Cet article appartient au dossier : Services, DSP2 : Un nouvel univers de business.

Stratégie

Les API vont-elles bouleverser le business model des banques ?

Simple sur le principe, la DSP 2 s'apprête à révolutionner le monde bancaire. Les acteurs traditionnels devront surmonter des obstacles technologiques, avant de repenser leur offre et leurs objectifs stratégiques.

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Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°379

DSP 2 : un nouvel univers de business

Lorsque le législateur a pensé la deuxième directive sur les services de paiement (DSP 2), sa préoccupation première était sûrement de remédier au problème de sécurité que posaient les agrégateurs. En effet, ces nouveaux acteurs demandaient à leurs utilisateurs de leur fournir identifiant et mot de passe, afin d'accéder, via internet, à leurs comptes bancaires. Ce faisant, le client d’une banque donnait de fait à l’application d’agrégation l'accès complet à ses comptes et opérations.

Avec la DSP 2, la législation exigeait deux choses simples :

  • d’une part, la mise à disposition par les banques des données de leurs clients à des tiers, si les clients l’autorisent ;
  • d’autre part, la mise en œuvre d’une authentification renforcée, dite « forte », impliquant une validation explicite du client lorsqu’un acteur tiers accède à ses données et, de facto, la mise en œuvre de cette même sécurité d’accès renforcée au site internet de la banque.

Un bouleversement total dans le monde bancaire

Cette réglementation simple sur le principe va amener un bouleversement total dans le monde bancaire. Historiquement, les systèmes d’information (SI) utilisés par les banques communiquaient entre eux uniquement par le biais de réseaux privés et sécurisés, par exemple STET pour la compensation, Swift pour les paiements internationaux, ou encore les réseaux monétiques comme Visa ou Mastercard pour les opérations par cartes bancaires. Avec la DSP 2, la réglementation incite les SI bancaires à communiquer par le biais du réseau public d’internet et via des technologies standard du monde de l’internet, les fameuses API (Application programming interfaces).

Les banques ou les nouveaux acteurs peuvent donc s’affranchir, s’ils le souhaitent, des réseaux interbancaires. Ils peuvent proposer des services innovants à un moindre coût puisqu'ils ne s'appuieront pas sur des structures privées, mais sur l’infrastructure internet. Et les banques, qui avaient un quasi-monopole de distribution de leurs produits vers leurs clients, vont voir apparaître de nouveaux acteurs de distribution s’intercaler entre leurs clients et eux-mêmes. C’est l’effet papillon de la DSP 2 : le simple changement de réglementation engendre une révolution technologique et stratégique pour les banques.

Le nouveau modèle stratégique des API

La mise en œuvre des API change leur business model historique. La rémunération d’une banque est aujourd’hui basée sur le principe de la commission sur les opérations bancaires. Avec les API, comme dans le monde de l’Internet aujourd’hui avec Google par exemple, c’est l’usage des données lui-même qui est rémunéré. Certes, la DSP 2 exige que l’accès aux comptes de paiement soit gratuit pour les agrégateurs, mais la banque peut par exemple envisager de se faire rémunérer pour l’accès aux comptes d’épargne. Hier, ce service était gratuit pour les agrégateurs ; demain, il peut devenir payant. D’un point de vue pratique, le SI de la banque doit pouvoir comptabiliser les appels des systèmes externes aux API, et produire une facture aux entités dont les SI appellent les API de la banque. Ce modèle existe déjà largement sur internet, avec des API très connues comme l’appel aux cartes de Google, par exemple.

Ce modèle est d’ailleurs parfaitement complémentaire à celui basé sur les commissions sur les opérations. Mais l’arrivée de nouveaux acteurs pouvant intermédier ou proposer des opérations moins chères va obliger les banques à revoir la stratégie de tarification de ces opérations, en jouant en plus sur les leviers de la vente de données à la distribution.

Dès lors, se posent ces questions : comment aborder ces nouvelles technologies ? La banque doit-elle devenir un agrégateur ? Doit-elle se positionner principalement en producteur ou en distributeur sur son cœur de métier ? Et doit-elle s’appuyer uniquement sur ses ressources internes ou s’allier à des FinTechs qui maîtrisent ces technologies ?

L’analyse du métier redevient primordiale

On ne le dira sans doute jamais assez, le premier impact de la DSP 2 est technologique. L’ouverture des données impose de disposer de SI :

– fonctionnant en quasi-permanence : plus question d’arrêter le système plusieurs jours d’affilée, par exemple le week-end, pour une mise à jour ;

– assurant de hautes performances pour l’accès aux données.

Ces deux caractéristiques n’étaient pas toujours prévues jusqu'à présent dans les SI des banques et la mise en œuvre de la DSP 2 nécessite un effort budgétaire et humain important pour acquérir, maîtriser, déployer et utiliser ces nouvelles technologies.

Cette étape technologique est un passage obligé, sans doute difficile pour les banques qui disposent de ressources informatiques limitées, axées sur des technologies robustes mais plus simples à mettre en œuvre. Il leur faut donc apprendre à maîtriser ces technologies ou s’appuyer sur un tiers de confiance qui les maîtrise. Les éditeurs de progiciels bancaires doivent être en mesure de proposer à leurs clients de prendre en charge à un coût mutualisé ces nouvelles technologies. Fournir la DSP 2 en mode services (SaaS) est donc un impératif pour les éditeurs. Une fois surmonté, l’obstacle technologique devient un atout pour la banque qui peut alors organiser son SI en fonction de ses objectifs stratégiques.

