Quel dispositif de gestion des risques climatiques est mis en œuvre par la Société Générale ?
Face à l’accélération du changement climatique, Société Générale a pris des engagements forts qui vont dans le sens des objectifs de l’Accord de Paris pour contenir le réchauffement climatique et orienter les flux financiers pour réaliser la transition énergétique. Le groupe a pour ambition de jouer un rôle moteur dans ces mutations notamment en accompagnant ses clients dans leur transition énergétique ainsi qu’en contribuant au développement durable de l’Afrique, deux enjeux collectifs majeurs.
Cette ambition s’appuie sur le renforcement du dispositif interne d’appétit pour le risque. Il est important de souligner que Société Générale considère que les risques liés au changement climatique font partie intégrante du dispositif de gestion des risques de la banque : ils ne constituent pas une nouvelle catégorie, mais un facteur aggravant des types de risques existants comme les risques de crédit ou opérationnels. Le CORISQ, organe de décision de la Direction générale en matière de risque, intègre désormais une appréciation des risques liés au changement climatique et plus largement des enjeux environnementaux dans la fixation de l’appétit au risque pour des portefeuilles crédit qui y sont sensibles.
En 2017, une première mesure d’impact d’un scénario sur la matérialisation des risques liés au changement climatique a été intégrée dans la cartographie des risques du groupe, présentée au Comité des risques du Conseil d’administration. En 2018, un travail méthodologique a été réalisé sur l’évaluation des impacts des risques de transition. Suite à ces travaux, le groupe s’est fixé l’ambition de définir et de maintenir des scénarios de référence, d’intégrer progressivement une évaluation de la vulnérabilité climat pour chaque client dans les secteurs sensibles au risque de transition. Le CORISQ reverra annuellement les orientations de politiques de crédit sur les portefeuilles sensibles aux enjeux d’environnement.
Quelle approche avez-vous adoptée pour la mesure du risque de transition ?
L’approche adoptée par la banque pour mesurer le risque de crédit supplémentaire lié au risque de transition prend la forme d’un indicateur de vulnérabilité défini lors du renouvellement annuel des notations internes. La méthode de quantification est inspirée de celle développée par l’Initiative financière du Programme des Nations unies pour l’environnement (UNEP-FI), à laquelle Société Générale a participé aux côtés de quinze banques internationales. Le groupe a ainsi mené une analyse de scénario à horizon 2040 sur le portefeuille crédit sous une hypothèse de reconduction à l’identique des concours et une non-adaptation des emprunteurs. Les 1ers résultats montrent qu’un scénario de transition 2 °C par rapport à un scénario d’absence de mesure de transition a des impacts faibles au global et concentrés sur les segments particulièrement émetteurs de CO2. Ces résultats sont en ligne avec ceux partagés avec d’autres banques européennes et américaines.
Société Générale prévoit de déployer l’indicateur de « vulnérabilité climat » sur les clients des secteurs pétrole et gaz, métaux et mines, services publics d’électricité ou encore transports. Pour un client identifié comme vulnérable dans le scénario de référence, le gestionnaire de la relation client s’attachera à évaluer la capacité de son client à définir et mettre en œuvre une stratégie climat lui permettant à terme d’atténuer cette vulnérabilité.
Le groupe a également participé aux travaux de l’UNEP-FI sur l’identification des risques du changement climatique « physique ». Contrairement aux risques de transition, la méthodologie n’est pas suffisamment aboutie pour permettre une valorisation. Pour autant, un éclairage est donné sur les mécanismes de transmission du risque en distinguant les phénomènes extrêmes (tornades, inondations, vagues de sécheresses, etc.), des changements incrémentaux (montée du niveau des mers, attrition des cours d’eau, hausse des températures moyennes). Ces travaux sur les risques physiques devront être poursuivis en améliorant la connaissance de la localisation des actifs des tiers clients et, idéalement, leur dépendance à des fournisseurs situés dans des zones géographiques exposées ou vis-à-vis des routes commerciales exposées. Société Générale continue donc ses travaux de recherche méthodologique.
Comment comptez-vous parvenir à votre ambition d’alignement avec les objectifs de l’Accord de Paris ?
À l’occasion de la COP 21 en 2015, Société Générale a pris l’engagement d’inscrire son action d’ici à 2020 sur une trajectoire compatible avec un scénario de limitation à 2 °C de réchauffement climatique. Cet engagement s’est traduit par une politique volontariste et responsable qui consiste à accompagner proactivement les clients dans leur transition énergétique en accélérant son soutien aux énergies renouvelables tout en réduisant progressivement ses activités liées aux énergies les plus carbonées.
