affranchir de ces distinctions et d’obtenir une expérience globale qui ne souffre pas de cette fragmentation sous-jacente.

Où en êtes-vous dans la mise en œuvre de gpi dans les paiements instantanés ?

Nous avons commencé par prouver que cela pouvait marcher : nous avons testé ce service avec des infrastructures déjà avancées à Singapour, en Australie et en Europe, pour vérifier notre capacité à réaliser des paiements transfrontaliers en quelques secondes. Nous sommes à présent en phase active de recrutement d’infrastructures de marché supplémentaires. Celles-ci prennent bien sûr le temps de la réflexion avant de s’embarquer dans des projets de cette ampleur, mais lors de l’appel lancé par notre directeur général au Sibos 2019, la communauté financière a marqué un grand appétit pour ce projet.

Le mode de fonctionnement très collaboratif de Swift ne rajoute-t-il pas une certaine complexité pour lancer ce type de projet ?

Certes, la première phase de ces projets où il faut arriver à créer une dynamique commune avec les entreprises et les banques n’est pas toujours facile, en raison des fortes pressions concurrentielles qui peuvent exister entre les acteurs. Mais nous avons réussi à sortir d’une logique de compétition entre les banques pour entrer dans une logique de collaboration et résoudre des questions qui bénéficient à tous. De plus, nous avons directement impliqué les fournisseurs de solutions logicielles dans le pilote « gpi for corporates » pour les paiements entrants, parce que nous nous sommes rendu compte à quel point ils avaient un impact central dans le déploiement des solutions à grande échelle dans les systèmes d’information des entreprises.

L’industrie financière est un peu sous pression ces dernières années en raison de l’apparition de solutions qui impliquent de nouvelles manières de travailler. gpi est la réaction collective de l’industrie à cette pression. Nous avons réussi à montrer ce qu’il était possible d’accomplir en travaillant ensemble. Nous avons vraiment changé la donne en termes de paiements internationaux et ouvert de nouvelles perspectives.

Dans un autre registre, qu’en est-il des POC (Proofs of Concept) lancés par SWIFT sur des applications liées à la blockchain ?

La blockchain reste une technologie intéressante avec beaucoup d’applications potentielles. Nous avons progressé en termes de compréhension de son fonctionnement et l’avons mise en pratique dans un certain nombre de prototypes. Nous avons notamment réalisé un POC il y a quelques années sur la réconciliation des comptes nostro et vostro ; il avait bien fonctionné mais n’est pas poussé en production pour l’instant. Nous n’allons pas utiliser la blockchain si elle n’offre pas d’avantages supérieurs aux technologies existantes, maîtrisées et robustes, que nous pourrions plus facilement déployer à grande échelle dans le marché.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº388