Le Royaume-Uni a été précurseur en Europe en matière de développement de la banque islamique, en banque de détail comme en BFI. Qui sont les acteurs actuellement ?
Côté banque de détail, outre l’Islamic Bank of Britain et HSBC Amanah, qui sont purement islamiques, la banque conventionnelle Lloyds TSB propose des produits conformes à la Charia dans chacune de ses 2 000 agences à travers le Royaume-Uni. Une autre banque de taille plus modeste, la United National Bank, fait de même depuis peu. Pour les activités de banque d’affaires, on trouve par exemple la Gatehouse Bank, la Bank of London & Middle East ou la European Islamic Investment Bank. D’autres banques d’affaires conventionnelles ont également développé des activités islamiques, à l’instar de Europe Arab Bank.
Les produits islamiques ont la réputation d’être plus chers que les produits bancaires conventionnels. Qu’en est-il au Royaume-Uni ?
À l’époque, c’est-à-dire vers la fin des années 1990 et au début des années 2000, ils étaient effectivement plus chers mais ce n’est plus le cas. Ils sont même très compétitifs, voire parfois moins chers. Au début de la crise, les revenus générés par un produit d’épargne islamique étaient ainsi plus élevés que dans la finance conventionnelle. Pour les prêts à l’habitat, les tarifs sont aujourd’hui assez équivalents. On assiste d’ailleurs à un mouvement assez important des populations non-musulmanes vers la finance islamique. Ils sont attirés par la dimension éthique des produits mais aussi par leur disponibilité : il n’est actuellement pas toujours facile, au Royaume-Uni, de se voir accorder rapidement un prêt à l’habitat dans les banques conventionnelles, qui manquent de liquidité. Les banques islamiques n’ont pas ce problème.
En 2010 a eu lieu la première émission de sukuk par une entreprise britannique, une PME. Mais c’est l’émission de l’État britannique lui-même qu’attend le marché depuis longtemps. Où en est le projet ?
Il est toujours sur la table mais a été gelé, du fait de la crise économique notamment. Il ne faut pas l’attendre avant fin 2011 ou début 2012. Mais le marché britannique de la finance islamique a grand besoin de ce type d’émission, en particulier pour la gestion de la liquidité des banques conformes à la Charia qui ne peuvent investir dans des actifs conventionnels. L’absence d’un sukuk souverain local est un frein pour le développement de l’industrie de la finance islamique britannique.
Le problème du management de la liquidité des banques islamiques, que vous évoquez, a été récemment abordé par dix banques centrales, dans le cadre de l’accord IILM (International Islamic Liquidity Management) (voir l’interview de Raja Teh, NDLR).
La banque centrale luxembourgeoise est signataire mais pas celle du Royaume-Uni. Est-ce dommage selon vous ?
J’ai été effectivement un peu surpris de la présence des Luxembourgeois dans cette initiative, dont ils prennent par ailleurs la vice-présidence. La participation luxembourgeoise dans l’initiative d’IILM démontre les efforts visiblement accentués par le Luxembourg pour se positionner comme une place de référence pour la finance islamique. C’est un petit pays, dans lequel la banque de détail ne peut pas se développer. Mais il a su attirer beaucoup de fonds conformes à la Charia – une quarantaine –, tandis qu’une douzaine de sukuks sont déjà cotés à la Bourse luxembourgeoise.
Où en est l’émission de sukuks ailleurs en Europe ?
De nombreuses entreprises européennes réfléchissent à émettre des sukuks, voire sont déjà en train d’en structurer. En France, la première émission devrait avoir lieu courant 2011. Les sukuks permettent à ces entreprises de lever des fonds par les canaux alternatifs et dans un contexte compétitif. En général, les investisseurs islamiques ne cherchent pas à profiter de la situation de crise financière dans le monde conventionnel en réclamant une prime supplémentaire. Quant aux divergences entre les scholars d’Extrême-Orient et ceux du Golfe sur ces instruments, elles ont presque totalement été résolues. C’est une donnée importante pour des entreprises occidentales qui espèrent placer leurs sukuks auprès de l’ensemble des investisseurs islamiques dans le monde.
On parle beaucoup de finance islamique au Royaume-Uni, au Luxembourg, en France mais moins en Italie ou en Allemagne. Qu’en est-il dans ces pays ?
Effectivement, le Royaume-Uni et le Luxembourg sont les plus avancés, suivis par la France qui a désormais achevé le travail d’adaptation de son cadre réglementaire et attend aujourd’hui qu’une offre se développe, via une émission de sukuk, l’implantation d’une banque islamique ou le lancement des produits Charia compatibles par une banque française par exemple. En Italie, les discussions sur l’intérêt de la finance islamique viennent de commencer, sous l’impulsion de la Bourse de Milan et de l’Association des banques italiennes. L’enjeu est grand pour l’Italie qui commerce beaucoup avec le monde arabe. L’Espagne est également plus en retard que la France mais elle avance très vite : je ne serais pas surpris que plusieurs banques espagnoles se lancent en finance islamique en 2011. Quant à l’Allemagne, elle avait été pionnière en émettant un sukuk quasi-souverain en 2009, émanant d'un Land. Mais l’expérience n’a pas été reconduite malgré le succès de son placement. La volonté politique est là aussi présente mais elle peine à se traduire en actes. Une banque islamique turque a tout de même obtenu l’autorisation d’ouvrir une agence sur le sol allemand l’an dernier.