La BERD, l’Europe de l’Est et la réponse au Printemps arabe

Créé le

07.09.2011

-

Mis à jour le

15.09.2011

Créée en 1991 afin d’accompagner les ex-pays communistes vers l’économie de marché, la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD) veut aujourd’hui mettre à la disposition des pays arabes son expérience des économies en transition. Une tâche qu'elle entend accomplir tout en continuant à soutenir les pays de l’Est, fortement touchés par la crise.

Le vent de changement qui souffle actuellement sur l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient rappelle immanquablement la révolution qui, il y a 20 ans, a précipité l’éclatement du bloc soviétique : en quelques mois, la plupart des régimes de la région se sont effondrés et des nations indépendantes ont pris en main leur propre destin. En Afrique du Nord aussi, des dictatures ont été renversées. D’autres pays sont aujourd’hui en proie à la violence et à la révolte.

Le Printemps arabe et les événements de 1989, cependant, présentent des différences qui ne doivent pas être sous-estimées. Les révolutions d’Europe centrale se sont déroulées dans un monde bipolaire, terrain de confrontation économique et idéologique de deux superpuissances. Une alternative claire était portée par les leaders de la contestation : la démocratie occidentale s’imposait comme ambition, l’intégration européenne comme fil directeur. Les soulèvements arabes de 2011 prennent place dans des cultures politiques propres à chaque nation et des économies diversement intégrées aux échanges mondiaux. Si l’appel à plus de démocratie semble incontestable, il est aujourd’hui encore difficile de prédire quels régimes émergeront. Les nouveaux leaders devront s’essayer à une voie nouvelle, ni dictature laïque, ni autoritarisme islamiste. Autre différence de poids : la démographie. Les révolutions arabes, plus encore que les soulèvements de 1989, sont portées par la jeunesse. Le chômage massif de cette dernière confère aux préoccupations économiques une dimension particulière.

Mais au-delà de ces différences, tous ces événements sont clairement unis dans cet appel au changement, dans ces voix réclamant davantage de libertés politiques, d’équité, de respect de l’individu, mais aussi une plus grande sécurité économique.

Des pays baltes à la Mongolie

La BERD a été créée en 1991 sur fond de révolution en Europe centrale et Europe de l’Est. Elle fut la réponse de la communauté internationale occidentale à la chute du mur de Berlin et à l’effondrement du bloc soviétique, comme modèle économique et comme régime politique. L’objectif était d’accompagner ces pays dans leur transition d’une économie dirigée à un marché libre, renforçant ainsi les régimes démocratiques naissants. Alors que la BERD fête ses 20 ans cette année, on a pu prendre conscience de sa contribution au processus de transformation économique et sociale dans une région qui s’étend des pays baltes à la Mongolie, en passant par l’Europe centrale et de l’Est, les Balkans, l’ancien bloc de l’Union soviétique et plus récemment la Turquie.

Une expérience au service du sud et de l’est de la Méditerranée

Depuis sa création, la banque a engagé plus de 60 milliards d’euros afin de soutenir la modernisation économique et le développement du secteur privé dans ces pays. Ces investissements ont permis la mobilisation de fonds additionnels, portant le total à près de 180 milliards d’euros. La BERD a eu un impact sur de vastes pans des économies de la région. Elle s’est massivement impliquée dans la réforme des systèmes bancaires, la privatisation de secteurs potentiellement concurrentiels et la mise en place de régimes juridiques appropriés. En parallèle, elle s’efforçait d’apporter son soutien au développement des petites entreprises, qui sont la colonne vertébrale de l’économie et créent les emplois.

L’ensemble de ce travail a été reconnu par la communauté internationale, qui a récemment invité la BERD à participer à l’accompagnement économique du Printemps arabe, aux côtés d’autres institutions financières internationales et banques multilatérales de développement. Cette réponse sera collective et coordonnée, chacune de ces institutions apportant ses propres compétences et expertises. Pour la BERD – sous réserve de l’approbation par ses actionnaires de l’extension des limites géographiques de son mandat aux pays du sud et de l’est de la Méditerranée –, il s’agira de se focaliser en premier lieu sur le soutien aux petites et moyennes entreprises et la stabilisation du secteur financier. La BERD pourra s’appuyer sur les leçons tirées de ses 20 années d’expérience en Europe de l’Est et en ex-URSS.

