Cet article appartient au dossier : Banque, Finance, Assurance : prospective 2019.

Usages

Face aux nouveaux moyens de paiement, que deviennent les espèces ?

Aujourd’hui, en France, les paiements en espèces ont tendance à diminuer. L’utilisation de la carte est à son plus haut historique et les nouveaux usages et moyens de paiement se développent. Pour autant, certaines catégories de population continuent à utiliser massivement les espèces.

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°827

Numéro double 827-828 : Prospective 2019 - Rétrospective 2018

Bien que l’Europe des paiements ait progressé avec la mise en place du SEPA (Single Euro Payments Area, en français, « espace unique de paiement en euros »), de profondes différences culturelles perdurent entre les pays et se traduisent dans les usages. Les Allemands, par exemple, restent encore très attachés aux espèces et ont réalisé 70 % des transactions en liquide en 2016. À l’inverse, les pays nordiques voient se développer une société plutôt sans espèces, avec des « cash-free shops ».

La France est dans une position intermédiaire. Si la carte bancaire est devenue le moyen de paiement préféré des Français en termes de volume, les espèces restent prédominantes en nombre de transactions, plutôt concentrées sur de petits montants. Mais la situation pourrait s’inverser avec l’essor du paiement sans contact.

Pour accompagner ce changement, et compte tenu de l’émergence rapide de nouveaux moyens de paiement, il importe de bien comprendre le rôle des espèces et les besoins qu’elles servent. En effet, comme nous l'apprend le Rapport WeTakeCare sur l’inclusion numérique (2017), une partie de la population n’est pas encore à l’aise avec les outils numériques : 39 % des Français se déclarent en incapacité de réaliser seuls toutes leurs démarches en ligne : emploi, prestations sociales, impôts… Ces personnes demeurent attachées à la matérialité de l’argent, éprouvant ainsi des réticences à l’usage courant d’une carte de paiement. La diminution du recours aux espèces ne saurait revêtir un caractère coercitif ; elle nécessite de la pédagogie.

Le recours aux espèces diminue

La situation tend aujourd’hui à évoluer en France. Historiquement, la carte bancaire était plutôt réservée au paiement de sommes supérieures à 30 €. Désormais, avec le développement du sans-contact et la suppression du minimum de perception par les banques, elle sert davantage au paiement de petites sommes.

Les espèces sont quant à elles de plus en plus réservées au paiement de très petits montants, pour de menus achats quotidiens. Ainsi, la part des paiements en espèces chez les commerçants est l’une des plus basses d’Europe (68 % vs 79 % en moyenne), de même que le montant moyen des paiements en liquide (7,50 € vs 12 € en moyenne) [1]. Par ailleurs, le nombre de retraits est passé de 1,5 milliard en 2011 à 1,4 milliard en 2017, soit une baisse de 7 % [2]. Une tendance confirmée par le Bulletin de la Banque de France de juillet 2018 : « La baisse de l’usage des espèces est par ailleurs corroborée par la diminution du volume de billets qui remonte du public vers les professionnels du traitement des espèces : - 9,9 % sur les 5 dernières années ».

Cette diminution de l’utilisation des espèces résulte de plusieurs éléments, tels que la bancarisation de la quasi-totalité de nos concitoyens, les usages nés de nouvelles technologies ou le durcissement de la réglementation applicable aux espèces avec une politique de lutte contre la fraude et le blanchiment, et des plafonds abaissés pour le recours aux espèces. L’émergence du e-commerce et celle du m-commerce ont également œuvré en ce sens. A l’achat en ligne de biens doivent répondre des moyens de paiement digitaux. Même dans le commerce physique, l’expérience et le paiement tendent à se digitaliser. Les illustrations les plus probantes en sont Uber, AmazonGo ou Starbucks dont l’application est aujourd’hui le moyen de paiement mobile le plus utilisé par les consommateurs américains. Même l’émergence de l’économie collaborative, qui aurait pu sauvegarder l’utilisation des espèces, arrive à s’en passer, par exemple avec Paypal ou Depopass. Pourtant, 57 % des Français se disent prêts à payer leurs achats en ligne en espèces s’ils en ont la possibilité [3], car ils craignent le piratage de leurs données bancaires ou la panne informatique. Enfin, pour les ménages très modestes, le recours aux espèces est corrélé aux montants en jeu et peut être un outil de planification et de sécurité budgétaires, à l’instar du chèque dont l’usage n’est pas marginal. De même, de nombreuses personnes défavorisées, telles que les exclus du numérique, les victimes d’illettrisme ou les interdits bancaires, utilisent les espèces par nécessité.

