AssurTechs

La santé, les aidants et la micro-assurance

Créé le

04.11.2019

Cet article est le deuxième volet de l'étude parue dans l'édition n° 17 des ENASS Papers (Banque & Stratégie n° 380, p. 36), intitulée : « Comment l’innovation et les AssurTechs favorisent l’accès à l’assurance ». Marc Nabeth s'arrête ici sur l'action de l’AssurTech QAPE, créée en 2016 à Toucy dans l'Yonne, dans un contexte de désertification médicale, ainsi que sur celle de l’Association Le Relais des aidants. Ces deux expériences montrent que le « métissage » de l’humain et du digital est une richesse, surtout lorsqu’il s’inscrit dans une éthique revenant aux fondamentaux et objectifs de l’assurance : la réduction des pauvretés et des vulnérabilités.

Depuis la naissance des premières compagnies d’assurance, le choix de transférer sa gestion des risques vers une institution externe n’a rien de naturel. S’assurer pour une indemnisation hypothétique dépend généralement d’une obligation imposée par les pouvoirs publics, ou de la confiance envers l’assureur.

Or le constat est cruel. Les assureurs suscitent toujours une certaine défiance. « Au niveau de l’image de marque, on est rangé dans la catégorie des marchands d’armes ou des cigarettiers. Et ceci est vrai à tout niveau, au Parlement, dans les diners en ville, dans les forums de recrutement, personne ne souhaite travailler chez un assureur », nous confiait l’un d’entre eux (Nabeth, 2016).

Est-ce uniquement un poids de l’Histoire, une doxa que l’on retrouve jusque dans les lignes du Grand Robert de la langue française qui qualifie l’assureur de « voleur spécialiste du vol à la prime d’assurance » dans l’une des quatre définitions qu’il propose ? Cela serait trop simple compte tenu du rôle majeur de l’assurance dans la réduction des pauvretés et le développement économique d’un pays.

Le vide assurantiel : un terrain fertile pour la colère puis l’extrémisme

On constate parfois une égale défiance des assureurs envers des citoyens. Les impératifs économiques et parfois une vue à court terme conduisent nombre d’assureurs à délaisser des lieux de vulnérabilités. Ce qui n’est pas sans conséquence quand les pouvoirs publics épousent la même philosophie. Les sociétés humaines ayant un besoin vital de protection face aux risques, l’absence des pouvoirs publics et du secteur privé conduisent alors les personnes à chercher leur couverture ailleurs. Parfois à cause de ce vide assurantiel, elles s’aventurent sur le terrain des mafias politiques et des mouvements extrémistes dans de nombreux pays : « [Les] services d’intermédiation et de protection s’avèrent la source tout à la fois de l’activité, du pouvoir, et de la mafia sur les terres où elle agit. En offrant de tels services, la mafia répond à un besoin exprimé par la population : dans le même temps, elle crée ce besoin » (Chapeyrache, 2011).

Le phénomène est moins dramatique en Europe occidentale, mais la montée du populisme et le déclin de l’idéal démocratique pourraient fort bien traduire cette déconnexion croissante entre les institutions publiques ou privées et les classes moyennes ou populaires dont les situations se détériorent progressivement [1] : « L’insécurité économique, exacerbée par la crise financière, la mondialisation et les bouleversements technologiques, a attiré les électeurs vers des partis antisystèmes, à proportion de leur défiance envers les institutions et leurs représentants politiques ou économiques » (Algan et al., 2019).

La crise des gilets jaunes révèle ce phénomène structurel généré bien plus par la colère que par la peur, le premier sentiment conduisant les personnes à adopter des stratégies plus risquées, le second à un comportement plus précautionneux et conservateur (Algan et al., 2019).

Le discrédit des financiers et de la politique n’est pas nouveau. Il n’en est pas moins préoccupant et original, comme le souligne le démographe Hervé Le Bras : « [Ce discrédit] était encore plus prononcé dans les années 1930 où l’on vilipendait cette chienne de République et encore plus important au moment du scandale de Panama à la fin du XIXe siècle […] La nouveauté vient de l’attitude des politiques vis-à-vis des institutions et de leurs serviteurs. Quand un président de la République traite en bloc les magistrats de lâches, quand des candidats à la présidence rivalisent d’attaques contre les fonctionnaires, accusés d’être trop nombreux et paresseux, ils affaiblissent l’État » (Le Bras, 2017).

La sidération des « élites françaises » face au mouvement des gilets jaunes est également inquiétante. Elle révèle, selon le géographe Christophe Guilluy, un manque de compréhension des recompositions sociales, culturelles et politiques longtemps restées invisibles. Les demandes sociales et culturelles des gilets jaunes traduiraient un réel attachement au bien commun et au collectif (Guilluy, 2019).