La première démarche à accomplir est d’identifier les métiers, processus et opérations qui constituent son cœur d’activité, puis de distinguer les domaines du système d’information qui constituent un avantage déterminant sur la concurrence. Avec l’arrivée des API, il va peut-être devenir intéressant de délaisser certaines opérations coûteuses en SI et de capter des clients en offrant des API sur les opérations valorisant la banque par rapport aux concurrents ; voire d’imaginer de nouvelles propositions de valeurs, en utilisant des fonctions fournies par les API d’acteurs extérieurs. Le modèle actuel intègre souvent dans une même banque les fonctions de production et les fonctions de distribution. Les API permettent de bien distinguer les deux sur le plan technique, et d’augmenter son offre sur les deux fonctions : la distribution, en s’appuyant sur des produits des partenaires, et la production, en proposant à des tiers ses meilleurs processus et produits.

Les API comme vecteurs de distribution de produits bancaires

Le premier réflexe, lors d'une mise en œuvre de la DSP 2, devrait être d'observer le comportement des clients. Les API vont rapidement permettre de savoir si beaucoup d'entre eux veulent consulter leurs comptes par le biais des agrégateurs, ou non. Le suivi des volumes d’appels des API d’une banque par des acteurs extérieurs (Third Party Providers – TPP) sera une indication forte de l’appétence des clients pour de nouveaux services. L’information sur les services utilisés pourra permettre d’envisager rapidement d’offrir celui qui correspond le mieux.

Dans ce cas, le fait de disposer d’API devrait permettre d’enrichir une offre avec un partenaire externe, par exemple un agrégateur ou une FinTech. La banque aura donc naturellement complété son offre de distribution.

À l’inverse, si la banque dispose d’un domaine d’expertise qui la différencie de ses concurrents, son intérêt sera alors peut-être de proposer cette offre à des partenaires. Les crédits en sont de bons exemples. Une offre performante de crédit à la consommation ou de paiement en plusieurs fois pourra alors être proposée à des e-commerçants. Une offre d’épargne simple pourra être proposée à des agrégateurs moyennant une marge de distribution.

Sur ces sujets, la main sera probablement donnée aux responsables du marketing. Car la mise en œuvre des API devrait développer considérablement les offres à destination d’une large palette d’acteurs. Les offres elles-mêmes vont probablement combiner des éléments provenant d’acteurs différents. Un monde plus riche et plus complexe va voir le jour, pour finalement proposer au client des offres toujours mieux ciblées, performantes et simples.

Une offre produit plus ciblée et en temps réel

Toutes ces offres passant par les API auront comme point commun d’être proposées sous une forme digitale, et d'impliquer une réponse en temps réel pour le client final. Ce point est crucial, car il nécessite pour une banque de repenser ses meilleures offres afin de les proposer d'une manière digitale.

Ce mouvement déjà enclenché depuis plusieurs années devrait s’accélérer. Une fois l’offre disponible en temps réel via des API, il est impensable pour une banque de disposer d’une offre moins performante en agence. Le temps réel va ainsi s’étendre progressivement. Le compte courant va devoir fournir de plus en plus d’informations et d’autorisations. La tenue des comptes et le traitement des opérations, qui constituent le cœur même du métier bancaire, devront fonctionner en permanence – haute disponibilité – et répondre à des sollicitations toujours plus importantes – hautes performances.

Ces deux caractéristiques vont devenir essentielles dans un nombre croissant d’opérations bancaires, et nécessiteront de refondre aussi progressivement les systèmes d’information des banques, avec les technologies correspondantes. Comme pour les API, ces technologies devront être maîtrisées afin de permettre à la banque d’élargir son offre et sa clientèle.

Le cas pratique du paiement instantané

Le paiement instantané qui commence à arriver sur le marché constitue un bon exemple de la transformation qui s’amorce. Le paiement instantané est un virement SEPA qui est traité en 10 secondes, de manière irrévocable. En quasi-temps réel, l’argent est viré du compte du donneur d’ordre vers celui du bénéficiaire.

Ce paiement instantané illustre parfaitement l’utilisation de l’internet en lieu et place du réseau interbancaire. L’un des cas d’usage imaginé par les grands réseaux de distributeurs est d’inciter leurs clients à utiliser le paiement instantané à la place de la carte, afin de minimiser les commissions interbancaires et de disposer de la trésorerie en quasi-temps réel.

Les grands distributeurs vont donc probablement développer leur offre bancaire, en proposant à leurs clients de disposer d’un compte de paiement chez eux et de l’utiliser à la place de leur carte bancaire habituelle pour régler leurs achats. Dans ce cas, le paiement passerait par l’internet, et non plus par le réseau monétique. Un grand changement pour les acteurs majeurs !

Les grandes banques devraient aussi proposer aux e-commerçants d’être réglés par paiement instantané, via un appel à une API mise à leur disposition. De nouveaux acteurs se sont déjà positionnés sur ce marché, et les acteurs traditionnels vont déployer rapidement tout leur savoir-faire sur les paiements.

Un nouveau métier : la banque ouverte

C’est donc une véritable révolution qui se met en marche. Nul ne peut l’ignorer, sous peine de voir son marché se rétrécir, accaparé par des acteurs dynamiques.

L’open banking va donc voir les échanges entre les acteurs se multiplier et la maîtrise des technologies sera la base de la maîtrise des offres. Le métier de banquier va voir s’accélérer sa mutation technologique, la place du SI devenir encore plus stratégique, car de son agilité dépendra l’offre. Une banque ouverte, fondée sur une intégration forte entre les acteurs et leurs API correspondantes.

 

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