Économie

Le caractère de plus en plus absurde du modèle des banques européennes

Pour rendre compatibles un actif des banques très risqué et un passif des banques sans risque, le principe de régulation des banques européennes est de leur demander de détenir des fonds propres de plus en plus importants.

L'auteur

  • Patrick Artus
    • Chef économiste
      Natixis
    • Membre du comité exécutif
      Natixis

Revue de l'article

Cet article est extrait de
Revue Banque n°853

BILANS BANCAIRES : Les cessions de prêts non performants encouragées

À la différence des États-Unis, la zone euro pratique un financement essentiellement bancaire de l’économie. Il en résulte une situation très particulière pour les banques de la zone euro : leur actif (essentiellement le crédit) est très risqué, leur passif (essentiellement les dépôts) doit être absolument sans risque. Les banques européennes sont le seul agent économique qui présente un bilan aussi asymétrique en termes de risque, et ceci a des conséquences très importantes sur la régulation des banques et conduit, nous allons le voir, à une absurdité.

Actif risqué et passif sans risque

La régulation des banques rend possible un modèle où l’actif est risqué et le passif sans risque. Chaque récession et chaque crise montrent le caractère très risqué de l’actif des banques, avec la hausse des défauts des emprunteurs et du poids des créances non performantes. À l’inverse, les dépôts bancaires doivent être absolument sans risque. Comment obtenir cela ? D’une part, par l’assurance des dépôts qui facilite le maintien de leur caractère d’actif sans risque ; d’autre part, par l’exigence d’une détention de fonds propres très importants par les banques. À la fin de 2019, avant la crise de la Covid-19, les fonds propres des banques de la zone euro représentent 14,8 % de leur actif pondéré par les risques, qui peuvent absorber les pertes éventuelles sur les crédits, ce qui décorrèle le risque de l’actif des banques et le risque – de fait l’absence de risque – du passif des banques.

Après la crise de la Covid-19, compte tenu de l’ampleur du recul du PIB de la zone euro en 2020 (-7,5 % contre -4,5 % en 2009), il est certain que les stress-tests des banques seront rendus encore plus sévères, et l’exigence de détention de fonds propres encore plus forte. Mais il faut comprendre l’absurdité de ce modèle.

Ce modèle de la banque européenne est absurde

Pour rendre compatibles un actif des banques très risqué et un passif des banques sans risque, le principe de régulation des banques européennes est donc de leur demander de détenir des fonds propres de plus en plus importants. Et puisque l’actif des banques est très risqué, les fonds propres des banques qui absorbent les pertes sur l’actif sont eux-mêmes très risqués ; les investisseurs exigent donc une prime de risque très élevée sur le capital (les actions) des banques, qui est cohérent avec la variabilité forte des cours boursiers des banques : le béta des actions des banques européennes est de 1,6.

Les banques doivent donc lever des fonds propres très importants, dont le coût est très élevé, compte tenu de cette prime de risque. Or la rentabilité des fonds propres des banques européennes est faible : 6 % en moyenne avant la crise de la Covid, entre 1 et 2 % en 2020. Il est donc impossible pour les banques de verser la rémunération des fonds propres attendue par leurs actionnaires. Cette situation est de plus en plus aggravée par l’interdiction faite aux banques de verser des dividendes lors des récessions : qui va être assez fou pour investir en capital dans une banque européenne dont la rentabilité des fonds propres est faible et qui est périodiquement empêchée de verser des dividendes ?

Quelles solutions ?

Les banques européennes ne pourront donc pas durablement lever les fonds propres qui leur sont nécessaires pour avoir un actif très risqué et un passif sans risque, puisqu’elles ne peuvent pas rémunérer ces fonds propres au niveau requis. Quelles sont alors les solutions pour sortir de ce piège ?

La première serait la désintermédiation d’une partie du financement des entreprises, qui sortirait les créances risquées correspondantes des bilans des banques. Mais cette évolution se heurte à la forte préférence pour l’épargne sans risque des Européens, qui ne sont pas prêts à substituer des créances risquées sur les entreprises aux dépôts bancaires.

La seconde est une hausse importante de la rentabilité des banques de la zone euro, qui leur permette de rémunérer leurs fonds propres au niveau nécessaire pour attirer des investisseurs. Cela passe en particulier par la consolidation du secteur bancaire européen, qui permettrait de construire de grandes banques qui seraient plus rentables, car elles pourraient amortir plus facilement leurs coûts fixes : dépenses technologiques, déontologie, analyse des risques, etc.

 

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