Répondre à l’attente des assurés en matière de protection et de couvertures d’assurance constitue donc un défi majeur, tant pour les assureurs que pour les politiques, notamment pour les populations fragilisées par la crise économique et sociale et par les accidents de la vie devenus fréquents : chômage et/ou reconversion professionnelle, divorce, affections de longue durée…

Nous avons privilégié une démarche inspirée de la micro-histoire en nous intéressant à des acteurs de terrain dont les travaux éclairent sur les nouvelles vulnérabilités de la société et des personnes « fragiles » qui le sont nettement moins que d'autres selon les circonstances.

La première partie de cette publication traitait des apports et des défis de la Fondation d’utilité publique Entrepreneurs de la Cité (Nabeth, 2019). Cette pionnière de la micro-assurance en Europe assure et accompagne les personnes en voie d’insertion professionnelle : demandeurs d’emploi, bénéficiaires des minima sociaux, personnes handicapées, jeunes, seniors, qui créent leur entreprise [2] .

Cette seconde partie s’intéresse à l’Assurtech QAPE, créée en 2016 à Toucy, dans l'Yonne, dans un contexte de désertification médicale et de difficulté d’accès aux soins, puis à l’Association Le Relais des aidants. Nous conclurons par une ouverture vers un renouveau de la micro-assurance en France et dans des pays émergents grâce à la révolution digitale.

QAPE pour une Assurance Santé éthique

La société QAPE propose des offres de mutuelle santé et des services en revenant aux fondamentaux de la mutualisation des risques et donc de l’assurance. QAPE conçoit et distribue des complémentaires santé à large spectre comportant un seul tarif pour les étudiants, les actifs et les retraités, sans augmentation des cotisations en fonction de l’âge. « Cette start-up revient aux fondamentaux des mutuelles. Des fondamentaux oubliés par les acteurs dans ce pays », nous confie l’un des assurés d’une mutuelle territoriale partenaire de l'Assurtech. Contrairement aux discours sur le développement des produits sur mesure, QAPE mise plutôt sur des produits d’assurance individuelle très simples, sans tenir compte des critères classiques de tarification du risque : code postal, âge, statut social, professionnel, familial.

Ce haut niveau de mutualisation permet ainsi de diminuer significativement la cotisation et les frais de gestion et d’améliorer les remboursements. L'Assurtech s’engage ainsi à consacrer plus de 80 % des montants des cotisations payées par les assurés aux remboursements de soins et aux services.

Cette stratégie intéresse des courtiers de proximité qui dénoncent chez nombre d’assureurs l’illisibilité des contrats (« des catalogues de garanties avec des pages d'alinéa »), la toute-puissance des actuaires (« leurs produits ne servent pas du tout l’assuré, on voit que c'est l'actuaire qui a pris la main pour réduire la sinistralité et le ratio combiné ») et leur déconnexion du terrain (« l’assureur est finalement dans une tour d'ivoire, sous-traitant la distribution et la gestion ») [3] .

Ce retour à la simplicité et aux sources de l’assurance n’exclut nullement l’apport des nouvelles technologies, puisqu’il s’agit pour QAPE « d’inventer de nouveaux modèles d’assurance en mixant le meilleur du digital et de la présence physique » [4] . Son contrat de Complémentaire Santé Kovers permet une souscription en ligne tout en proposant un comparateur, encore semi-manuel. Celui-ci, après son automatisation complète, permettra de comparer le contrat actuel avec ceux du marché grâce à une analyse sémantique portée par des outils d’intelligence artificielle. Un tel comparateur pourrait répondre aux attentes fortes des assurés et des Pouvoirs Publics sur la lisibilité des contrats et la réalité des dépenses de soins prises en charge par les assureurs ; ce qui constituera une innovation majeure.

Le besoin auquel répond QAPE n’est pas uniquement satisfait par des innovations technologiques (telles que son moteur d’analyse sémantique comme outil d’aide à l’achat pour les assurés) mais aussi par des innovations d’organisation et de services comme celles de leur plateforme La Santé et Le Territoire. Cette plateforme permet de renforcer le lien social et les services de proximité pour l’accès à la santé grâce, il est vrai, aux champs des possibles ouverts par le digital.

Kovers propose également dans tous ses contrats des remboursements non marginaux en médecine douce et la téléconsultation en illimité. Ces deux vecteurs répondent de fait à une évolution sociétale.

