Point de vue

Dette et don(s) : donner est-il juste ?

La pratique du don dans les sociétés primitives inspire ceux qui cherchent une alternative au modèle marchand des sociétés capitalistes, dans lequel tout devient monétisable.

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°802

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Depuis la crise financière de 2008, le livre de Marcel Mauss, Essai sur le don (1923), longtemps confiné aux anthropologues et philosophes, est devenu l’ouvrage de référence de ceux qui vilipendent le capitalisme financier et pensent voir dans cette « économie du don » un modèle alternatif. Certes, Mauss termine son ouvrage sur des conclusions morales où il étend ses observations ethnographiques au monde actuel, ce qui lui permet une critique de celui-ci et de l’économie de marché. C’est en ce sens qu’il est aujourd’hui « récupéré » par une partie des opposants au système capitaliste.

Ce que Mauss a cherché à montrer dans son essai, c’est qu'il existe des règles sociales plus fortes que les actions individuelles et que l’on ne retrouve pas uniquement dans les sociétés primitives ou archaïques, mais aussi dans nos sociétés modernes. En ce sens, il est exact de voir dans l’Essai sur le don une critique implicite du modèle de l’économie de marché, en ce que cette dernière tend à tout monétiser, y compris les rapports humains. Le modèle de l'homo oeconomicus depuis la révolution industrielle passerait à côté du contexte social. Mais, et c’est là la principale critique qui est opposée à Mauss, le don cérémoniel dans les sociétés primitives étudiées ne constitue pas le seul type de relations entre les hommes et des échanges marchands traditionnels coexistent à ses côtés. Autrement dit, le « fait social total » ne suffit pas au fonctionnement d’une société. Il faut bien qu’il existe des échanges marchands pour que celle-ci se développe. Le don cérémoniel décrit par Mauss correspond – faiblement – à nos usages de politesse en Occident, mais de façon moins violente. Or ce type de relations cohabite avec l’échange marchand, mais aussi avec l’autre forme de don que constitue le don-charité ou oblatif.

Avec la dette, la relation entre créancier et débiteur est simple : l’un est en situation de dépendance de l’autre puisqu’il doit rembourser ce qu’il a emprunté. Mais est-ce le cas avec le don ? Le donataire est-il libre de recevoir ou de refuser le don ? Tous les dons sont-ils justes, au sens d’équitable ? Mais surtout, de quel don parle-t-on ? Car il y a don et don. Tout dépend de quel type de don l’on parle. Ainsi, comme l’a montré très justement Marcel Hénaff dans son dernier livre [1], face à des pratiques aussi différentes du don cérémoniel, gracieux ou solidaire, il convient de parler du don non pas au singulier mais au pluriel :

  • le don-charité, ou gracieux, le plus connu ;
  • le don cérémoniel, encore appelé don mutuel, connu seulement des anthropologues et des philosophes, dans le sillage des études de Marcel Mauss ;
  • le don solidaire ou générosité.

Le premier est un acte de dépouillement total (on parle de don gratuit), alors que le deuxième est un acte qui attend un retour et que le dernier s’inscrit dans l’ordre de la générosité.

Dans le don-charité (ou don-grâce), l’acte de donner est unilatéral alors que dans le don cérémoniel, le don est composé de trois moments : donner, recevoir et rendre. Autrement dit, le premier type de don participe à une logique de charité et même dans les religions monothéistes à une obligation morale, alors que le second type de don répond plus à une forme d’organisation des relations sociales et humaines. S’agissant du don-charité, la plupart des religions et des spiritualités connaissent des attitudes qui ressemblent à la charité. Pour leur part, les trois religions monothéistes exigent que les croyants fassent le bien pour les autres essentiellement par les soins apportés aux malades ou démunis et à donner à ceux dans le besoin (charité pour les chrétiens, Zakat pour les musulmans et Tsédaka pour les juifs).

Comment cohabitent dans ces conditions des exigences morales et religieuses désintéressées (le don gracieux), mais aussi des rapports sociaux fondés sur la réciprocité (le don cérémoniel) et des actions de générosité avec des contraintes mercantiles (l’échange) ? En fait, dans quelle mesure la sphère du don et la sphère de la dette se croise-t-elle ? Sont-elles d’ailleurs compatibles entre elles ? D’ailleurs, ne convient-il pas de différencier dans les dons, ceux qui sont agonistiques et producteurs de pouvoir, générant des rapports hiérarchiques de dépendance, et ceux, non agonistiques, qui seraient créateurs de liens sociaux ?

