Contrats aléatoires

La régulation des paris sportifs

Une récente affaire de paris truqués a suscité beaucoup d’intérêt, mais sait-on que pour la première fois les manipulateurs ont été confondus grâce à la coopération entre l’opérateur de paris et la justice ? Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette affaire présente des similitudes avec les actifs financiers.

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°762

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Cette affaire a priori éloignée de la finance possède en fait un caractère exemplaire : les paris sportifs sont des contrats aléatoires au même titre que les actifs financiers, c’est-à-dire que leurs paiements dépendent de la réalisation d’événements. Ils contribuent au financement de l’économie (les loteries de l’UE ont payé 25 milliards d’impôts en 2011), s’échangent sur des marchés particuliers mais dont certains (comme betfair) comportent un carnet d’ordres. Enfin, comme sur les marchés financiers, il n’y a pas grand-chose à gagner en pariant contre des joueurs rationnels et informés, si bien que les opérateurs de paris, les bookmakers et quelques « joueurs algorithmiques » se disputent la contrepartie de noise traders sentimentaux. Mais les proies manquent pour les grands fauves : la tentation est grande d’arranger le résultat des compétitions au rebours des espérances pour profiter de gains illicites. La fraude sportive constitue maintenant un modèle économique pour le crime organisé, comme le montre un rapport récent [1].

Jusqu’à l'an 2000 environ, les opérateurs savaient contenir la fraude par des règles, comme l’obligation de paris multiples (tiercé). Internet a eu raison des régulations professionnelles ou nationales : depuis 1995, de nouveaux opérateurs offrent au monde entier des paris sportifs (et des jeux de casino). En conséquence, aucune interdiction ne peut de nos jours être considérée comme absolue : même l’Arabie Saoudite, qui bloque l’accès direct aux sites Internet, ne peut empêcher d’utiliser des proxies pour se connecter, ni de voyager. L’interdiction agit donc essentiellement sur le coût d’accès au jeu, elle « protège » les joueurs les moins passionnés ou les moins fortunés, et reporte la demande des autres sur d’autres juridictions. Celles-ci bénéficient de l’industrie des paris (premier secteur économique à Antigua où les États-uniens parient volontiers) : elles n’ont donc pas intérêt à coopérer.

Comment affronter la concurrence de ces juridictions non coopératives ? Le Royaume-Uni a parié que la qualité de son infrastructure financière et de ses institutions sportives et judiciaires lui donnerait un avantage qui compenserait un « retour au joueur » plus faible que dans les paradis fiscaux. Le Gambling Act de 2005 promeut donc un modèle de soft regulation et d’abaissement des taxes négociés avec les bookmakers. Malheureusement, la Grande-Bretagne n’a pas su attirer les paris comme elle sait le faire avec les capitaux : une raison est peut-être qu’on sous-estime la complémentarité entre les services de gestion de fortune des paradis fiscaux et l’offre de paris, à moins qu’on ne sous-estime l’effet du traçage des transactions sur les gros parieurs : 1 % des joueurs, plus de 60 % des mises [2].

D’autres pensent qu’on peut agir efficacement à condition d’être résolu et de coordonner les efforts. D’une part, on protège le consommateur en agréant des opérateurs de paris qui respectent un cahier des charges strict (en particulier la transmission aux autorités des informations sur les transactions : c’est ce qui a permis d’identifier les paris opérés pour le compte des handballeurs). D’autre part, on organise la lutte contre les fraudeurs. Il faut d’abord éduquer les sportifs, puis légiférer utilement. La loi du 1er février 2012 a révélé des conflits d’intérêt et interdit de ce fait aux sportifs de parier. On pourrait aller plus loin en reconnaissant aux tribunaux une compétence universelle dans les affaires de fraude sportive (comme c’est le cas pour les crimes de guerre ou la pédophilie, qu’aucune frontière ne met à l’abri des poursuites légitimes) et en permettant aux enquêteurs de récupérer auprès des opérateurs de paris non coopératifs les informations dont la communication est obligatoire dans les pays régulés. De telles méthodes ne paraissent pas inappropriées dans la lutte contre le crime organisé : elles peuvent toutefois inquiéter les simples fraudeurs au fisc. Faut-il le regretter ?

Alors, futiles les paris ? De même qu’ils ont suscité la naissance du calcul des probabilités au XVIIe siècle, ils justifient aujourd’hui d’une régulation forte des transactions financières.

[1] IRIS, Paris sportifs et corruption – comment preserver l’intégrité du sport, Paris, Armand Colin, 2012.

[2] Source : CK consulting, présentation au Sorbonne-ICSS Sport Integrity Symposium, Paris, 12 septembre 2012.

 

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