Ostéopathie, chiropraxie, sophrologie, acupuncture, diététique, pédicure suscitent une demande croissante [5] . Mais comme le montre un récent dossier d'UFC-Que choisir Argent, elles sont coûteuses, non prises en charge par l’assurance maladie obligatoire (sécurité sociale), et remboursées par les complémentaires santé que sous certaines conditions [6] . L’engouement pour les médecines alternatives n’est pas sans poser des difficultés opérationnelles aux assureurs traditionnels. Avec environ 30 millions de prestations annuelles – et un montant de plus d’1,5 milliard d'euros pour l’ostéopathie, la chiropraxie, la diététique, la pédicure –, le développement massif des actes hors nomenclature constitue un enjeu non couvert par les industriels spécialisés dans la gestion des flux [7] .

La téléconsultation devrait également se développer progressivement. Une analyse web en temps réel du site de Kovers révèle que la téléconsultation constitue pour les travailleurs non-salariés l’argument d’achat le plus pertinent après celui d’une cotisation sensiblement moins élevée par rapport au marché [8] .

En deux ans d'activité, QAPE compte à présent plus de 10 000 assurés, majoritairement issus de quatre régions : Bourgogne, PACA, Nord et Île-de-France. Ces résultats sont prometteurs. À titre de comparaison, Alan, positionnée pour sa part sur le collectif, compte plus de 25 000 assurés, en disposant de fonds beaucoup plus importants – et du soutien de CNP Assurances.

Concilier les impératifs économiques et éthiques est difficile. Aussi faut-il évoquer le Bureau Veritas Certification qui vient d’accorder à QAPE, le 1er octobre 2019, le premier label audité « Assurance Santé Éthique ». Aucun assureur n’avait à ce jour reçu un tel label, décerné par une institution externe à l’assurance, selon un référentiel de critères drastiques [9] .

Rien n’est acquis et les défis restent importants, mais ce retour aux fondamentaux de l’assurance, combinée aux usages numériques spectaculaires de ce XXIe siècle, ouvre des perspectives stimulantes.

Fascination digitale et gourous technologiques

La fascination suscitée par les nouvelles technologies remplacerait la réflexion sur le monde technique tel qu’il est et sur la constitution matérielle de notre société, comme le soulignent les historiens David Edgerton et Jean-Baptiste Fressoz : « La question de la technique est le plus souvent réduite à celle de l’innovation et l’innovation à celle du high-tech numérique. Le big data, les start-up, les licornes, les fablabs, les smart cities et les voitures sans chauffeur, les biotechs, les nanotechs, les fintechs, les cleantechs et autres greentechs sont devenus la manière évidente et naturelle de traiter (ou de prétendre traiter) toute une série de problèmes allant des transports à la pollution en passant par le chômage, les inégalités ou l’apprentissage scolaire […] Les discours des gourous technologiques de la côte Ouest des États-Unis ont eu tellement de succès qu’on ne les tient plus pour ce qu’ils sont vraiment : des arguments publicitaires » [10] .

Si la transformation digitale des compagnies d’assurance et le développement des AssurTechs constituent de bonnes nouvelles au regard de la nécessité de moderniser l’assurance, les débâcles « tech », aux États-Unis ou ailleurs, de certains acteurs interpellent [11] . Au-delà de cette effervescence actuelle des Assurtechs, de la tyrannie des like et de leur dépendance (Amadieu, 2016), des initiatives modestes mais fondatrices sur des sujets délaissés par les assureurs et les pouvoirs publics méritent d’être évoquées : « Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe », écrivait joliment Walter Benjamin.

Dépendance ou prévoyance lourde : une urgence depuis plus de 30 ans

« Dépendance : l’urgence à trouver des solutions », tel est le constat de l’Argus de l’assurance à la suite d'une table ronde de Réavie consacrée à la Dépendance [12] . Cette urgence, nous l’entendons depuis plus de trente ans et à ce rythme, nous serons tous morts, pour reprendre les propos sarcastiques de Keynes.

L’urgence serait pourtant du côté de la prévoyance lourde puisque moins de 20 % de la population française disposerait d’une garantie en Prévoyance lourde (dont la Dépendance) D’un côté, nous avons des politiques qui n’ont aucune confiance dans les solutions proposées par les assureurs privés. Le rapport Libault sur la concertation Grand âge et autonomie est dans la continuité d’une défiance historique à l’égard de tout un secteur. Ces politiques semblent d’ailleurs focalisés sur la santé. [13] .

De l’autre côté, se trouvent des assureurs qui opèrent en ordre dispersé sur un marché atone dépassant à peine les 700 millions d'euros [14] . Ils restent consternés par le réflexe des politiques qui cherchent des solutions conduisant à des impasses : l’augmentation du déficit public ou des prélèvements obligatoires.

