Non transposé dans le droit français lors de l’entrée en vigueur de la première directive sur les services de paiement de 2008, le principe du cashback a refait surface en 2016, à l'occasion de l’exercice de simulation de la crue centennale de la Seine, dit « Sequana », où fut mise à l'épreuve l’alimentation en monnaie fiduciaire des distributeurs de billets et de la grande distribution en situation de crise. Avec la seconde version du texte réglementaire (DSP 2), entrée en application il y a un peu plus d’un an, le 13 janvier 2018, le cashback est désormais légalisé en France.
Quel est l'avenir de ce service, a priori sans intérêt pour les acteurs économiques, paradoxal face au développement des instruments scripturaux, mais providentiel dans un contexte social et politique qui place l’accès aux services publics au centre des débats ?
Un service déjà connu de nombreux européens
Nouveau en France, le cashback – à ne pas confondre avec les pratiques de réductions commerciales – consiste, dans le cadre d’une opération de paiement par carte bancaire, à remettre aux clients qui en font la demande une certaine somme en espèces. Il est depuis plusieurs années largement utilisé par de nombreux consommateurs européens proches de nos frontières.
Les Belges, les Allemands, les Britanniques, les Italiens ou, un peu plus au Sud, les Grecs, pour ne citer qu’eux, y ont recours régulièrement et sa mise en œuvre est bien entendu encadrée par les Autorités nationales locales. Selon les pays et les modes de consommation, il est proposé dans différents environnements pour répondre à des besoins bien spécifiques.
Chez nos voisins allemands, l’usage se développe principalement dans les stations-service où il est possible pour les clients à la fois de déposer des espèces mais aussi d'en retirer, comme cela se ferait en agences bancaires, sur des dispositifs de types DAB (distributeurs automatiques de billets) ou GAB (guichet automatique de billets). En Belgique, tout comme en Grande-Bretagne ou encore en Italie, ce sont dans les commerces de proximité ou dans les enseignes nationales que les clients peuvent bénéficier du service, bien souvent gratuitement, à la différence des retraits aux distributeurs automatiques de billets qui peuvent être plus ou moins onéreux en fonction des établissements bancaires. Dans de rares cas, il peut arriver qu’une commission soit supportée par le client, à l’appréciation du commerçant offreur de service.
Si cette pratique, différente en fonction des pays, a su s’imposer tout en ne représentant qu’une part très minoritaire de l’accès aux espèces, c’est que partout dans le monde, et en particulier sur le continent européen, l’attachement aux espèces est fort et marque au travers des pièces et des billets, la valeur de ce que l’on a entre les mains – même si des politiques volontaristes comme en Chine semblent avoir enclenché une dynamique inverse.
Le fait que le service rendu soit globalement sans frais pour les clients, contribue à son adoption large et rapide et est par conséquent très apprécié. De plus, le caractère anonyme et libératoire de ce mode de paiement reste apprécié par des consommateurs qu’il est parfois long de convertir à de nouvelles pratiques, y compris dans une démarche d’innovation et de facilitation de leur quotidien.
Une demande toujours présente d’accès aux espèces
Cinq ans : c’est le temps qu’il aura fallu au paiement sans contact en France pour s’imposer dans les usages quotidiens. La fin d’année 2018 a d’ailleurs marqué une étape avec près de deux milliards de transactions réalisées. Cette évolution lancée pour concurrencer les espèces sur le segment des petits montants, est aujourd’hui un succès de dimension internationale, impossible à contrer, tant elle répond aux besoins de facilité, de rapidité et de fluidité. Il n’y a qu’à se pencher sur les statistiques britanniques, par exemple, pour comprendre que le « sans contact » a aujourd’hui totalement pris le pas sur les espèces dans de nombreux usages.
Dans les transports en commun, qui sont de très importantes zones de flux, ce sont ainsi près de 3 millions de paiements par jour qui sont réalisés via les dispositifs de TFL (Transport For London). En France, près de 6 millions de transactions quotidiennes sont comptabilisées, sans y inclure le domaine du transit.
L’intégration de ce périmètre d’acceptation a largement contribué au développement de la fonctionnalité outre-Manche. Celle-ci se développe en France au niveau local, notamment dans les villes de Dijon, Amiens ou encore Bordeaux.
Bien que la progression des paiements digitaux soit forte et inéluctable, il n’en demeure pas moins que de nombreuses voix s’élèvent pour rappeler qu’à côté de cette évolution vers plus de facilité – mais aussi de traçabilité –, des consommateurs préfèrent s’en remettre aux bons vieux billets et pièces, garants de leur liberté de choix et d’anonymat.
La « cashless society », appelée de leurs vœux par certains, pourrait de ce fait difficilement voir le jour sans provoquer des vagues de réactions négatives, en raison du caractère excluant pour certaines catégories de la population, souvent fragiles. Rappelons de surcroît que l’émission de la monnaie, avantage intrinsèque à chaque banque centrale nationale, leur rapporte chaque année plusieurs milliards d’euros, au titre du droit de seigneuriage !
