Éducation financière en Afrique : le cas ivoirien

En permettant à tout un chacun de prendre des décisions informées, l'éducation financière peut être vue comme un outil de lutte contre l'exclusion financière et la pauvreté. Son application au continent africain prend de multiples formes et fait intervenir divers acteurs. En Côte d'Ivoire, elle passe par exemple par la formation des personnels enseignants, eux-mêmes bien souvent en situation de surendettement.

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°777

Les dérivés : enfin sous contrôle ?

L'éducation financière a fait l'objet d'une attention particulière sur le plan international à l'occasion de la présidence russe du G20, focalisant alors les travaux sur les pays émergents et les pays en développement. Les premiers programmes d'éducation financière recensés dans les pays développés avaient été lancés à la fin des années 1990 et au début des années 2000 (États-Unis, Australie, Canada, France, Royaume-Uni).

L'éducation financière a été définie en 2005 par l'OCDE dans la première étude internationale [1] (pour les pays membres de l'organisation) consacrée à l'éducation financière, selon les termes suivants : « L'éducation financière est le processus par lequel des consommateurs / investisseurs financiers améliorent leur connaissance des produits et concepts financiers et, acquièrent, au moyen d'une information, d'une formation ou d'un conseil objectif, les compétences et la confiance nécessaires pour mieux comprendre les risques et les opportunités de la finance, faire des choix raisonnés, savoir où trouver conseil et savoir quoi faire pour améliorer leur bien-être financier. »

L'éducation financière : pour qui et pourquoi ?

L'éducation financière profite à tous, indépendamment de l'âge et des revenus, dans les pays développés comme dans les pays en développement :

  • aux jeunes qui font leur entrée dans la vie active, elle apporte les outils de base pour gérer leur budget et leur épargne afin de maîtriser leurs dépenses et leurs dettes ;
  • aux familles, elle apporte la discipline nécessaire pour économiser en vue d'une acquisition immobilière ou financer les études de leurs enfants ;
  • aux plus âgés, elle permet de s'assurer qu'ils ont épargné suffisamment pour disposer d'une retraite confortable en leur fournissant les informations et le savoir-faire nécessaires pour faire des placements judicieux ;
  • à ceux qui disposent de faibles revenus, elle introduit la notion d'épargne et permet de tirer le meilleur parti de ce qu'ils parviennent à économiser ;
  • à tous, elle permet de mieux comprendre les notions financières de base et les différentes possibilités et services financiers proposés par les banques, les institutions de microfinance (IMF), les sociétés d'assurance ayant pignon sur rue, mais aussi les acteurs financiers informels. Elle permet d'obtenir des précisions sur les avantages et inconvénients des différents placements ou crédits existants.

En 2005, 96 % des banques américaines proposaient des programmes d'éducation financière ou travaillaient avec des partenaires pour soutenir de telles initiatives. Si certains établissements bancaires participent aux projets d'éducation financière parce qu'elles veulent être reconnues comme entreprises citoyennes, d'autres se rendent compte que ces initiatives les aident à toucher des marchés difficiles à desservir comme ceux des migrants ou des personnes n'entretenant pas de liens avec le système bancaire [2]. Si l'exclusion bancaire est parfois le fait des institutions financières, les facteurs comportementaux et psychologiques sont souvent les principaux obstacles à l'ouverture de comptes bancaires [3]. Des études ont montré que les programmes d'éducation financière accroissent à la fois le nombre de personnes qui épargnent et le montant moyen de leur épargne [4].

Pour ce qui concerne les programmes d'éducation financière dédiés aux populations non bancarisées dans les pays de l'OCDE, les prestataires, publics ou privés, sont très variés. Les plus représentés sont :

  • les organisations sans but lucratif, communautaires ou éducatives ;
  • les partenariats réunissant au moins deux types de prestataires (associations de communautés ou de consommateurs et institutions financières le plus souvent) ;
  • les agences ou services gouvernementaux ou les organismes financés par les pouvoirs publics ;
  • les caisses de crédit mutuel ou leurs associations ;
  • les organismes de tutelle et de surveillance financière ;
  • les banques ou les institutions financières ainsi que les entreprises du secteur privé.

Quelle éducation financière pour l'Afrique ?

On observe en Afrique des disparités en termes de développement économique et humain, tant d'un pays à un autre qu'au sein de chaque pays, et de nombreux pays du continent ont des taux de scolarisation relativement bas, des marchés du travail très peu structurés, des taux de pauvreté élevés de même que de faibles niveaux d'inclusion financière et de compétences financières [5].
Dans ce contexte, il apparaît primordial d'améliorer le niveau des compétences financières des segments les plus vulnérables de la population africaine. Des projets d'éducation financière bien conçus peuvent conduire les personnes fragiles à accéder à une autonomie économique leur permettant de mieux gérer leurs ressources et de développer des activités créatrices de revenus, et ainsi de réduire les obstacles à une meilleure inclusion financière.

