Point de vue

Disparition du cash : entre utopie et réalité

L’argent liquide sera-t-il bientôt interdit ? De plus en plus de pays prennent des mesures allant dans ce sens, des économistes de renom plaident en faveur d'un tel interdit… La conjonction entre ces réflexions économiques et la généralisation de la dématérialisation des paiements pose la question sous un jour nouveau. Et si l’Utopie de Thomas More devenait une nécessité économique ?

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Il y eut les utopies totales, celles qui conduisaient à la disparition pure et simple de la monnaie et de toute forme d’évaluation de la valeur d’un bien ou d’un service et qui tendaient à réinstaurer le mode de vie du « paradis terrestre ». Ainsi, dans le siècle qui précéda la Réforme, une branche de la révolte des Hussites a poussé cette idée jusqu’à l’extrême : ce sont les Adamites, qui en 1420 remettaient en cause non seulement l'Eglise mais la société toute entière, vivant en communauté, nus et sans argent. C’est d’ailleurs l’idée centrale du livre de Thomas More, Utopia, publié en 1516, celle d’une organisation de la société totalement égalitaire où il n’existe ni propriété ni argent. Cette idée d’une « cité idéale » eut de nombreux adeptes au cours de l’histoire. Que l’on songe seulement aux Icaries d’Étienne Cabet [1], fondées aux États-Unis au XIXe siècle. Les expériences de sociétés sans argent n’ont jamais totalement disparu. Ainsi, par exemple, en Nouvelle-Zélande, depuis plusieurs années, la communauté de Golden Bay Hand vit sans argent, ou encore Auroville, en Inde, société sans hiérarchie, sans argent et sans religion [2]. En France, en 2013, le collectif « Civilisation sans argent » lança à Lyon l’idée d’une cité naturelle [3].

Il y eut aussi les utopies sociales, d’une organisation de la société fondée sur des rapports humains dépassant le seul cadre marchand, d’une économie du don et du contre don, où la monnaie laisse la place au troc. Dans ces sociétés, il n’existe pas de monnaie fiduciaire, c’est-à-dire une représentation matérielle permettant de se libérer de sa dette envers autrui. Cette absence de monnaie circulante n’empêche pas l’usage d’unité de compte, comme les coquillages, les pierres précieuses ou tout autre bien. Les économistes – depuis Adam Smith en passant par Karl Polyani, et plus récemment David Graeber – continuent à cet égard de débattre sur la cause première : qui, de la monnaie ou du troc, a précédé l’autre ? Mais la question actuelle serait plutôt : la coexistence de ces deux formes d’échange est-elle possible ?

Aujourd’hui, l’idée d’une société sans cash ressurgit, avec la conjonction de deux phénomènes : la crise économique et la digitalisation des échanges.

La disparition du cash comme solution à la relance

Dans un article paru anonymement le 23 août 2015 et intitulé « Pour en finir avec une autre relique barbare », le Financial Times a publié un long plaidoyer laissant à considérer que les problèmes économiques actuellement seraient la conséquence de la thésaurisation d’argent liquide par les ménages. Le journal suggère de forcer les ménages à dépenser plutôt que d’épargner en donnant aux banques centrales le pouvoir d’imposer des taux d’intérêt négatifs. Bien entendu une telle politique est impossible si les citoyens conservent la liberté de convertir leur épargne bancaire en argent liquide. La solution consiste donc purement et simplement à interdire le cash. Cet article s’inscrit dans une longue suite d’interventions d’économistes et de politiques allant dans le même sens. Ainsi, dans un autre article du Financial Times, l’économiste américain Kenneth Rogoff vante l’économie du zéro cash (« Paper money is unfit for a world of high crime and low inflation »). Cette idée est présentée comme le moyen de relancer la croissance dans une économie où les taux d’intérêt sont – et devraient rester encore longtemps – à zéro ou proches de zéro. Outre les avantages économiques en termes de relance, les adversaires du cash mettent en avant les risques de transport de billets, le coût de l’argent liquide pour les banques (automates, transfert [4]). Mais plus pernicieux est l’argument moral avancé : l’utilisation du cash équivaut à du travail au noir, à l’évasion fiscale.

