Billet d'humeur

Europe : la fin d'un rêve

Une fois n’est pas coutume, Hubert de Vauplane s’éloigne de la seule argumentation financière pour exprimer sa déception face aux ambitions européennes, réduites à la mise en œuvre d’une zone de libre-échange dont la seule règle semble être la concurrence à tout prix.

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°799

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La sortie probable du Royaume-Uni de l’Union européenne sonne la fin d’un rêve. Celui de toute une génération (la mienne) ayant été élevée, éduquée et ayant vécu la construction européenne élaborée à la fin de la guerre par nos parents comme l’idée d’un monde de liberté et de prospérité. Le réveil est douloureux. Certes, les ambitions (illusions ?) politiques d’une Europe fédérale se sont évanouies dans les lois du marché, et les élargissements successifs de cette Europe dans l’extension toujours plus lointaine d’une zone de libre-échange.

 

Le rêve d’un monde prospère et libre

Mais quel était donc ce rêve d’un monde prospère et libre ? Celui d’une société européenne partageant une histoire commune, faite de guerres, de conflits, de tragédies et même d’holocauste, mais aussi d’une même religion (malgré les guerres éponymes) creuset de ses valeurs fondatrices, d’un même esprit de liberté, d’indépendance et de respect d’autrui. Tout ce socle commun avait fini au cours des siècles à créer une certaine « idée d’Europe » [1], voire même une « identité européenne », celle qui permet à tout Européen voyageant hors d’Europe et rencontrant des Européens d’autres nationalités de se considérer entre eux et surtout vis-à-vis des autres comme Européens ; c’est la même expérience qui permet à chaque Européen de se sentir un peu chez lui, ne serait-ce les différences de langue et de climat. Sentiment facilement observable, par exemple dans les visites de musées, les sorties théâtrales ou musicales, l’architecture et l’organisation des villes et des villages, la littérature bien sûr et la philosophie : tout cela n’est que le fruit de cette culture européenne remontant au Bas-Empire romain, en passant par le temps des cathédrales,  l’amour courtois, les libertés féodales, les croisades, la révolution gothique, la Renaissance, la Réforme et les Lumières, sans oublier les révolutions industrielle et démocratique du XIXe siècle. Et pour finir, avec les deux catastrophes mondiales du XXe, la première née du nationalisme, et la seconde des idéologies. N’oublions pas que jusqu’au XXe siècle, toutes les grandes écoles philosophiques de l’individu et de la Société  ont pour origine cette Europe. Que les idéologies totalitaires sont européennes ; tout comme les écoles politiques de démocratie libérale et plus généralement les grands systèmes économiques. L’Europe, c’est l’attachement à la raison, l’importance de la science, le rôle du droit, le fond judéo-chrétien et l’élément qui lie tous ces aspects en un tout « européen » : l’individualisme rationnel. C’est ce que Bernard de Fontenelle appelait le « génie européen ». Tout cela pour dire que L’Europe dans sa diversité et sa richesse est bien une entité, un concept, sans doute pas politique au sens de Nation ou d’Etat, mais civilisationnelle. Ce qui fait d’abord l’Europe, c’est donc sa culture qui permet de caractériser l’homme européen, selon Paul Valéry, comme celui qui « n’est défini ni par la race, ni par la langue, ni par les coutumes, mais par les désirs et par l’amplitude de la volonté. »  La suite de cette histoire commune passait par la construction lente mais sûre d’un socle politique commun, d’une société européenne unie comme l’anticipait José Ortega y Gasset et d’autres intellectuels. Ce fut l’idée des pères fondateurs de l’Europe, une utopie qui devait se transformer en réalité, ce rêve dont au moins deux générations, celles des années 1960 à 2000, ont longtemps cru. Ce ne fut qu’une chimère, pire, une illusion ! Une idéologie de plus qui fut abandonnée sur l’autel du sacro-saint libre-échange, censée contribuer seul au bonheur des peuples.

