Union économique et monétaire européenne : le mythe de la convergence

Créé le

10.05.2012

-

Mis à jour le

24.05.2012

La convergence européenne, réclamée par les marchés comme le critère central d'un fonctionnement « correct » d'une Europe dotée d'un marché unique, recouvre en fait une généralisation du modèle du libre-échange. Mais les bienfaits de ce modèle ne profitent pas à tous dans les mêmes proportions.

 

Communiqué :« Le 13 janvier 2012 , Standard & Poor’s a fait plus que de dégrader la notation française de AAA à AA+. En échelonnant la notation des États sur quatre échelons, l’agence de notation a en réalité hiérarchisé la zone euro, au motif que la convergence économique n’était pas au rendez-vous ».

Dans un premier temps, il faut débroussailler le champ sémantique des affaires européennes pour statuer sur les prétextes avancés par les agences de notation. L'idée qui prévaut actuellement est le constat d'un défaut de convergence entre les pays européens. Mais de quelle convergence s'agit-il ? Au départ, sont invoqués les « critères de convergence », qui sont alors des paramètres macroéconomiques fixant l'entrée des postulants à l'Union européenne (UE). Les critères de convergence (ou « de Maastricht ») sont basés sur des indicateurs économiques que doivent respecter les pays membres de l’UE candidats à l’entrée dans l’Union économique et monétaire européenne (la zone euro). Une fois entrés, les pays membres doivent continuer à respecter ces critères, sous peine d’avertissements et sanctions.

Puis, on avancera des convergences qualifiées ou sectorielles : convergence économique, budgétaire, fiscale, sociale, monétaire/inflation. Ces précisions n'en sont pas vraiment, dans la mesure où le terme de convergence finit par s'identifier alors avec celui de  coordination, les deux termes  devenant synonymes dans les déclarations officielles. Cette confusion s'amplifie lorsque le tandem franco-allemand lance en 2011 le « pacte de convergence économique renforcé ».

La convergence selon la théorie économique standard…

Or la convergence qu'attendent les marchés (anglo-saxons), très critiques à l'égard de la construction européenne et de sa monnaie, est celle qu'exhibe la théorie économique standard, sorte de finalité heureuse des jeux de la libre concurrence. Cette convergence économique, telle qu'elle est produite par la théorie standard de l'économie, est un processus automatique, dérivant d'une libéralisation/extension du jeu des marchés. Le modèle implicitement invoqué dans le cadre de l'Europe du marché unique et de l'euro est celui du libre-échange bénéfique aux économies respectives des co-échangistes. Le modèle apparaît chez Adam Smith, puis il est sanctifié par la loi des coûts comparatifs de David Ricardo, enfin reformulé et formalisé au XXe siècle par la théorie libérale sous la dénomination convenue de Théorème HOS (Hecksher, Ohlin, Samuelson). Cette dernière version étant celle qui énonce ouvertement le principe de convergence…

…ou le miracle du libre-échange…

Le fameux théorème HOS décrit en lui-même un procès de convergence du prix des facteurs de production, c'est-à-dire des taux de profits et des salaires entre les entités ouvertes aux échanges libérés. En extrapolant, il expose et popularise l'idée positive et généreuse d'une convergence de toutes les économies nationales concernées, envisageant, in fine, un « état commun des choses », c'est-à-dire un niveau identique de développement, et donc de richesse.

Ainsi « parle » la théorie économique standard, aujourd'hui régnante au sein des instances de Bruxelles et dans les bureaux des agences de notation. Parallèle significatif, cette théorie, étendue à l'échelle planétaire, fonctionne comme une projection « inter-nationale » de la main invisible smithienne : elle réalise le miracle d'un optimum de convergence créé au bénéfice partagé des partenaires, pour peu qu'ils échangent librement entre eux !

…seule solution aux difficultés économiques

Du coup, on comprend mieux l'auréole quasi mythique de la convergence. Cette dernière devient le résultat, automatique et projeté, de tout espace de libre circulation. Cette convergence est alors le Graal qui résulte du libéralisme économique, Graal car position optimale qui rémunère également partout le capital et le travail. L'objectif moral et social du libéralisme s'impose alors comme la seule solution aux difficultés économiques du monde.