Le groupe a décidé à ce titre de mettre en place des outils de gouvernance, de gestion des risques, et des mesures de suivi pour être en capacité d’apporter les réponses les plus adaptées au financement d’une économie décarbonée et résiliente aux impacts du changement climatique.
Dès 2016, la banque a mis en place une méthodologie visant à piloter le suivi de ses financements charbon avec un objectif de ramener la part du charbon dans la production d’électricité financée par la banque à 19 % à fin 2020, en ligne avec le scénario 2 °C de l’Agence Internationale de l’énergie (AIE). À fin 2018, cette part a déjà été réduite à 16,4 %.
Afin d’identifier des indicateurs et des cibles d’alignement sur une partie plus large du portefeuille, le groupe expérimente dans une phase pilote, une méthodologie d’analyse développée par 2 °C Investing Initiative (2DII). Le point fort de cette méthode est son recours à des données précises sur les entreprises. Cette méthode permet de simuler l’évolution des enjeux climat associés à un portefeuille de crédit selon différents scénarios climatiques. L’approche vise ainsi à mesurer l’alignement du portefeuille du groupe à un scénario de limitation à 2°du réchauffement climatique, en particulier pour les secteurs les plus exposés à l’extraction de combustibles fossiles, à la production d’électricité, à l’automobile et à d’autres secteurs à forte intensité de carbone.
Société Générale ambitionne d’orienter plus largement l’ensemble de son action commerciale en faveur des activités qui génèrent un impact positif sur le développement durable de l’économie et de la société. En 2017, Société Générale s’est fixée pour objectif de conseiller et d’arranger 100 milliards d’euros de financements destinés à la transition énergétique entre 2016 et 2020. À la fin du 1er trimestre 2019, 78 % de cet objectif était réalisé. La banque s’appuie notamment sur ses positions de premier dans les énergies renouvelables au niveau mondial avec des expertises qu’elle a constituées depuis plus de 10 ans. Enfin, Société Générale réduit par ailleurs progressivement ses activités liées aux énergies les plus carbonées. Elle a été parmi les premières banques internationales à limiter son soutien au secteur du charbon (extraction et production d’électricité). Le groupe a également adopté en 2018 des politiques d’exclusion des activités d’exploration et d’extraction des sables bitumineux et du pétrole en Arctique. Concernant le gaz, qui est une énergie compatible avec la transition énergétique dans le monde selon le scénario de l’AIE, le groupe a renforcé en 2017 sa politique sectorielle environnementale et sociale (E&S) pour mieux prendre en compte les impacts en appliquant les meilleurs standards. Outre l’identification, l’évaluation et le traitement approprié des impacts E&S négatifs potentiels, des procédures permettent également de qualifier les transactions et clients à impacts positifs en matière de développement durable.
Comment sont prises en compte les recommandations TCFD ?
Depuis la COP21, le secteur de la finance fait l’objet d’une attention toute particulière du législateur. Cela se traduit en particulier par des changements réglementaires dans le domaine de la finance durable, à l’instar de l’initiative TCFD (Task Force on Climate-related Financial Disclosures) mandaté par le Financial Security Board sur des recommandations de transparence vis-à-vis des investisseurs et du Plan d’Action sur la Finance Durable de la Commission européenne.
En 2017, Société Générale a apporté son soutien aux recommandations de la TCFD. Le document de référence 2018 du groupe utilise d’ailleurs la structure de reporting recommandée par la TCFD avec l’intention de diffuser prochainement un premier rapport TCFD.
La stratégie climat a donc été articulée autour de la gestion des risques et des opportunités liés aux changements climatiques, et à la gestion de l’impact climatique du compte propre du groupe en s’efforçant de structurer la démarche dans le cadre défini par la TCFD. Le groupe a renforcé sa gouvernance sur les risques et opportunités liés au climat et développé sa gestion du risque climatique. Elle poursuit l’intégration des recommandations, notamment à travers ses travaux sur les scénarios et les méthodologies d’alignement 2 °C afin de renforcer sa stratégie climat et développer les indicateurs de pilotages.
Que pensez-vous des conclusions du récent rapport de l’ACPR (voir Encadré 1) ?
Je tiens à rappeler que les travaux des banques et assurances en France ont été lancés depuis plusieurs années. L’engagement de la place financière n’est donc plus à démontrer. L’ACPR relève ainsi les nouveaux progrès réalisés depuis 2017 dans la prise en compte du risque climatique au niveau de la stratégie des groupes bancaires, assortis pour certains d’engagements de désinvestissement vis-à-vis de certaines filières très émettrices de gaz à effet de serre.