Les usages évoluent très progressivement

Le déploiement de nouveaux moyens de paiement et leurs usages requièrent du temps. Ainsi, la carte bancaire, qui a mis trente ans à s’imposer, est aujourd’hui le moyen de paiement préféré des Français : ils sont 92 % à la préférer pour les achats quotidiens [4]. Par ailleurs, la grande majorité des commerces sont équipés d’un terminal de paiement électronique (TPE), d’un mPOS (mobile Point Of Sale) ou d’une solution d’acceptation par carte. L’utilité avérée finit donc par avoir raison des réticences et habitudes.

Ainsi, le parc de cartes progresse avec la quasi-totalité des ménages équipés [5] : on est passé de 60 millions de cartes en 2011 à 68 millions en 2017, et même 86 millions avec les cartes de paiement privatives. La fonction retrait tend à être moins utilisée, au profit des paiements, qui ont augmenté de 43 % entre 2011 et 2017 [6].

Enfin, la carte va certainement élargir sa zone d’influence avec le sans-contact pour les paiements au quotidien (2 milliards prévus à fin 2018) et le paiement mobile.

L’émergence de nouveaux moyens de paiement

Alors que l’usage de la carte semble atteindre son plus haut historique, on peut se demander si elle ne sera pas, à terme, supplantée par l’arrivée de nouveaux moyens de paiement, tels que l’Instant Payment. On peut mentionner deux binômes, qui favoriseront aussi la diminution des paiements en espèces :

– Peer to peer et Instant Payment : le paiement entre pairs, instantané, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 et 365 jours par an. Ces solutions digitales tendent à se substituer aux paiements en espèces. Compte tenu du succès que rencontrent des applications telles que Lydia, Pumpkin en France ou Zelle aux États-Unis, il est possible d'imaginer aisément qu’un outil tel que Paylib entre amis participera demain à la mutation de l’écosystème des paiements ;

– Instant Payment et DSP2. Dans le cadre de la directive révisée sur les services de paiement (DSP2), la création d’un cadre pour les initiateurs de paiements permettra à un acteur de la grande distribution ou un autre commerçant de générer un virement de la banque de son client vers son compte. Des usages analogues à ceux des deux « wallets » chinois emblématiques, WeChat et Alipay, pourraient ainsi se développer.

La préférence pour les espèces procède d’usages et motivations très variés : habitudes ancrées dans la culture locale et l’histoire, crainte des risques de sécurité, du piratage et de défaillances opérationnelles des systèmes de paiement électroniques, peur de la cybercriminalité, valeurs et convictions personnelles, notamment en faveur du développement des monnaies locales et circuits d’échanges solidaires.

Il est aujourd’hui encore utopique de vouloir mettre en place une économie « cashless » ; on la qualifiera donc plutôt de « cashlight ».

Les exclus du numérique

De nombreux Français et résidents ont besoin du service de cash au guichet parce qu’ils ne sont pas financièrement intégrés ou familiers des services digitaux : les personnes âgées, les ménages en situation de fragilité financière, les exclus, les personnes sous tutelle, tous ceux qui ont besoin d’avoir un contact matériel avec leur argent pour leur gestion du quotidien.

À titre illustratif, de nombreux clients de La Banque Postale relèvent de cette typologie. Certains sont réticents ou dans l’incapacité de réaliser des retraits au distributeur automatique de billets (DAB) ou d’utiliser des cartes, et viennent au guichet pour retirer des sommes modestes. Pour d’autres, c’est le moyen de récupérer le montant des allocations versées chaque mois. Cette clientèle a besoin d’interaction humaine, elle doit être guidée et conseillée. Rémy Weber, président de La Banque Postale, rappelle ainsi : « Nous serons la dernière banque du cash pour une population qui n’a pas accès au numérique » [7].