 

Désenchantement économique

À cette désillusion politique s’ajoute le désenchantement économique d’un monde meilleur. Les promesses de prospérité annoncées lors des différents élargissements ou à l’occasion des différentes mandatures de la Commission se sont toutes évanouies devant les dures réalités. Cette « fuite en avant » vers une zone économique de plus en plus ouverte à tous les vents (d’Ouest d’abord, et maintenant d’Est) a conduit à la perte de millions d’emplois, à la délocalisation de milliers d’entreprises et à des pans entiers de suppression d’activités au nom d’une plus grande concurrence dont les bienfaits devaient se manifester par la baisse des prix pour les consommateurs. La politique européenne était avant tout une politique de libre concurrence. C’est oublier une vérité élémentaire et de bon sens que le consommateur européen est d’abord un agent économique et que sans travail, il n’y a plus de consommation : le grand marché de consommateurs se transformait ainsi en un grand marché du chômage.  C’est pourtant ce « grand marché » européen qui devait conduire à une « union économique et monétaire », prélude à une plus grande intégration des économies nationales, mais dont l’absence d’efficacité dans la résorption de la crise fut vite manifeste. L’Europe (c’est-à-dire la Commission européenne) se transforma  peu à peu en bouc-émissaire des maux de chaque pays, de chaque profession, de chaque individu. « C’est la faute à Bruxelles ! » remplaça ainsi l’ambition des pères de l’Europe. L’Europe des boutiquiers était née. Celle des lobbies, des compromis de plus en plus vaseux, des lâchetés des hommes politiques, d’une machine à produire des réglementations de plus en plus déconnectées des préoccupations des citoyens. Le rêve d’une Europe politique s’est alors évanoui dans la déliquescence de l’individualisme et le sursaut des égoïsmes des États, des sociétés, des individus.

En fait, ce qui a manqué à l’Europe, c’est un objectif, un horizon, un point à atteindre qui rassemble une communauté dans un esprit constructif. Pendant longtemps, la mobilisation d’une communauté s’est faite non pas positivement, mais négativement, en réaction contre un « ennemi » (le village, la ville, le pays voisin), l’étranger, l’Autre contre lequel la population se mobilise, les citoyens s’engagent, les politiques s’investissent, la Nation (ou la fédération) se bat. Cet ennemi disparu – le dernier en date fut le bloc soviétique – ce fut non pas « le fin de l’histoire » dont Fukuyama, s’appuyant sur Kant, voyait la promesse d’une paix durable entre les nations suite à la victoire de l’Occident, mais le « commencement de la fin de notre civilisation », en ce sens que l’homme européen privé d’idéal et d’objectif de construction d’un avenir commun se transforma en Homo Festivus, cet individu inventé par Philippe Murray pour décrire l’homme ne pensant plus qu’à ses loisirs et l’achat de son prochain bien de consommation.

 

L’espoir d’un monde meilleur

Les critiques à l’encontre de la société de (sur)consommation ont commencé à recevoir une écoute au-delà des cercles traditionnels des milieux alternatifs le jour où la finance a définitivement régné en maître sur le monde. Autrement dit, depuis au moins vingt-cinq ans, le seul projet proposé aux Européens, c’est la construction d’une vaste zone de libre-échange. Nul doute que l’horizon d’un PIB ne mobilise les foules ni n’enthousiasme les peuples pour un avenir commun réduit à des potions économiques de plus en amères et des réglementations toujours plus tatillonnes au nom d’une uniformité sans visage et d’un principe de précaution qui annihile tout esprit créatif.  Ce manque d’ambition, de courage et de vision de l’avenir  a une cause : si l’Europe est cette terre de liberté évoquée plus haut, elle est aussi celle du nihilisme absolu, de la perte de tout sens et enfin de compte de la soumission à l’utilitaire.

Lorsqu’un rêve berce de ses illusions le songeur, lorsqu’une idée mobilise des générations, lorsque l’espoir d’un monde meilleur fascine et enthousiasme, le réveil est brutal. Au réveil le lendemain du Brexit, je me sens comme le militant communiste après la chute du mur de Berlin : toutes mes croyances, toutes mes illusions, tous mes engagements se sont évanouis, laissant un immense vide. Reste le souvenir,. Reste surtout l’espoir qui seul permet de se projeter vers un avenir certes incertain, mais toujours plein de promesses. Je retourne à mes rêves. Et j’entends la voix de Denis de Rougemont me dire : « Je voudrais vous parler de l’Europe non pas comme d’une cause à défendre ou d’une patrie plus vaste à glorifier, mais comme d’une aventure décisive pour l’humanité tout entière ». Rien n’est perdu. Tout est à bâtir.

 

 

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