Certains points du rapport de l’ACPR semblent très pertinents. Sur le risque physique, l’ACPR rappelle son message de 2017 : si les groupes bancaires français apparaissent globalement peu exposés, ce facteur de risques ne doit pas être sous-estimé sur un horizon de temps long. À ce titre, Société Générale a déjà réalisé une analyse de ses expositions PPI en France en utilisant des données statistiques de Météo France.
Sur les risques de transition, l’ACPR présente comme parmi les plus avancées les banques qui relient des scénarios de matérialisation des risques climatiques avec les paramètres risques. Comme déjà mentionné, Société Générale a fortement contribué aux travaux du groupe de travail de l’UNEP-FI et a développé une approche interne reposant sur un indicateur de vulnérabilité au risque de transition climatique dans un scénario 2 °C. Afin de renforcer l’impact de ces avancées méthodologiques, le groupe a aussi fait progresser sa gouvernance interne des risques.
L’ACPR et le NGFS rappellent aussi que les actions entreprises par la sphère financière seront insuffisantes sans une action politique concertée. Les travaux sur les méthodologies d’alignement 2 °C seront en partie utiles pour répondre aux attentes de l’ACPR, or ils sont complexes et demandent l’utilisation de données qui aujourd’hui ne sont pas disponibles, notamment des données des émetteurs. Nous saluons ainsi tous les efforts considérables entrepris par le NGFS, l’ACPR mais également les institutions de l’Union européenne pour proposer un cadre robuste et cohérent sur ce sujet au niveau international. Ces actions sont autant d’opportunités pour les banques de prendre des engagements forts dans leur contribution à la transition énergétique et à l’atténuation du changement climatique.
L’intégration d’une série de scénarios climatiques par les banques dans leur processus de gestion de leurs risques climatiques vous paraît-elle pertinente ?
Société Générale utilise des analyses de scénario en interne pour mieux appréhender les impacts du changement climatique. Ces analyses combinent des approches « top down », en reprenant des scénarios macroéconomiques qui interprètent les impacts de mesures de limitation du réchauffement à 2 °C et des approches bottom-up dans des secteurs sensibles et pour des contreparties exposées en visant à définir un indicateur de vulnérabilité vis-à-vis d’un scénario de transition de référence.
Bien que les risques de transition et risques physiques pourraient devenir significatifs à un horizon de temps plus long, l’impact des enjeux climatiques sur les risques de crédit des banques semble aujourd’hui plutôt modéré. En effet, l’ensemble du portefeuille de crédit n’est pas concerné et les secteurs les plus affectés restent liés en 1er lieu à la production et à la consommation d’énergie. Dans ces secteurs, la majorité des plus grands acteurs sont aussi déjà engagés dans des stratégies d’adaptation ce qui est un facteur positif. Société Générale entend bien les accompagner dans leurs transformations.
L’idée d’utiliser des analyses de scénario en interne pour mieux appréhender les risques sur le long terme est pertinente, mais la réalisation d’un exercice de Place organisé par les superviseurs semble difficile pour de multiples raisons. Il n’y a actuellement pas assez de données disponibles, ni sur les risques de transition, ni sur les risques physiques, pour classifier les expositions. À ce titre, les travaux menés par la Commission européenne sur la taxonomie des activités durables devraient apporter une meilleure lisibilité des enjeux, sans pour autant traiter complètement la question de la capacité de projeter l’évolution des impacts sur le risque de crédit dans le temps. En termes de temporalité, l’horizon de temps de matérialisation de la transition énergétique à moyen terme est souvent plus lointain que l’échéance des encours des banques. Enfin, une difficulté supplémentaire réside dans le fait que la stratégie des clients évolue aussi dans ce même mouvement : des entreprises qui ne seraient pas classées vertes aujourd’hui pourraient compter parmi les champions de la transition.
Indépendamment de ces questions techniques, l’utilisation d’un tel exercice à des fins de supervision pose de nombreuses questions. Comment serait-il utilisé au titre de la microsupervision ? Arriverait-on à assurer une comparaison entre les établissements, compte tenu des limitations méthodologiques ? Un certain nombre d’étapes préalables sont encore nécessaires avant de lancer un tel exercice.
Le rapport de la TCFD encourage à développer la transparence financière sur la prise en compte des enjeux du climat dans la gouvernance interne, dans la stratégie et la gestion des risques, et de développer des métriques de gestion. Ceci semble un préalable à la mesure des impacts sous divers scénarios.