Une évolution de la société vers des échanges non marchands

L’idée d’un monde sans cash s’inscrit dans une tendance profonde de la société avec un retour à des échanges non marchands, ce que traduit le mouvement de l’économie collaborative. Avec Internet, la pratique du troc –  si brillamment décrite par Frédéric Bastiat [5] et si injustement condamnée par William Stanley Jevons [6] – revient en force. Le retour de cette pratique n’est pas anodin : elle témoigne de la remise en question du rôle de l’argent comme catalyseur d’échanges et donc créateur de lien social.

Parmi les exemples récents, on peut citer la jeune start up France Barter, qui permet aux entreprises d’échanger de façon multilatérale des biens ou des services sans circulation monétaire. Ou encore cette autre société, Guest to Guest, qui permet d’échanger, sur des périodes données, l’occupation d’un bien immobilier. Dans les deux cas, il y a bien mesure de la valeur d’échange, voire même échange par des unités de compte, mais il n’y a plus de circulation de monnaie fiduciaire. C’est aussi dans ce cadre que se développent les « systèmes d’échange local » (SOL) ou les monnaies alternatives qui conduisent à la disparition de la circulation de la monnaie fiduciaire. L’apparition des monnaies virtuelles (bitcoin et autres) s’inscrit dans la même logique. Si aujourd’hui celles-ci souffrent d’une réputation sulfureuse, la technologie du blockchain [7] qu’elles utilisent conduit nécessairement dans un avenir à moyen terme à jouer un rôle de plus en plus important. Ne serait-ce du fait de la sécurité qu’elles offrent. Cette disparition progressive de la monnaie liquide se traduit par la généralisation de moyens de paiement dématérialisés, en particulier avec le recours à la technologie NFC permettant le paiement sans contact.

Les dangers d’un monde sans cash

L’idée d’une disparition de la circulation de la monnaie liquide est véhiculée par des personnes d’horizons et de pensées différents. Il y a des libertariens, mais aussi ceux qui souhaitent changer en profondeur le mode de société actuelle comme alternative au capitalisme financier, et certains économistes. C’est d’ailleurs cette hétérogénéité qui donne une certaine consistance à ce mouvement. Mais cela ne va pas sans réticences. Si certains pays (comme en Scandinavie) semblent se diriger, avec le consentement plus ou moins actif de leur population, vers une très forte diminution de l’usage de l’argent liquide, tel n’est pas le cas dans beaucoup d’autres. Des pétitions « non à une société sans cash » circulent un peu partout [8]. Au plan économique, le zéro cash fait l’objet de nombreuses critiques. Ainsi, le très sérieux site financier Zero Hedge fustige-t-il cette idée : « There is no more egregious anti-liberty economic policy imaginable than banning cash » [9]. L’idée d’un monde sans circulation de monnaie fiduciaire (ou très peu) est à l’opposé des utopies communautaires où l’argent est banni. L’objectif de cette suppression est d’abord de mieux contrôler les flux. Elle facilite également l’intrusion du secteur public dans la vie privée. Le paradoxe, c’est que des technologies libertarienne comme celle du blockchain vont conduire à ce contrôle étroit de l’utilisation de la monnaie.

Une société sans cash serait un cauchemar, car elle risque de nous faire dériver vers une économie totalitaire.

 

[1] Th. More, Voyage en Icarie, 1842 (rééd. Paris, Dalloz, 2005).

[4] La moyenne des coûts pour utiliser un distributeur automatique de billets qui n’est pas lié à la banque d’un client atteint aux États-Unis un niveau record de 4,52 dollars par transaction, selon une enquête du fournisseur de données  Bankrate  Inc : http://www.wsj.com/articles/atm-fees-rise-toward-5-per-withdrawal-1443981841.

[5] Frédéric Bastiat, Harmonies économiques, chap. IV.

[6] W.S. Jevons, Money and the Mechanism of Exchange (1875).

[7] Le blockchain est une base de données décentralisée des transactions partagé par tous les noeuds participant à un système basé sur le même protocole. Une copie complète de la chaîne de blocs contient chaque transaction permettant de savoir combien de valeur appartenait à chaque adresse IP à tout moment.

[8] https://www.facebook.com/P%C3%A9tition-Non-%C3%A0-la-soci%C3%A9t%C3%A9-sans-cash-1704871079734599/timeline/, ou encore http://signups.publications-agora.fr/X990R702.

[9] http://www.zerohedge.com/news/2015-08-28/financial-times-demands-end-cash-calls-it-barbarous-relic.

 

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