Fort de cette position idéale que construit toute convergence de marché, celle-ci est devenue le critère central d'un fonctionnement « correct » d'une Europe dotée d'un marché unique et intégré. Et si cette convergence n'est pas confirmée objectivement par les constats, la responsabilité politique en incombera aux structures imparfaites d'une Europe mal dirigée ou mal construite, d'une Europe hétérogène et désordonnée. « Nous n'observons pas la convergence “normale” qui devrait apparaître », disent les agences !

Une version démentie par les faits

Tout cela se tient. Hélas pour les dévots, il existe un bug incontournable au sein de cette peinture idyllique. Cette convergence existe dans la théorie standard, mais elle n'a jamais existé sur le terrain économique réel. Les propriétés positives et égalisatrices du libre-échange contribuent au dogme légendaire de l'économie politique. Inauguré par les maîtres Smith et Ricardo, puis poursuivi sans relâche jusqu'à aujourd'hui par tous les apôtres des libéralismes [1] , cette idée constitue le socle positif et légitimant de toute la réflexion économique standard. Hayek, Samuelson, Friedman et consorts avancent que le marché et son libre-échange réduisent les écarts et inégalités entre les pays et zones qui promeuvent une libre circulation des flux économiques. D'où le mythe radieux de la convergence.

Le libre-échange profite davantage aux plus riches

L'histoire nous délivre un tout autre message. Le libre-échange a renforcé la prospérité des forts, amplifiant le plus souvent les écarts entre partenaires. Il a toujours profité aux puissants qui instaurent, dans le contexte de libre circulation des biens et des monnaies, des modalités d'échange inégal à leur bénéfice. Précision essentielle : cette affirmation critique du dogme standard ne contredit pas l'hypothèse de retombées positives pour les partenaires les moins bien dotés. Une vue sereine de l'histoire du commerce international nous livre une réalité plus mesurée : tous les partenaires peuvent effectivement tirer des avantages du libre-échange, les mieux armés au départ en profitent simplement bien plus que les plus faibles [2] . Il y a donc progrès global, plus accentué pour les leaders et relativement plus réduit pour les autres. Dans ce processus qui se veut « win/win », les grands empochent le jackpot et les autres récoltent des bénéfices moindres [3] .

De telle sorte que cette indéniable dynamique libérale et mondiale des échanges commerciaux et financiers se révèle, au gré des circonstances historiques, opérante et globalement positive. À ceci près que cette dynamique crée plus de divergence que de convergence, contrairement à la fable colportée par l'économie politique traditionnelle. Loin de réduire les écarts, cette marche avérée du progrès économique renforce dans le moyen-terme les positions dominantes, tout en élevant le niveau d' ensemble [4] , ce qui fait très bien passer la pilule de l'injuste répartition auprès de tous les acteurs.

Une histoire plus schumpétérienne que libérale

Et si les choses ne restent pas figées ad vitam, si surgissent ici et là des zones émergentes qui semblent contredire les positions acquises, ce n'est nullement du fait des externalités positives du libre-échange idéalisé, c'est à cause de l'effet du procès de « destruction créatrice » mis en lumière  par le visionnaire Joseph Schumpeter. Les grandes pyramides leaders s'érodent d'elles-mêmes, elles se fatiguent, perdant le souffle de l'innovation stimulante du fait de l'impotence structurelle et administrative qu'installent le confort et la routine résultant des progrès antérieurs. L'heureux constat d'une « roue qui tourne » à l'échelle planétaire ne tient en rien aux vertus d'une convergence salutaire, elle procède, en interne, de la massification qu'introduit le confort-progrès qui caractérise les plus nantis. C'est cette Histoire, plus schumpétérienne que libérale, qui fait que la géographie économique est heureusement mouvante et instable…

 

