Financement de l'économie : les assureurs à la manœuvre

Dossier réalisé par Sophie Gauvent

Introduction

Financement de l'économie : les assureurs à la manœuvre

Infrastructures, prêts aux entreprises, actions, titrisation... autant d'actifs pour lesquels les assureurs manifestent un intérêt croissant. Les compagnies et les mutuelles vont-elles financer l'économie à la place des banques ? Solvabilité 2 impose certaines limites sans toutefois empêcher ce phénomène qui va profiter au crédit bien plus qu'aux actions.

Les assureurs à la manœuvre

Interpellés par les pouvoirs publics [1] qui souhaitent voir les assureurs financer davantage l'économie, ceux-ci se plaisent à mettre en avant la part croissante des actifs liés aux entreprises dans leurs placements. En France, la FFSA estime qu'ils représentaient 58 % en 2013 contre 50 % en 2010. Ces actifs sont majoritairement des obligations d'entreprises, viennent ensuite les actions puis l'immobilier d'entreprises. Quant au soutien des PME et ETI par les assureurs, il a doublé entre 2009 et 2013, passant de 22 à 46,6 milliards d’euros.

Phénomène nouveau : ces financements passent aussi par des prêts bancaires achetés par les assureurs. Pour faciliter cette pratique, le Code des assurances a été modifié par un décret en août dernier.
Tous les acteurs économiques (entreprises, infrastructures, immobilier commercial…) sont examinés attentivement par les assureurs qui, dans un contexte de taux bas, sont à la recherche de rendements plus attractifs que ceux des obligations souveraines. Simultanément, les banques cherchent à alléger leur bilan et proposent donc aux assureurs de prendre en charge des financements qu'elles fournissaient traditionnellement.

Le phénomène concerne l'ensemble des pays européens et attire la vigilance de l'EIOPA. Son Executive Director, Carlos Montalvo estime que « la régulation doit être neutre. Si elle considère que tel actif est risqué pour les banques, alors il n'y a pas de raison pour qu'elle le juge sans risque pour les assureurs » (voir l'interview). Après des négociations d'une dizaine d'années, la directive Solvabilité 2, qui va régir les assureurs à partir du 1er janvier 2016, est désormais stabilisée, ce qui fait dire à Sylvain de Forges, directeur général délégué d'Ag2r La Mondiale : « La levée des incertitudes sur Solvabilité 2 va nous donner davantage de liberté pour investir en actions, en obligations non souveraines, dans les infrastructures et dans les fonds propres des entreprises de toutes tailles ».
Une économie dont la part de financement par les assureurs croît face à celle des banques est-elle plus vertueuse ? Selon Philippe Trainar, chief economist du groupe Scor, « si l'objectif est de proposer aux acteurs économiques un financement stable, reposant sur une épargne préalable, et de rompre avec un modèle économique où les crédits font les dépôts, alors oui, le financement de l'économie par les assureurs est une bonne chose ».
Toutefois, la régulation européenne incite davantage les assureurs à investir en dette plutôt qu'en actions, ce qui n'est pas sans poser de problèmes, selon l'économiste : « En effet, les acteurs économiques (entreprises, infrastructures...) auxquels les assureurs vont davantage prêter, seront plus endettés. Bâle III et Solvabilité 2 poussent le secteur financier, banques et assurances, à absorber plus de capital que par le passé, mais aucune mesure n'a été prise pour accroître l'offre de capital. […] Il y aura donc moins de fonds propres disponibles pour les entreprises non financières, qui seront contraintes de se financer plus par endettement. Or le taux d'autofinancement des entreprises non financières est déjà très bas aujourd'hui en France. Il s'agit là d'une fragilité qui pourrait avoir des conséquences sérieuses sur les crédits dont l'octroi tient compte du niveau des fonds propre des débiteurs. » Ce mécanisme risque de brider la capacité d'expansion de l'économie. Plutôt que de lancer des appels aux assureurs, les pouvoirs publics devraient vérifier que les régulations créent les bonnes incitations.

Dossier réalisé par Sophie Gauvent

[1] Arnaud Montebourg, ministre de l'Économie, du Redressement productif et du Numérique, déclarait le 22 mai 2014: « Les assureurs doivent se mobiliser au coté de l'Etat pour faciliter le financement des infrastructures et des projets industriels […]. Cet engagement est nécessaire pour aider notre pays à renouer avec une croissance dynamique. Les assureurs, investisseurs de long terme, et finalement les Français à travers eux, sont des actionnaires importants de nos grandes entreprises. »

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