Restent entre ces deux attitudes des professionnels de santé dépassés par l’ampleur de la tâche, l’austérité et la pénurie de moyens, des associations et des millions de ménages confrontés à la dépendance, au handicap ou à une affection de longue durée (ALD) invalidante. La maladie des proches, la fatigue physique et psychique des aidants, les situations bureaucratiques ou médicales difficiles, des dépenses insoutenables en raison d’un reste à charge impossible à assumer, créent des situations insupportables. Elles concernent près d’un million et demi de personnes dépendantes et entre 8 et 11 millions de personnes d’aidants qui accompagnent au quotidien un proche malade, en situation de handicap ou de dépendance. Or, cette problématique sociale s’intensifiera dans les années à venir, puisque selon la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (DREES), un actif sur quatre sera aidant en 2030 (Voir Encadré 1).

On ne peut pourtant pas parler d’immobilisme. Les politiques et les ménages sont de plus en plus sensibilisés à ce sujet. L’Assemblée nationale vient d'approuver à « l’unanimité » [15] la disposition qui permettra aux aidants d’obtenir un congé de trois mois fractionnables indemnisé à hauteur de 43 euros par jour pour une personne aidante en couple, à 52 euros pour une personne isolée [16] .

Les assureurs investissent de plus en plus le champ des services aux personnes dépendantes et aux aidants. Les progrès médicaux aidés par la technologie sont souvent spectaculaires. Les objets connectés, la télémédecine et les robots sauvent déjà des vies [17] et accompagnent efficacement les personnes âgées dépendantes.

Il reste que la technologie ne permet pas de tout résoudre. Les machines et les algorithmes ne remplaceront jamais les humains, comme le rappelle Laurence Devillers ou Jean-Paul Delaye : « Bien jouer aux échecs et au go est un triomphe de l’intelligence artificielle, mais c’est sans doute plus facile que, par exemple, programmer une machine à reconnaître une personne affaiblie et fragile » (Collectif, 2018).

Jean-Louis Dessalles, enseignant-chercheur à Télécom ParisTech (Institut Polytechnique de Paris) rappelle dans un ouvrage éclairant le côté autiste des intelligences artificielles actuellement développées : « Elles accomplissent des prouesses dans des domaines spécialisés, mais sont totalement incapables d’interagir avec quiconque, même dans leur domaine d’excellence » (Dessalles, 2019).

L’accompagnement humain des personnes et des aidants est donc primordial et le restera.

Le Relais des aidants face à l’absence des assureurs et des Pouvoirs Publics

Le Relais des aidants, structure d’accueil, d’écoute, d’orientation et de soutien des aidants familiaux et professionnels fut créé en 2010, à la suite d'une étude nationale sur les besoins des aidants naturels commandée par la Caisse Nationale de Solidarité pour l’Autonomie (CNSA). L’accompagnement – mise en relation, soutien psychologique – y est personnalisé, l’expérience du Relais des aidants montrant qu’il est impossible et infructueux d'aider les aidants à travers des questionnaires à choix multiples ou des réunions collectives. « L'aspect individuel et relationnel est essentiel. Car l'offre est toujours décalée par rapport aux besoins ; c'est pour cela que les aidants ne se manifestent pas », rappelle Laurent Wajs, Directeur du Relais des aidants, psychologue et neurobiologiste.

Identifier efficacement les aidants et leur proposer un accompagnement est cependant complexe, d’autant que la plupart des aidants ne se reconnaissent pas comme tels et n’acceptent pas leur situation. Face à ces difficultés, le Relais des aidants s’est tourné vers les assureurs pour identifier leurs assurés concernés et les orienter vers l’association dont le soutien et le suivi s’inscrivent dans une logique de gratuité pour l’aidant [18] . Cette exploration a commencé par une évaluation des offres d’assurance Dépendance, des services aux aidants et du positionnement des Compagnies vis-à-vis de la dépendance et des aidants.

L’analyse de 26 assureurs, suivie d’entretiens avec cinq d’entre eux, révéla les points suivants :

– la prise en charge financière pour l’adaptation du domicile et le répit de l’aidant sont les services les plus développés. La formation de l’aidant n’est proposée que par une minorité des opérateurs ;

– les services aux aidants sont assumés principalement par des sociétés d’assistance et des sociétés de services. Les organismes dédiés aux aidants restent peu ou pas sollicités ;

– l’écoute des aidants par des spécialistes est le grand absent des services proposés aux assurés aidants. Or, l’écoute initiale et le suivi sont à la base du succès de la politique de soutien des aidants ;

– la situation n’est pas meilleure pour les aidants salariés : manque d’aménagement des horaires et d’information sur les aides auxquelles ils ont droit, absence de sensibilisation des directions, managers de proximité, collaborateurs.

