Le mouvement Bitcoin déchaîne les passions. L’un de ses moindres paradoxes n’est-il pas que la blockchain, qui désigne l’un des mécanismes essentiels, soit devenue en 2015 l’objet d’un enthousiasme mondial aux accents volontiers prophétiques, souvent relayé par ceux-là mêmes qui dénonçaient le plus vivement Bitcoin ? Dans ce tourbillon passionnel et contradictoire, tentons de prendre un peu de recul pour mesurer, par-delà les excès d’enthousiasme et d’indignité, les enjeux et incertitudes derrière des promesses parfois aussi flamboyantes qu'illusoires.
Mr Bitcoin et Dr Blockchain
Le
La blockchain est le registre de toutes les transactions réalisées avec cette devise virtuelle. Sa conception porte quelques innovations très originales :
- ce registre est réparti entre un grand nombre, au demeurant illimité, d’opérateurs qui peuvent accéder à l’intégralité des transactions ;
- la géométrie de sa
construction permet des recherches rapides, en dépit du nombre illimité de transactions qui s’y accumulent ;[3] - ce registre est infalsifiable ;
- un mécanisme singulier auto-élimine les transactions biaisées (doubles dépenses) ;
- l’utilisation du pseudonymat empêche également que les teneurs de livres puissent biaiser les transactions qu’ils traitent ;
- le registre se synchronise automatiquement au fil du temps sur tous les nœuds du réseau qu’il réunit en apportant une solution pragmatique à un problème théorique majeur de cohérence des données dans les architectures distribuées.
Il a fallu attendre 2015 pour que le discours dominant anti-bitcoin, sur un mode de déni indigné et de tir de barrage, cède la place à l’idée que « Bitcoin est l’arbre qui cache la forêt de
Quelques vérités à rétablir : les limites et problèmes de la « technologie » blockchain
Canton Consulting avait publié dès 2010 un premier article d’analyse sur Bitcoin (et
Tout d’abord, la « technologie » blockchain n’en est pas une. Ce qui sort de la boite (out of the box), quand on installe le logiciel librement disponible sur Internet, c’est la blockchain du Bitcoin ou un équivalent c’est à dire un registre réparti de transactions (de paiement) avec des bitcoins ou, éventuellement, une devise particulière nouvelle. Cet état de l'art pose deux problèmes. Le premier est que cette blockchain ne servira pas à gérer d'autres données que les transactions. Il sera possible de signer des fichiers quelconques mais pas de les stocker dans la blockchain, sauf à concevoir des mécanismes nouveaux dont la mise au point pose divers problèmes encore irrésolus. Le deuxième souci résulte de la nécessité d’une communauté active et nombreuse d’utilisateurs qui investissent des moyens pour faire tourner le registre. La blockchain Bitcoin reste disponible, mais encore perçue comme sulfureuse. L’alternative consiste à reproduire le mécanisme sur un nouveau véhicule. Mais alors, si la devise est nouvelle, qui voudra l’utiliser ? Le succès du bitcoin s’avère beaucoup moins le résultat d’une « technologie » qui existait depuis déjà longtemps, que d’un mouvement fait d’un engouement mondial.
Qui peut aujourd’hui prétendre réitérer un tel clinamen ? Le seul challenger qui ait émergé, à une échelle considérablement plus modeste, est le litecoin, qui voulait rattraper voire dépasser Bitcoin grâce à un algorithme de minage plus léger et qui aura acquis une sorte de statut d’alternative possible en cas de catastrophe sur Bitcoin. Quant à Ethereum, dont l’avènement a été mis en scène avec un art digne des blockbusters américains, la faille imprévue qui a ruiné le lancement de
Quant aux banques tentées de créer « leur » blockchain, elles devront se demander sur quel capital de confiance elles pourront fonder des projets aptes à créer le nécessaire mouvement d’adhésion. Les essais de consortia autour de permissioned chains, qui ne seront ouverts qu'à des acteurs « autorisés » par les gestionnaires, voire de private chains, limitées à leurs initiateurs, ne peuvent apporter plus d’attractivité que celle des membres qu’elles réunissent, au risque d’évoquer l’idée auprès des utilisateurs potentiels que la force d’une chaîne n’est que celle de son maillon le plus faible. La principale alternative concrète à la folle ambition de réitérer ex nihilo le succès de Satochi Nakamoto, consiste à créer des side chains utilisant la blockchain Bitcoin comme une sorte
Autre évidence à rappeler, les transactions sur des registres distribués sont très coûteuses car elles nécessitent, pour offrir sérieusement les garanties attendues, de disposer d’une large base d’utilisateurs, lesquels doivent y rester actifs pour que les informations se propagent et se synchronisent. C'est un fait que le développement passé du bitcoin a jusqu’ici été largement porté par des anticipations de nature spéculative. On peut estimer, avec l’hypothèse que les participants ont agi rationnellement sur la base des transactions réalisées ces dernières années, que chaque transaction Bitcoin revient à près de 5 euros ! Un coût qui traduit et aggrave celui de l’investissement nécessaire pour la création de réseaux aptes à supporter la montée en charge attendue, à la mesure des ambitions. Et les délais de propagation dans le registre sont contradictoires avec le besoin de paiements instantanés.