Toujours en Grande-Bretagne, l'association de consommateurs Which? a récemment lancé une étude auprès de 2 000 personnes, laquelle a révélé que près des trois quarts de la population continuaient d’utiliser des espèces régulièrement, alors même que des commerces commençaient à les refuser, valorisant les règlements par carte bancaire, garants de plus de sécurité et facilitateurs du travail de comptabilité. Cette association a pris position en faveur de la création d’une Autorité de régulation chargée de protéger les intérêts des consommateurs et a lancé, dans ce cadre, une pétition qui a réuni plus de 130 000 signatures. Elle a également appelé le gouvernement à prendre des mesures visant à lutter contre la désertification des services bancaires en périphérie des grandes villes. Un combat politique selon elle, qui en rappelle un autre, en France. Et un terrain sensible que nos Autorités nationales abordent avec beaucoup de précaution.
Les services bancaires de proximité se font rares
Plusieurs quotidiens régionaux français ont relayé récemment la disparition progressive des agences bancaires en province, qualifiées du discriminant nom de « territoires », créant ainsi le sentiment qu'il existe une France des villes et une France des champs. L’Hexagone, qui comptait en 2012 près de 58 536 distributeurs de billets, aurait perdu en cinq ans près de 5 % de son parc, et serait aujourd’hui doté de moins de 56 000 automates bancaires.
Dans les villes et villages où le nombre de retraits ne permet pas de garantir une rentabilité suffisante, intégrant les coûts d’opérations de maintenance, de sécurité ou de transports de fonds, certains établissements bancaires ont pris la décision de réduire leurs services, contraignant les habitants à se déplacer de plus en plus loin, à la recherche d’un distributeur à même de satisfaire leur demande d’accès aux espèces.
C’est afin d'apporter une première réponse à cette problématique qu’ont été conçus, il y a quelques années, les Points verts du Crédit Agricole, via lesquels les commerçants indépendants – buralistes, bureaux de poste, épiceries, etc. – tiennent le rôle d’offreurs de services, contre rémunération par leur banque acquéreur. Cette possibilité donnée aux clients ne nécessite pas l’achat de biens, mais elle n’est en revanche rendue possible qu’aux porteurs de cartes de cet établissement.
Aujourd’hui, l’autorisation de la pratique du cashback en France, encadrée par
Redonner aux commerçants leur rôle d’offreurs de services
Le secteur du commerce, présent sur l’ensemble du territoire national au travers d’un maillage très dense de points de vente, accueille favorablement la possibilité donnée à chaque entreprise de proposer le cashback aux clients. Les enseignes nationales qui proposaient déjà ce service dans les pays européens où elles sont implantées, considèrent cette évolution comme un moyen d’harmoniser leurs pratiques et les messages à destination de leurs clients.
Certaines d’entre elles, à l’instar de Casino, avaient anticipé la parution du décret et de l’arrêté en proposant dès le mois de juillet 2018 le cashback, via les caisses en libre-service de ses hypermarchés et supermarchés.
Fin 2018, c’était au tour de Franprix – enseigne du même groupe – d’évaluer l’appétence du service auprès de ses clients, dans le cadre d’un pilote lancé dans un magasin parisien.
Si aujourd’hui les volumes restent modestes, le service rendu, lui, satisfait parfaitement les consommateurs pour des besoins ponctuels de liquidités, et cela à la fois dans des zones où l’offre bancaire en matière de DAB est réduite, mais aussi dans des zones urbaines dans un souci de commodité et de sécurité. Le commerçant devenant dans cette situation un facilitateur du quotidien pour ses clients.
Plusieurs réseaux de distribution organisés sont d’ailleurs en phase de réflexion pour le mettre en place dans le courant de l’année 2019 dans des magasins ciblés, ce service pouvant au même titre que les stations-service, être un produit d’appel leur permettant d’attirer de nouveaux clients ou bien de les fidéliser davantage.
En couvrant les zones les plus exposées à la désertification bancaire et en apportant un complément de service au bénéfice d’une zone de chalandise, le commerçant renforcera sa position d’acteur économique, et contribuera à recréer du lien dans sa relation avec ses clients.
À titre d’exemple, les buralistes, qui comptabilisent près de 10 millions de clients quotidiens, soit près de 15 % de la population française, et qui ont dû, avec l’évolution de leur secteur, s’ouvrir à de nouvelles pratiques pour dynamiser leurs activités (ouverture de comptes bancaires Nickel, points de retraits de colis, etc.), voient dans le cashback une possibilité d’apporter encore plus de services, et de réduire potentiellement le risque sécuritaire lié à la détention d’espèces.
Pour autant, ce transfert de service, qui sera amené à se développer progressivement sur le plan national en fonction des besoins locaux, ne doit pas se faire sans prendre en considération le rôle social et économique que joueront les commerçants. En effet, aujourd’hui, les transactions de cashback sont considérées comme des achats et donnent lieu à une commission payée par les commerçants, alors que la logique serait au contraire de les rémunérer en qualité d’offreur de service, tel que cela est déjà pratiqué dans les Points verts préalablement évoqués. Le commerce, qui est avant tout une activité de vente mais également de relations et d’échanges, ne saurait se substituer aux établissements financiers sans un minimum de considération et de bénéfices.
Rappelons enfin que la France est depuis une vingtaine d’années la première destination touristique mondiale, avec 85 millions de visiteurs chaque année. Ce service pourrait devenir un levier pour répondre à la saisonnalité de certaines activités, pour lesquelles la demande d’espèces est forte.