Finalement, l’identification et l’orientation des aidants vers l’association ont été réalisées sans les assureurs. Une expérimentation permettant d’être au contact des aidants « au bon endroit, au bon moment » a été conduite, le Relais des aidants étant directement impliqué dans la première consultation mémoire du Groupe hospitalier Raincy-Montfermeil.

Les résultats sont encourageants, puisque cette expérimentation a permis :

  • au Relais des aidants, de contourner la difficulté du « recrutement-sourcing » des aidants en s’intégrant directement dans l’environnement du partenaire, et surtout, de repérer les problématiques principales des aidants ;
  • pour les partenaires opérationnels (dans le cas le GHI Raincy-Montfermeil), de se concentrer sur leur cœur de métier en confiant l’approche psychologique des aidants à des experts ;
  • aux financeurs et Pouvoirs Publics, d’obtenir une solution performante à un coût économique et compétitif au regard des autres solutions existantes.
Le modèle économique de l’expérimentation est également intéressant puisque le coût de l’expérimentation serait trois fois moins élevé que le coût des plateformes de répit [19] .

Ce programme prometteur n’implique pas à ce jour les assureurs sur le plan opérationnel, mais le soutien financier d’un grand Groupe de protection sociale a été obtenu. L’essentiel est probablement ailleurs. Le travail du Relais des aidants et d’autres associations impliquées sur ce sujet de société intéresse les assureurs, mais ils sont à la croisée des chemins, hésitant entre des actions opérationnelles ponctuelles et d’autres centrées sur la communication. Leur difficulté s’explique en partie par la complexité et la spécificité des situations des aidants. Les assureurs et les pouvoirs publics gèrent difficilement cette absence d’homogénéité des situations.

La tentation serait alors de trouver des solutions auprès des AssurTechs ou du tout digital, mais la dépendance et la situation des aidants relèvent essentiellement d’un soutien humain. L’innovation assurantielle pourrait se développer selon les principes de base de la relation humaine, l’écoute, la communication et la connaissance étendue du quotidien de personnes éprouvées par des situations anxiogènes, la coordination avec les acteurs de la santé et du médico-social.

Une éthique de la promesse

La révolution digitale est spectaculaire mais la « loi d’Amara » reste pertinente : « Nous avons tendance à surestimer l’incidence d’une nouvelle technologie à court terme et à la sous-estimer à long terme ».

La fondation d’utilité publique « Entrepreneurs de la Cité » et la société QAPE nous apprennent que les innovations d’organisation et de services sont essentielles pour répondre aux besoins de citoyens fragilisés par des accidents biographiques ou des bouleversements sociétaux, que le « métissage » de l’humain et du digital est une richesse, surtout lorsqu’il s’inscrit dans une éthique revenant aux fondamentaux et objectifs de l’assurance : la réduction des pauvretés et des vulnérabilités.

Le Relais des aidants nous rappelle que l’écoute et la connaissance fine des personnes vulnérables, dépendants et aidants, sont primordiales, avant même une digitalisation illusoire des rapports sociaux. Les nouvelles technologies peuvent soulager sans aucun doute et nous ne pouvons que saluer les réalisations de la société Smart Macadam pour améliorer le quotidien des personnes souffrant de perte temporaire ou permanente d'autonomie ou celles de Coorganiz dont l’application mobile permet l’organisation et la coordination de l’action aidante de la famille. Toutes deux sont soutenues financièrement par des assureurs. Mais ces applications ne peuvent tout résoudre.

Une éthique de la promesse s’impose, selon l’heureuse formule du médecin biologiste et médecin Henri Atlan. Elle consiste à s'interdire de promettre n’importe quoi sur la base de progrès réalisés dans des conditions particulières [20] .

Cette éthique n’est pas toujours à l’ordre du jour. Les assureurs et les AssurTechs, à la suite des banquiers et des FinTechs, multiplient parfois les promesses aventureuses. Leur mérite est de bousculer les codes et d’accélérer les transformations nécessaires au regard de besoins et attentes des assurés comme le souligne le Bulletin annuel de l'Assurance du Cercle Lab : « L’apparition de nombreuses AssurTechs a obligé les acteurs traditionnels à revoir leurs positions. La question de l’expérience client proposée par ces AssurTechs – entre standards digitaux imposés par les Gafam et data récoltées lors de la tarification – semble cruciale » (Cercle Lab, 2019).

Le risque est d’assister dans un second temps à un assèchement des financements, faute de résultats au niveau quantitatif et donc, à l’abandon de la démarche. C’est probablement ce qui s’est produit pour la microfinance et la micro-assurance. Certains médias promettaient la fin des pauvretés grâce à la microfinance.