Tout en servant cette population, La Banque Postale cherche à l’accompagner vers l’intégration bancaire et numérique, notamment avec son plan d’inclusion bancaire par le numérique et ses trois engagements :

  • proposer aux personnes exclues du numérique une alternative relationnelle physique ou à distance ;
  • accompagner vers la transition numérique les personnes en forte précarité numérique ;
  • développer des services numériques inclusifs pour les personnes en faible précarité numérique.

Par ailleurs, le cash au guichet est l’une des composantes de la mission d’accessibilité bancaire de La Banque Postale, imposée par la « loi postale » du 2 juillet 1990. Celle-ci a des incidences directes sur l’accès aux espèces, avec un réseau de 17 365 points de contact à fin septembre 2018. Cette mission d’accessibilité bancaire consiste à proposer à toute personne un Livret A, avec un ensemble de prestations spécifiques et gratuites comme le retrait et le dépôt à partir de 1,50 €, une carte de retrait à autorisation systématique ou la domiciliation de virements et prélèvements de certaines opérations : minima sociaux, factures de gaz et d’électricité… Dès lors, ceux qui ne peuvent accéder à un compte bancaire utilisent le Livret A comme un quasi-compte courant. Les 2 millions de Livrets A les plus actifs réalisent en moyenne 60 opérations dans l’année, dont 54 % sont des retraits d’espèces, en DAB et au guichet. Ce recours intensif aux espèces et au guichet est d’ailleurs plus marqué pour les Livrets A actifs de faible encours, soit moins de 150 €.

À ce titre, La Poste et La Banque Postale jouent un rôle majeur en matière d’aménagement du territoire et d’accessibilité bancaire, y compris pour les espèces, notamment dans de nombreuses zones périurbaines, et en particulier les quartiers prioritaires de la politique de la ville.

Comment accompagner le changement ?

De nouveaux moyens de paiement émergent, mais les changements d’usages prendront du temps pour toute une partie de la population qu’il faudra accompagner. L’écosystème du cash va donc devoir se métamorphoser pour être au service de nos concitoyens, en particulier les plus démunis ou isolés.

Cette évolution n’est pas forcément synonyme de nouvelles technologies. On peut prendre l’exemple du nouveau dispositif « cash back », c’est-à-dire le retrait d’espèces sur la caisse des commerçants, qui, après des expériences réussies en Allemagne, en Belgique ou au Royaume-Uni, a été très récemment introduit dans la législation française. Un décret d’application devrait prochainement clarifier les modalités de fourniture du service, notamment le montant minimum des achats associés (1 centime) et le plafond de ces opérations de « retraits » d’espèces en magasin (60 €). L'objectif du cash back est de « dépanner » en cas de besoin d'argent liquide immédiat. Il est particulièrement adapté pour les populations moins à l’aise avec les nouvelles technologies et toutes celles aux revenus modestes. Par ailleurs, il permet de lutter contre la désertification rurale et de créer des lieux de confiance. De manière analogue, dans des zones rurales, le Crédit Agricole a développé un réseau de « points verts » auprès de commerces partenaires.

D’autres réseaux existent également, comme celui des « services financiers de dépannage » de La Poste, qui consistent en des services proposés par les commerçants (2 750 relais postaux) et les mairies (agences postales communales). Ceux-ci permettent notamment de retirer par carte des espèces comme de maintenir des services dans des territoires dépourvus d’agences bancaires et de DAB.

La mise à disposition d'espèces, que ce soit au guichet ou dans des réseaux tiers, demeure donc une nécessité pour une partie de la population et présente aussi l'utilité de recréer du lien humain et de l’activité dans des zones à faible densité de population.

 

 

[1] Source : étude BCE, novembre 2017.

[2] Source : GIE CB.

[3] Sondage IFOP/TSI payment, août 2018.

[4] Comité action publique 2022.

[5] Source : GIE CB.

[6] Source GIE CB.

[7] Sud-Ouest, 17 novembre 2017.

 

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Banque, Finance, Assurance : prospective 2019

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