Il est vrai que ce registre constitue une base de données sans autorité centrale. Mais ce terme est lui aussi porteur de confusion. L’autorité en question, c’est un administrateur de données, au sens des bases de données. Construire et savoir synchroniser une base de données répartie soulève des difficultés théoriques majeures. Le système Bitcoin y trouve une solution purement pratique et qui fonctionne sans défaut. C’est ça qui permet à la monnaie bitcoin, au sens où le bitcoin est accepté par des agents économiques en règlement de
Vraies et fausses promesses
Ce progrès de nature technique fait évidement écho à la circonstance que la monnaie ainsi émise ne porte le timbre (mint) d’aucune banque centrale. D’où une forme de confusion entre réalité d’un progrès technologique et considérations ou vaticinations politiques sur la péremption annoncée des « autorités centrales ».
En dehors du sujet monétaire, motif par ailleurs d’interrogations légitimes en cette période de grands risques bancaires, cette sorte de coïncidence sémantique nourrit d’abondantes promesses de disruption. La plus répandue concerne les smart contrats. Ethereum a su rendre populaire ce concept déjà entièrement décrit en 1997 par son inventeur, Nick Szabo. L’ambition initiale était de pouvoir créer un registre infalsifiable de titres de propriété qui eût rendu impossibles les spoliations dans l’Allemagne nazie. Aujourd’hui, les projets à la mode promettent plutôt de pouvoir se passer de notaires pour certifier des transactions ou de forger des contrats d’assurances ou testamentaires auto exécutables, sans modification possible. Mais imaginer de tels mécanismes, c’est oublier que les circonstances changent et qu'il faut alors disposer d'une capacité de régulation des conflits, naïvement absente de ces projets.
Les usages novateurs pris en exemple, comme le registre dématérialisé des dernières volontés en Lettonie, ou des cadastres en Afrique, sont des exemples de centralisation réussie à moindre coût (même si le stockage des données est réparti). Ils sont moins décentralisés que le modèle notarial classique, qui offre confidentialité et conseil : des apports de grande valeur dans un domaine aussi délicat et dont la blockchain ne saurait escamoter le besoin.
Les conditions de la réussite
Les promesses abondamment répandues sur le thème de la « technologie blockchain » conduisent aujourd'hui vers des recherches ardues, qui empruntent au moins à deux champs principaux : l’un technologique, l’autre sur les conditions d’usage.
Concernant la technologie, les outils de la cryptologie, dont Bitcoin illustre la puissance, annoncent de nouvelles approches de la gestion et de la protection des données, apportant résilience et prévention de la fraude. Elles requièrent d’apprivoiser des méthodes mathématiques en constante évolution et d’imaginer des solutions aptes à une gestion efficiente des données dans des architectures distribuées.
Concernant les conditions d’usage, les principaux défis concernent la gestion de l’identité, de l’anonymat et du pseudonymat, à la fois sécurisée et respectueuse de la confidentialité des données personnelles. Leur adoption suppose une stratégie adéquate, tournée vers les utilisateurs, pour faciliter l’adaptation aux implications en termes de non-répudiation, confiance, gestion des conflits, etc. Et à l’intersection de ces deux champs, la technologie elle-même se construit dans le champ des logiciels libres, cadre dans lequel les fondations ont été posées. Adopter les règles que ce cadre impose, constitue en soi un défi délicat pour les industries traditionnelles.
Assurément, Bitcoin et blockchain sont disruptifs, au moins par les mutations culturelles qu’ils requièrent.