Le Prix Nobel de la paix décerné en 2006 à Mohammed Yunus contribua involontairement à quelques envolées lyriques, à l’image du communiqué du comité : « Monsieur Yunus et la Grameen Bank (6 millions de clients, dont une majorité de femmes, pour 1 861 agences, 17 400 employés et 5,7 milliards de dollars de prêts distribués, soit 1 % du PIB du pays) ont démontré que même les plus démunis peuvent œuvrer en faveur de leur propre développement ». On oubliait par là même que le crédit pouvait autant sauver que tuer, au même titre que l’assurance d’ailleurs quand celle-ci consiste davantage à exclure qu’à mutualiser.

Digital et renaissance de la micro-assurance

Le passage de la défiance généralisée à la fascination pour la microfinance a eu pour conséquence le gel dommageable de bons projets. Mais l’hiver rigoureux semble s’achever.

Les thèses consacrées à la micro-assurance réapparaissent, de nouveaux acteurs se positionnent. La révolution digitale favorise le dégel grâce à la réduction des coûts d’acquisition et de gestion. L’accès à l’assurance est donc facilité, notamment pour les populations vulnérables.

En France, la Parisienne Assurance et Epic viennent de communiquer sur le lancement d’une assurance « coup de pouce » à destination de salariés particulièrement vulnérables : « Grâce à sa maturité technologique permettant de faibles coûts de transaction, La Parisienne a ainsi la capacité de s’adresser aux nouveaux marchés de l’assurance reposant sur des micro-primes et de repousser les limites de l’assurabilité comme l’assurance à l’usage. L’objectif pour La Parisienne Assurances est d’abord de diffuser le plus largement possible ces produits de micro-assurance pour les salariés les plus fragiles, au travers de sa collaboration avec Epic et ses entreprises partenaires et d’enrichir ensuite cette gamme de produits inclusifs » [21] .

L’arrivée de ces acteurs dans le paysage de la micro-assurance est somme toute logique. La Parisienne Assurances qui a résolument réorienté sa stratégie dès 2015 pour se tourner vers le digital et les « nouveaux usages et risques à couvrir » [22] compte devenir une entreprise à mission [23] ; Epic est une start-up à but non lucratif qui lutte contre les injustices sociales dans le monde.

À l’étranger, des acteurs internationaux ou locaux s’appuient sur des opérateurs mobiles pour proposer des programmes d’assurance à des populations à faible et moyen revenu.

Baloon, une AssurTech créée en 2017 visant à donner accès à l’assurance au plus grand nombre grâce au digital sur le continent africain, présente un parcours de souscription extrêmement simple et entièrement digitalisé incluant trois photographies, une signature électronique, un paiement en ligne, un coffre-fort électroniquement sécurisé. Bertrand Vialle, son fondateur, nous disait récemment : « Nous avons en Afrique la chance d’avoir des assureurs et des populations beaucoup plus ouverts au changement qu’en France. Nous n’avons pas les contraintes éducatives, psychologiques et historiques qui sclérosent l’innovation et toute projection dans l’avenir. Nous avons réussi, en deux ans, à développer un modèle innovant dans plusieurs pays.

L’assurance africaine sera en avance par rapport au marché français dans les 5 ou 10 prochaines années. Nous assisterons au même mouvement spectaculaire que pour le Mobile Money. 90 % des frais de scolarité sont maintenant payés en E-money » [24] .

Cette promesse du digital pour développer l’assurance dans des lieux de vulnérabilités délaissés conduira à revenir sur un état des lieux complet de la micro-assurance à travers le prisme des mobiles ou des nouvelles technologies.

Le prix de la Banque de Suède en sciences économiques, communément appelé Prix Nobel d’Économie, qui a récompensé les travaux d’Esther Duflo, d’Abhijit Banerjee et de Michael Kremer pour leurs travaux sur la réduction de la pauvreté dans le monde favorisera peut-être indirectement le retour d’un Printemps de la micro-assurance. Les difficultés des pays émergents [25] et les montées des populismes en Europe montrent que le sujet est loin d’être épuisé.

 

1 La capacité d’épargne s’est détériorée durant les dernières années pour une partie significative de la population. En effet, pour plus d’un tiers de la population (36%), le niveau de vie moyen a stagné ou reculé entre 2010 et 2015.
S’y retrouvent les familles monoparentales et les couples avec trois enfants et plus, catégories qui concentrent davantage de situations de pauvreté (Mutualité Française, 2018).