En demandant des produits correspondant mieux à leurs besoins, les consommateurs formés nourrissent une demande de services financiers auprès des IMF et/ou des banques et poussent les prestataires de services financiers à développer de nouveaux produits et services, renforçant ainsi la concurrence, l'innovation et la qualité. Le développement des solutions de transfert, voire de banque sur mobile, sur le continent africain participe de ce principe. Les consommateurs formés à la finance sont en outre mieux armés pour défendre leurs intérêts et signaler aux autorités d'éventuels manquements d'intermédiaires financiers, formels et informels. Ils peuvent en outre trouver dans les formations en éducation financière la solution à leur surendettement, acquis en zone informelle ou par méconnaissance ou déresponsabilisation. Il apparaît que, dans la majorité des cas, les problèmes d'endettement émanent plus d'un manque de connaissances financières que d'une insuffisance de revenus. L’éducation financière promeut également l'entrepreneuriat à petite échelle qui contribue pour beaucoup aux revenus des ménages pauvres, ces derniers ne faisant souvent pas la distinction entre les finances du ménage de celles de l'entreprise. L'éducation financière peut ainsi promouvoir le développement d'entreprises individuelles (ou micro-entreprises), une meilleure gestion et le recours aux produits et services bancaires et financiers idoines.

Ces dernières années, les pouvoirs publics mais aussi les secteurs privé et associatif ont entrepris de mettre sur pied des programmes d'éducation financière dans plusieurs pays d'Afrique. Ces programmes visent habituellement à renforcer les connaissances et les compétences, à faire prendre conscience des enjeux financiers et à améliorer l'inclusion financière. Ils s'adressent généralement à des groupes vulnérables – personnes à faibles revenus, femmes et jeunes notamment – et l'éducation financière dispensée est parfois couplée à l'accès à des produits financiers. En 2012, l'OCDE recensait ainsi des initiatives dans la plupart des pays d'Afrique australe et de l'Est, ainsi que dans quelques pays d'Afrique de l'Ouest et du Nord (Burkina Faso, Egypte, Ghana, Mali, Maroc, Nigeria et Sénégal). Dans certains pays (Ghana, Kenya, Lesotho, Malawi, Namibie, Afrique du Sud, Tanzanie, Uganda, Zambie et Zimbabwe), le gouvernement, la banque centrale et les autres superviseurs sont impliqués dans le développement d'initiatives coordonnées au niveau national, tandis que dans beaucoup d'autres pays, les ONG et le secteur privé (les institutions financières : banques locales ou internationales, IMF, etc) sont à l’initiative. D’autres initiatives existent et se développent. En République démocratique du Congo, par exemple, la moitié des écoles sont privées, et l'éducation financière, aux côtés de la formation à l'entrepreneuriat et aux NTIC voudrait y être développée sous l'impulsion d'associations qui interviennent en accord avec le ministère de l'Éducation nationale.

Des programmes à l'échelle individuelle puis ministérielle ont vu le jour plus récemment, mus par des constats alarmants : en Côte d'Ivoire par exemple, près d'un quart des enseignants sont en situation de surendettement. L'initiative ivoirienne (lire le témoignage de Félix Yao Kouassi) a ceci d'original qu'elle émane du ministère de l'Éducation nationale et concerne en premier lieu ses 110 000 fonctionnaires : 98 000 enseignants et 12 000 administratifs. Depuis 2013, le programme d'éducation financière sillonne les différentes directions régionales de l'Éducation nationale et de l'Enseignement technique. Au programme de la caravane : animations en éducation financière, sensibilisation sur l'épargne et l'investissement, projections de films éducatifs sur la finance personnelle, jeux-concours sur la finance de base. Avec un objectif : sensibiliser les enseignants et, par ricochet, les élèves.

[1] « Improving Financial Literacy - Analysis of Issues and Policies », OCDE, 2005.

[2] « Financial Education », discours d’Alan Greenspan prononcé le 26 septembre 2003.

[3] Kempson et al. (2004), « Policy Level Response To Financial Exclusion in Developed Economies : Lessons For Developing Countries », Personal Finance Research Center, University of Bristol.

[4] Bayer et al. (1996) ; Clarck et Schieber (1998) ; Lusardi (2003).

[5] F. Messy et C. Monticone (2012), « The Status of Financial Education in Africa », OECD Working Papers on Finance, Insurance and Private Pensions, n° 25, Publications de l’OCDE.

 

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