Ces questions du don intéressent beaucoup philosophes et anthropologues au point que des ouvrages savants et complexes sont régulièrement publiés pour distinguer le type de dons entre eux et en étudier les contours. À cet égard, il est souvent reproché à ces mêmes philosophes et anthropologues de ne s’intéresser qu’à un seul type de don, le don oblatif, gratuit ou sans retour, alors comme on a vu qu’il existe deux autres types de dons. La raison ? C’est que l’acte du don total est l’acte impossible, comme le disait Derrida. Impossible parce que, « pour qu’il y ait don, il faut qu’il n’y ait pas réciprocité ». Ne serait-on pas ainsi devant une sorte d’aporie du don ? Car le don est généralement perçu comme une relation donateur-donataire, c’est-à-dire comme un échange qui génère une dette. Or, pour que le don soit vraiment don, selon Derrida, il faudrait que le donateur ignore qu’il donne et que le donataire ignore qui lui donne. Autrement dit, le don véritable, ne pourrait être qu’un don sans réciprocité, sans retour, totalement gratuit. Or le don est polymorphe et recèle des natures différentes selon qu’il s’agit d’un acte d’abandon total (don gratuit), d’un acte s’insérant dans un lien social (don cérémoniel) ou d’un acte de générosité (don social).

La sociologie distingue trois sphères dans les rapports des hommes entre eux : la sphère marchande, la sphère publique, la sphère sociale. La sphère marchande est dominée par le principe d’équivalence et la recherche d’utilité ou de profit. La sphère étatique, pour sa part, est dominée par le principe de l’autorité et du droit et la recherche de l’égalité de la justice. Quant à la sphère sociale, elle répond à une logique du don. Ces sphères coexistent et dans le cours de l’histoire, l’une a souvent dominé les deux autres, sans toutefois les supprimer. La difficulté du monde d’aujourd’hui tient en ce que s’il est clairement dominé par la sphère du marché, celui-ci ne peut s’affranchir totalement des autres sphères. Or, s’il semble plus facile d’analyser les rapports entre individus sous l’angle des rapports monétaires et du marché, du fait de la dominance des « valeurs de marché », de nombreux rapports humains échappent à cette logique.

« Donner » a un sens tant pour le donateur que pour le donataire et ce sens affectera également le geste de recevoir et le cas échéant celui de rendre. L’idéologie du marché tendrait au contraire à penser toutes les formes d’échange en termes de valeur, c’est-à-dire en excluant le sens que le don a pour les acteurs sociaux et en inscrivant le don sur un principe d’équivalence monétaire. Or, à en croire la sociologie et l’anthropologie du don, il n’y a pourtant rien de moins soumis à l’équivalence que le don ; d’autre part, le don, tout au moins dans sa dimension charité, est par définition désintéressé et ne vise pas le bénéfice du donateur mais celui du donataire. Pourtant, certains auteurs ont essayé de démontrer que même dans le monde du don la logique du marché n’est pas loin. Ainsi, celui qui donne à des causes humanitaires serait un consommateur ayant un « besoin de don à assouvir » alors même que c’est le donataire qui est en situation de besoin de consommation. Il est impossible de comprendre la spécificité de l’économie du don avec un modèle d’analyse utilitariste, qu’il soit d’inspiration marxiste ou marchande.

Quelle place le don dans les trois formes que l’on a rappelé peut-il encore avoir dans une économie dominée par la valeur marchande des choses et des gestes ? Enfin de compte, le don constitue-t-il une dette ? Le fait de recevoir quelque chose, un bien, une prestation sous forme de don, ne met-il pas le donateur en situation de dette vis-à-vis du donneur ? Ne reste-t-il pas « redevable » de quelque chose, que l’on nomme cela la gratitude ou autrement ? Bref, le don peut-il doit-il être remboursé ? On a vu qu’il existait différents types de dons et pour simplifier à ce stade, disons qu’il y a le don cérémoniel, le don gracieux et le don solidarité. Or, dans tout ce type de don, il n’y a pas de remboursement à attendre, ce qui les distingue de la logique de dette. « Donner c’est donner ; reprendre c’est voler ».

 

 

 

[1] Marcel Hénaff, Le don des philosophes – Repenser la réciprocité, Seuil, 2012.

 

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