Gestion des risques

Bâle III et asset management : menaces et opportunités

L’entrée en vigueur du cadre réglementaire bancaire Bâle III, par le biais de sa future transposition européenne CRD 4, affectera les volumes et la rentabilité des activités d’asset management. De facto, ​les banques ont déjà commencé à revoir leurs business models et à ​imaginer de nouveaux instruments… en veillant à ne pas accentuer les ​risques.

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°742

Numéro double : Rétrospective 2011- Prospective 2012

La France est le premier centre européen de gestion d'actifs et le deuxième centre mondial après les États-Unis. Les données de marché confirment le dynamisme de l’asset management en France : au cours de ces dix dernières années, environ 250 nouvelles sociétés de gestion d’actifs se sont créées – passant de 350 sociétés de gestion en 1999 à 600 en 2010 – et le stock d’actifs sous gestion a atteint le niveau record de 1 590 milliards d’euros en 2010.

Ce marché, très concentré, est dominé par cinq grands acteurs [1], filiales de groupes bancaires et d’assureurs. Le marché est segmenté par types de gestion d’actifs :

  • la gestion actions, qui consiste à investir dans des actions boursières ;
  • la gestion de produits de taux, englobant les produits obligataires et monétaires ;
  • la gestion diversifiée, qui concerne les actifs qui ne sont pas purement financiers tels que les matières premières ou les devises ;
  • la gestion alternative, subdivisée en private equity et hedge funds.

Les OPCVM : une spécificité nationale

Le dynamisme de l’asset management en France repose en partie sur l’attractivité des OPCVM [2] qui constituent une spécificité nationale. Ces derniers permettent à un ou plusieurs épargnants de confier la gestion de leurs capitaux à un professionnel des services financiers, lequel se charge de les investir sur un ou plusieurs marchés financiers. Il existe plusieurs milliers d’OPCVM, investis sur l’ensemble des marchés financiers sous la forme de Sicav [3] ou de FCP [4]. Ces fonds ont donc pour vocation la collecte de l’épargne des ménages et des entreprises, puis l’investissement dans des valeurs mobilières.

Cependant, l’euphorie liée aux activités de gestion d’actifs devrait être de courte durée pour les banques françaises. En effet, l’entrée en vigueur du cadre réglementaire bancaire Bâle III, par le biais de sa future transposition européenne CRD 4, fait planer de sérieuses menaces sur les activités d’asset management, et ce pour deux raisons.

En premier lieu, l’introduction de nouveaux ratios de liquidité à 30 jours (liquidity coverage ratio) et à 1 an (net stable funding ratio) – qui oblige les banques à financer par des ressources stables une part significative de leurs actifs longs (dans un contexte de crise et sous hypothèse de stress) – va inciter les banques à se tourner vers des actifs éligibles au numérateur de ces ratios. Or, selon la recommandation du Comité de Bâle du 16 décembre 2010, les principaux actifs éligibles au numérateur du LCR sont pondérés en fonction de leur qualité, de 100 % pour les titres d’État et le cash, à 0 % pour les OPCVM.

En second lieu, afin de respecter les ratios de capitaux renforcés – suppression du capital Tier 3, simplification de la définition du capital Tier 2, restriction de la définition du capital Tier 1 –, les banques vont devoir lever de nouvelles ressources stables et se recentrer sur des activités peu consommatrices en capitaux propres. De nouveau, les OPCVM monétaires ne sont pas considérés comme des capitaux éligibles et ne constituent donc pas une ressource bilancielle dans le cadre de Bâle III.

Une réorientation vers les activités pour compte de tiers...

Dans ces conditions, la course aux capitaux propres et aux actifs liquides est lancée. Conjointement, les banques françaises vont devoir réduire la voilure en « déleverageant » les activités nécessitant des fonds propres. Dans ce contexte propice aux renforcements des dépôts aux dépens des OPCVM monétaires, quel avenir se dessine pour les activités d’asset management ?