Spécialistes de la transition

La première de ces leçons est sans doute qu’aucune transition n’est simple ni rapide. Les structures économiques ne se métamorphosent pas du jour au lendemain, mais au cours d’un processus de plusieurs dizaines d’années. La révolution économique ne se gagne pas uniquement grâce à la générosité des bailleurs de fonds et à l’entrée des capitaux étrangers. La récente crise économique mondiale a douloureusement rappelé les faiblesses persistantes de la plupart des pays couverts par la BERD, y compris parmi les plus avancés. Elle a révélé à quel point nombre de ces économies étaient dépendantes des fonds extérieurs. Lorsque ceux-ci se sont asséchés, les capitaux locaux n’ont pas pu prendre le relais. D’autres pays sont restés trop centrés sur leurs ressources naturelles, leurs réserves de gaz, de pétrole ou de minerais – une aubaine quand les prix sont hauts, qui se transforme en handicap quand le marché se retourne. Il faut donc poursuivre le processus de diversification du tissu économique.

Une autre leçon capitale : on ne peut se reposer sur l’idée trop simple que les marchés sont une bonne chose et les États une mauvaise. L’équilibre à trouver est délicat. Le développement est freiné lorsque l’État domine et contraint l’initiative privée et l’esprit d’entreprise. Mais une économie prospère a besoin de structures étatiques solides, assurant une régulation saine et une supervision financière attentive. Elles requièrent un cadre institutionnel garantissant l’équité et un système judiciaire indépendant, capable de lutter contre la corruption.

Les pays d’Europe centrale et de l’Est comptent parmi les pays qui ont été le plus durement touchés par la crise économique, qui ont mis le plus de temps à s’en remettre et dont la population a subi le plus de privations. Nous venons de publier une étude sur le sujet [1] , menée auprès de 39 000 personnes à travers notre région d’opération et dans quelques pays occidentaux. Cette étude met en évidence le coût humain de la crise dans les pays couverts par la BERD : les ménages de la région ont, deux fois plus souvent que ceux d’Europe de l’Ouest, été contraints de couper dans leurs dépenses de base, comme l’alimentation ou la santé. On mesure le chemin qu’il reste encore à parcourir.

2,5 milliards d’euros par an pour la zone Méditerranée

C’est en gardant à l’esprit toute la richesse de l’expérience acquise – les succès obtenus et les difficultés rencontrées – que nous souhaitons répondre à l’appel au changement qui résonne aujourd’hui en Méditerranée du Sud et de l’Est. L’Égypte et le Maroc, actionnaires historiques de la banque, ont demandé à rejoindre le nombre des pays bénéficiant de financements. La Tunisie a entamé le processus permettant de devenir actionnaire et la Jordanie a également exprimé son intérêt.

Dans le cas de l’Égypte, l’économie a connu un net coup d’arrêt avec la révolution : les entreprises hésitent à investir et les touristes, source majeure de revenus pour le pays, se tiennent à distance. Il faut sans tarder répondre à ces défis économiques. La communauté internationale doit montrer que ses paroles sont suivies d’actions, qu’elle est présente pour aider les populations, à court terme mais aussi à plus long terme.

Nous sommes d’ores et déjà en train d’évaluer les besoins et nos capacités. En Égypte comme dans d’autres pays de la région, nous travaillerons en priorité à stimuler la croissance des PME, car ce sont elles qui créent des emplois. La marge de progression est énorme dans ce pays où 20 % de la population vit avec moins de 2 dollars par jour et où le taux de chômage des jeunes peut atteindre 40 %. Si nos actionnaires le décident, nous pourrions démarrer nos opérations en Égypte en octobre sous forme d’assistance technique et investir dès le printemps prochain jusqu'à 1 milliard d’euros par an – sous réserve que le pays continue à progresser sur la voie de la démocratie. Sur l’ensemble du sud de la Méditerranée, nous avons la capacité d’investir jusqu’à 2,5 milliards d’euros par an, sans lever de capitaux supplémentaires auprès de nos actionnaires et sans réduire nos investissements en Europe de l’Est et Asie centrale. Ces 2,5 milliards d’euros peuvent aider à faire la différence, mais ils ne représentent bien entendu qu’une fraction des investissements qui seront nécessaires à la modernisation de ces économies.

Nous regardons ces nouveaux défis avec optimisme et réalisme. La BERD est confiante : elle a beaucoup à apporter aux pays du sud et de l’est de la Méditerranée, comme elle continue de le faire en Europe de l’Est. Le travail ne fait que commencer et le chemin sera long et difficile.

1 Life in Transition Survey, 2e édition.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº295
Notes :
1 Life in Transition Survey, 2e édition.