2 La Fondation Entrepreneurs de la Cité a été créée en 2008 par 6 groupes d’assurance (AG2R La Mondiale, CNP Assurances, la Banque Postale, APRIL, CFDP Assurances, MATMUT) et la Caisse des Dépôts.
3 Témoignages recueillis par l’auteur de cet article dans le cadre d’une analyse de QAPE.
4 Objectifs mentionnés sur le site www.qape.fr
5 Les statistiques officielles manquent, mais nous serions déjà, en 2019, à 30 000 osthépoathes,1 400 chiropracteurs, 15 000 cabinets pédicures-podologues, 3 000 médecins ayant obtenu un diplôme inter-universitaire d'acupuncture ou une capacité d'acupuncture.
6 « Médecines douces : sur quels remboursements compter ? », Que choisir-Argent, complémentaire santé n°156, octobre 2019.
7 Retours d’expérience de la société Stream-Techs soulignant également que la gestion de ces actes hors nomenclature ou non remboursables n’est que partiellement industrialisée. L’essentiel des actes de gestion est réalisé à partir de documents papier. Le coût de gestion est élevé et les délais de remboursement sont longs. Il n’y a pas de capitalisation sur les informations collectées. Les informations récupérées ne sont pas complètes et sont sujettes à d’importants risques d’indus (notamment en hospitalisation).
8 Devant les services de Selfcare ou les informations sur la réglementation et les avantages fiscaux de la loi Madelin.
9 Voir le site https://certifie.bureauveritas.fr/.
10 Jean-Baptiste Fressoz, « Quand la catastrophe suit son cours » in Jean-Birnbaum (dir.), De quoi avons-nous peur ?, Gallimard, 2018
11 « Les débâcles tech sur les marchés interrogent le modèle des start-up », Les échos, 3 octobre 2019. En France, nous n’en sommes pas là, bien au contraire, et de très belles pépites souffrent d’un manque d’investissement et de soutien de leur propre incubateur (banque ou assureur).
12 Laure Viel, « Dépendance : l’urgence à trouver des solutions (Reavie 2019) », L’argus de l’assurance, 10 oct. 2019.
13 Moins de 20 % des français bénéficieraient d’un capital décès au-dessus de 100 000 euros en cas de décès de leur conjoint(e) ou de leur propre invalidité permanente. Il s’agit essentiellement des cadres qui en bénéficient à travers un régime de prévoyance collective particulièrement avantageux in M. Nabeth, Ibid 2019 ; voir également les travaux du Club Prévoyance du Cercle Lab, in. Cercle Lab, Badass-Bulletin annuel de l’assurance, 2019
14 Les cotisations globales de l’année 2017 s’élèvent à 783 millions d’euros, dont 650 millions correspondent aux seules sociétés d’assurance in FFA, « Assurance dépendance : 7,1 millions de personnes couvertes à la fin de l’année 2017 », juillet 2017.
15 40 voix seulement, en réalité. Ce qui relativise l'importance donnée au sujet par toute la classe politique.
16 Il s'agit de trois mois fractionnables pour les aidants salariés, travailleurs indépendants et agents publics. Le montant est similaire à celui pour le congé pour un enfant malade. La mesure coûtera 100 millions d’euros en année pleine.
17 Ces robots sont utilisés pour des fonctions d’assistance auprès en personnes dépendantes, handicapées ou malades, ou des personnels soignants des aidants.
18 Pour les aidants familiaux : grâce au financement des pouvoirs publics déjà partenaires : Conseils généraux, action sociale des groupes de retraite, CNSA, CNAV, ARS. Pour les aidants professionnels : grâce à un financement dans le cadre de la formation continue ou d’autres fonds de formation. Le soutien se fait par téléphone, modalité plébiscitée par les aidants.
19 Source : Le Relais des aidants, Expérimentation portée par l’association du Relais des aidants dans le cadre de la consultation mémoire du groupe hospitalier Raincy-Montfermeil, Guide aux futurs porteurs de projet, 2017.
20 « L’arbre de la connaissance – Entretien avec Henri Atlan » in L’éclaireur, Le retour du Golem ? n° 5, septembre 2019.
21 L’assurance en mouvement, « L’assureur de demain se doit d’avoir un rôle sociétal fort », 22 septembre 2019.
22 Alliancy, « Avec IPaaS, la Parisienne Assurances met à disposition ses produits en open API », 13 avril 2018.
23 Une entreprise à mission est une entreprise ou société commerciale qui intègre dans ses statuts un objectif d'ordre social ou environnemental.
24 Valmen Consulting, Etude assurance affinitaire – Mythes et réalités, Carnet 1, Cercle Lab & FG2A, Septembre 2019.
25 Voir les flash conjoncture Pays émergents du DG Trésor sur l’année 2019.
 