1 On rappellera cependant que dès les années 1950, la vérification statistique du théorème HOS, conduite aux États-Unis par le libéral Léontieff, tourne court : Léontieff aboutit à deux reprises à des résultats inverses à ceux envisagés par le théorème-dogme. 2 Ricardo n'a jamais été dupe du fait que le pays qui a la meilleure productivité du travail gagnait bien plus dans l'échange que son partenaire plus faible. C'est d'ailleurs pour cela que dans son fameux exemple de libre commerce entre la Grande-Bretagne et le Portugal, il escamote cette vérité incontournable en faisant du Portugal un pays plus développé que la Grande-Bretagne, en lui assignant une productivité supérieure. Plus tard, au XIXe, la compétitivité de l'Angleterre victorienne, qui diffuse le dogme libre-échangiste, écœurera ses partenaires économiques, même les plus comparables comme… la France. Celle-ci ne cessera d'ériger, en réaction, des barrières protectionnistes pour se remettre de « l'inégalité » avec la perfide Albion, comme le montre objectivement Paul Bairoch dans son livre « Victoires et déboires III. », Gallimard, coll. « Folio Histoire », 1997. 3 C'est pour cela que les leaders sont toujours pour le libre-échange : l'Angleterre au XIXe siècle, les États-Unis au XXe, et l'Allemagne aujourd'hui, la zone euro/mark d'une monnaie unique lui assurant une supériorité évidente sur ses partenaires européens privés de l'arme défensive de la dévaluation. C'est aussi pour cela que l'Allemagne, bien que réticente, paiera toujours pour les « dommages collatéraux » qu'elle provoque indirectement. 4 C'est exactement ce qui se déroule en Europe, et qui fait le lit, parfois peu explicable, des fortes réticences de certains envers une réalité européenne globalement bienfaisante. La nécessité d'une vraie autorité politique devenant de plus en plus urgente, ne serait-ce que pour instituer et assumer les inévitables processus de compensation et de solidarité entre tous les membres – principalement du Nord envers ceux du Sud, souvent renvoyés à « l'économie du soleil ».

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº749bis
Notes :
1 On rappellera cependant que dès les années 1950, la vérification statistique du théorème HOS, conduite aux États-Unis par le libéral Léontieff, tourne court : Léontieff aboutit à deux reprises à des résultats inverses à ceux envisagés par le théorème-dogme.
2 Ricardo n'a jamais été dupe du fait que le pays qui a la meilleure productivité du travail gagnait bien plus dans l'échange que son partenaire plus faible. C'est d'ailleurs pour cela que dans son fameux exemple de libre commerce entre la Grande-Bretagne et le Portugal, il escamote cette vérité incontournable en faisant du Portugal un pays plus développé que la Grande-Bretagne, en lui assignant une productivité supérieure. Plus tard, au XIXe, la compétitivité de l'Angleterre victorienne, qui diffuse le dogme libre-échangiste, écœurera ses partenaires économiques, même les plus comparables comme… la France. Celle-ci ne cessera d'ériger, en réaction, des barrières protectionnistes pour se remettre de « l'inégalité » avec la perfide Albion, comme le montre objectivement Paul Bairoch dans son livre « Victoires et déboires III. », Gallimard, coll. « Folio Histoire », 1997.
3 C'est pour cela que les leaders sont toujours pour le libre-échange : l'Angleterre au XIXe siècle, les États-Unis au XXe, et l'Allemagne aujourd'hui, la zone euro/mark d'une monnaie unique lui assurant une supériorité évidente sur ses partenaires européens privés de l'arme défensive de la dévaluation. C'est aussi pour cela que l'Allemagne, bien que réticente, paiera toujours pour les « dommages collatéraux » qu'elle provoque indirectement.
4 C'est exactement ce qui se déroule en Europe, et qui fait le lit, parfois peu explicable, des fortes réticences de certains envers une réalité européenne globalement bienfaisante. La nécessité d'une vraie autorité politique devenant de plus en plus urgente, ne serait-ce que pour instituer et assumer les inévitables processus de compensation et de solidarité entre tous les membres – principalement du Nord envers ceux du Sud, souvent renvoyés à « l'économie du soleil ».