Tout d’abord, l’application de Bâle III aura des répercussions sur la gestion pour compte propre, par opposition à la gestion pour compte de tiers. L’asset management pour compte propre – lorsque la banque investit directement ses propres fonds – se révèle très consommateur en capitaux propres. Or, ceux-ci sont devenus une denrée rare : sur la base des QIS (quantitative impact studies), on estime ainsi que les banques européennes vont devoir lever 1,1 trillion d’euros de capital Tier 1 additionnel pour satisfaire aux nouveaux ratios de capital. Cette réorientation stratégique de l’asset management sur les activités pour compte de tiers est déjà en cours et devrait s’accélérer sur les prochains mois pour satisfaire aux nouveaux ratios de capitaux, progressivement mis en place à partir de 2013 (selon le calendrier prévisionnel Bâle III).

…au prix d’une restructuration profonde

De la même manière, l’entrée en vigueur de Bâle III entraînera une restructuration profonde des activités de gestion pour compte de tiers. Cette dernière comprend à la fois la gestion collective, qui propose des produits de type OPCVM à plusieurs porteurs qui en achètent les parts, et la gestion sous mandat, qui se matérialise par un contrat sur-mesure entre une société de gestion et un client. La gestion sous mandat se subdivise en 4 grandes catégories :

  • la gestion institutionnelle, qui correspond essentiellement à la gestion des réserves de contrats d'assurance-vie, de prévoyance ou d’autres types d’assurances. Cette activité représente l’essentiel des activités de gestion d’actifs des grands groupes d’assurances ;
  • la gestion de fonds communs de droits étrangers sous forme de mandat de gestion, notamment par des sociétés spécialisées en gestion alternative ;
  • la gestion dédiée d'un portefeuille de valeurs non cotées par des sociétés agréées au titre du capital investissement ;
  • la gestion privée ou private banking.

Les trois premiers grands types de gestion sous mandat seront négativement impactés par Bâle III, mais il semblerait qu’une première solution réside dans le développement du private banking aux dépens des autres activités d’asset management : le private banking et le wealth management présentent un ratio crédit/dépôts très favorable et possèdent de fait la qualité de servir les objectifs en terme liquidité en stimulant la collecte des dépôts.

Faire preuve d’innovation… en maîtrisant les risques

Plutôt que d'une révolution, ne peut-on pas plutôt parler d’un retour aux fondamentaux pour les activités d’asset management ? Certes, le cadre Bâle III a pour objectif de revenir à des pratiques bancaires dites « traditionnelles », c’est-à-dire antérieures au développement de l’ingénierie financière qui avait conduit au cataclysme de septembre-octobre 2008. Mais d’autres pistes restent à explorer.

A minima, il est par exemple possible pour les banques françaises d’optimiser leurs portefeuilles en arbitrant entre les différents actifs en fonction des besoins en actifs liquides. Allons plus loin : les équipes d’asset management peuvent également faire preuve d’innovation, en créant de nouveaux instruments liquides – associant OPCVM monétaires et d’autres actifs présentant divers degrés de liquidité – qui seraient éligibles au liquidity coverage ratio et au net stable funding ratio. Mais cela présente le risque de stimuler le redéploiement d’une ingénierie financière structurée mal maîtrisée…

Il est désormais avéré que les réformes affecteront les volumes et la rentabilité des départements asset management des grandes banques françaises. De facto, les banques ont déjà commencé à revoir leurs business models à la lumière du nouveau cadre réglementaire Bâle III et à trouver des solutions permettant de maintenir leur niveau actuel de profitabilité. Cela sans pour autant créer de nouveaux instruments qui auraient pour résultat d’accentuer les risques.

[1] Crédit Agricole Asset Management, AXA Investment Managers, Natixis AM, Société Générale Asset Management et BNP Paribas Asset Management.

[2] Organismes de placement collectif en valeurs mobilières ou fonds d’investissement.

[3] Sociétés d’investissement à capital variable.

[4] Fonds communs de placement.

 

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