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº385
Notes :
22 Alliancy, « Avec IPaaS, la Parisienne Assurances met à disposition ses produits en open API », 13 avril 2018.
23 Une entreprise à mission est une entreprise ou société commerciale qui intègre dans ses statuts un objectif d'ordre social ou environnemental.
24 Valmen Consulting, Etude assurance affinitaire – Mythes et réalités, Carnet 1, Cercle Lab & FG2A, Septembre 2019.
25 Voir les flash conjoncture Pays émergents du DG Trésor sur l’année 2019.
10 Jean-Baptiste Fressoz, « Quand la catastrophe suit son cours » in Jean-Birnbaum (dir.), De quoi avons-nous peur ?, Gallimard, 2018
11 « Les débâcles tech sur les marchés interrogent le modèle des start-up », Les échos, 3 octobre 2019. En France, nous n’en sommes pas là, bien au contraire, et de très belles pépites souffrent d’un manque d’investissement et de soutien de leur propre incubateur (banque ou assureur).
12 Laure Viel, « Dépendance : l’urgence à trouver des solutions (Reavie 2019) », L’argus de l’assurance, 10 oct. 2019.
13 Moins de 20 % des français bénéficieraient d’un capital décès au-dessus de 100 000 euros en cas de décès de leur conjoint(e) ou de leur propre invalidité permanente. Il s’agit essentiellement des cadres qui en bénéficient à travers un régime de prévoyance collective particulièrement avantageux in M. Nabeth, Ibid 2019 ; voir également les travaux du Club Prévoyance du Cercle Lab, in. Cercle Lab, Badass-Bulletin annuel de l’assurance, 2019
14 Les cotisations globales de l’année 2017 s’élèvent à 783 millions d’euros, dont 650 millions correspondent aux seules sociétés d’assurance in FFA, « Assurance dépendance : 7,1 millions de personnes couvertes à la fin de l’année 2017 », juillet 2017.
15 40 voix seulement, en réalité. Ce qui relativise l'importance donnée au sujet par toute la classe politique.
16 Il s'agit de trois mois fractionnables pour les aidants salariés, travailleurs indépendants et agents publics. Le montant est similaire à celui pour le congé pour un enfant malade. La mesure coûtera 100 millions d’euros en année pleine.
17 Ces robots sont utilisés pour des fonctions d’assistance auprès en personnes dépendantes, handicapées ou malades, ou des personnels soignants des aidants.
18 Pour les aidants familiaux : grâce au financement des pouvoirs publics déjà partenaires : Conseils généraux, action sociale des groupes de retraite, CNSA, CNAV, ARS. Pour les aidants professionnels : grâce à un financement dans le cadre de la formation continue ou d’autres fonds de formation. Le soutien se fait par téléphone, modalité plébiscitée par les aidants.
19 Source : Le Relais des aidants, Expérimentation portée par l’association du Relais des aidants dans le cadre de la consultation mémoire du groupe hospitalier Raincy-Montfermeil, Guide aux futurs porteurs de projet, 2017.
1 La capacité d’épargne s’est détériorée durant les dernières années pour une partie significative de la population. En effet, pour plus d’un tiers de la population (36%), le niveau de vie moyen a stagné ou reculé entre 2010 et 2015.
2 La Fondation Entrepreneurs de la Cité a été créée en 2008 par 6 groupes d’assurance (AG2R La Mondiale, CNP Assurances, la Banque Postale, APRIL, CFDP Assurances, MATMUT) et la Caisse des Dépôts.
3 Témoignages recueillis par l’auteur de cet article dans le cadre d’une analyse de QAPE.
4 Objectifs mentionnés sur le site www.qape.fr
5 Les statistiques officielles manquent, mais nous serions déjà, en 2019, à 30 000 osthépoathes,1 400 chiropracteurs, 15 000 cabinets pédicures-podologues, 3 000 médecins ayant obtenu un diplôme inter-universitaire d'acupuncture ou une capacité d'acupuncture.
6 « Médecines douces : sur quels remboursements compter ? », Que choisir-Argent, complémentaire santé n°156, octobre 2019.
7 Retours d’expérience de la société Stream-Techs soulignant également que la gestion de ces actes hors nomenclature ou non remboursables n’est que partiellement industrialisée. L’essentiel des actes de gestion est réalisé à partir de documents papier. Le coût de gestion est élevé et les délais de remboursement sont longs. Il n’y a pas de capitalisation sur les informations collectées. Les informations récupérées ne sont pas complètes et sont sujettes à d’importants risques d’indus (notamment en hospitalisation).
8 Devant les services de Selfcare ou les informations sur la réglementation et les avantages fiscaux de la loi Madelin.
9 Voir le site https://certifie.bureauveritas.fr/.
20 « L’arbre de la connaissance – Entretien avec Henri Atlan » in L’éclaireur, Le retour du Golem ? n° 5, septembre 2019.
21 L’assurance en mouvement, « L’assureur de demain se doit d’avoir un rôle sociétal fort », 22 septembre 2019.