Parce que subvenir aux besoins d’une population mondiale de plus de sept milliards d’individus appelle de plus en plus de règles de partage, parce que l’uniformisation des modes de vie à travers la planète fait qu’aucune nation ne peut prétendre assurer son développement sans faire appel à des ressources extérieures, parce que nos économies sont à ce point intégrées que le défaut d’un seul établissement financier est susceptible d’entraîner la faillite du système mondial, parce que la survie ou le maintien des populations dans leurs régions d’origine sont menacés par les choix de développement planétaires et l’épuisement de ressources vitales... pour toutes ces raisons et bien d’autres, le besoin d’organiser le fonctionnement de l’économie mondiale, de mettre au point des règles collectives de croissance équilibrée et soutenable et les moyens de les faire appliquer n’est plus discutable.
Un constat d’échec du dialogue international
Malgré l’adhésion à peu près unanime des responsables internationaux à ce principe de gouvernance mondiale, les progrès en la matière se font à pas comptés. Plus de 17 ans se sont écoulées entre le Sommet de Rio du printemps 1992, qui promettait de jeter les bases d’une politique mondiale de développement durable, et l’échec retentissant du sommet de Copenhague de décembre 2009, qui a offert le spectacle consternant d’un impossible dialogue constructif entre les principaux acteurs mondiaux. Si la crise internationale de 2008 a pu faire croire, un temps, à une accélération de l’histoire à l’issue du sommet de Londres d’avril 2009 – au cours duquel les pays les plus influents de la planète (près de 90 % du PIB mondial) semblaient avoir donné un sens à ce que pourrait être un modèle de gouvernance internationale –, le sommet de Séoul a, quant à lui, largement désenchanté. Dix-huit mois après celui de Londres, avec au compteur presque une année de reprise de la croissance mondiale tirée pour l’essentiel par les pays émergents et autant de déconvenues récurrentes des économies américaine ou européennes, l’élan de solidarité qui s’était exprimé au pire de la crise internationale semble avoir totalement disparu. Le sommet de Séoul s’est déroulé, sur fond de guerre des changes, à couteaux tirés entre les deux premières économies mondiales, les États-Unis rejetant la responsabilité de leurs difficultés économiques sur la Chine, accusée de mener une politique de sous-évaluation de sa monnaie à des fins compétitives et cette dernière n’ayant aucune intention de céder aux pressions américaines ce qui consisterait à orchestrer un changement précipité de sa politique de changes.
Une réforme des institutions internationales devenue urgente et nécessaire
Ce nouvel échec préoccupe plus encore que les précédents. Alors que l’après-crise révèle plus que jamais la réalité d’un nouvel ordre économique mondial dans lequel les « pays riches » n’ont plus les moyens de concurrencer les nouveaux acteurs émergents, bouleversant au passage les préjugés et les modèles du passé, le vide de concertation et d’organisation à l’échelle internationale alimente un sentiment d’impuissance qui ne peut que préoccuper. L’inquiétude grandissante face à un fonctionnement international transgressant les règles établies par des États-nations, dont l’influence ne dépasse qu’à de rares exceptions près la limite de leurs frontières physiques a déjà largement alimenté la rancœur face à un processus de globalisation souvent jugé responsable de tous les maux économiques modernes. Laisser se développer un tel sentiment de frustration quand les conséquences de la crise font un nombre croissant de victimes et d’exclus à travers le monde revient à prendre un risque considérable aux conséquences largement imprévisibles pour l’avenir.
La réforme des institutions internationales, dont le rôle et l’importance n’ont certes pas toujours été à l'honneur par le passé, ne peut dès lors plus être considérée comme un luxe, mais comme une impérieuse nécessité de combler un vide inacceptable par les populations.
Trois piliers pour réformer en bonne intelligence
Les moyens de réformer sont bien entendu multiples et variables : faut-il redéfinir les institutions existantes, en changer les mandats, les fusionner pour assurer une plus grande complémentarité et cohérence d’action ou, au contraire, accroître leurs spécialisations ou créer de nouvelles institutions ? Le G20, modifié et élargi, serait-il le point de départ légitime de cette nouvelle architecture ? Les questions ne manquent assurément pas et les options sont sans aucun doute multiples. Mais seule l’efficacité pourra guider notre préférence. Or, cette condition passe vraisemblablement par d’énormes avancées dans trois domaines clés que sont l’éthique, le politique et le constitutionnel.
• L’éthique ou obligation morale et démocratique d’un système de gouvernance se devant de préserver la diversité, voire l’hétérogénéité internationale, d’accepter les différences et succès de systèmes politiques, économiques et sociaux différents de ceux privilégiés par les pays riches depuis la Seconde Guerre mondiale. L’obligation d’équité et de solidarité devant permettre l’accession du plus grand nombre aux progrès sociaux et économiques, les avancées dans les domaines de l’éducation, de la santé et de l’accès aux ressources.
• Le politique, espace de définition des responsabilités communes et des priorités du cadre de gouvernance, espace de cadrage des domaines d’action, mais également de définition des modes de représentation et de prise de décisions nécessaires pour garantir la crédibilité et la légitimité des institutions. Cette dernière condition impose bien sûr une participation la plus large possible passant nécessairement par une profonde redistribution des rôles et des mandats des pays à l’échelle internationale. Les concessions forcément douloureuses de la part des pays développés, qui s’étaient partagé jusqu’alors l’essentiel des prérogatives des institutions existantes, sont un passage sinon suffisant, du moins obligé, pour tenter de garantir la légitimité politique des organisations multilatérales sans laquelle aucune gouvernance ne pourra aboutir. La représentation, directe ou indirecte, des pays riches, pauvres, émergents ou en transition n’est pas discutable dès lors que la gouvernance mondiale trouve ses fondements dans la bonne gestion d’enjeux transnationaux relatifs à la bonne utilisation - gestion de ressources collectives globales dont l’avenir de tout un chacun dépend.
Se pose alors la question cruciale de la meilleure organisation possible pour assurer tout à la fois un fonctionnement démocratique, respectueux des différences et représentatif de la volonté du plus grand nombre, tout en évitant l’écueil de la paralysie. Cette difficulté doit toutefois pouvoir être contournée si l’on accepte l’idée d’une représentation indirecte. La tendance au régionalisme de ces dernières décennies – inspirée par le modèle européen, mais également fruit d’une tendance naturelle au rapprochement de pays aux caractéristiques culturelles voisines et aux liens économiques croissants – est peut-être la voie la plus évidente et la plus efficace vers un processus de participation aux mécanismes de gouvernance mondiale. Organisées autour de priorités commerciales ou monétaires, ces unions de vocations diverses (Union européenne, Asean en Asie, Alena, Mercosur, CACM sur le continent américain ; Cemac, Sacu, Waemu en Afrique) ont déjà fait un travail préliminaire indispensable de concertation et de détermination d’enjeux et d’engagements collectifs susceptibles d’amoindrir le coût initial inhérent à l’élaboration d’un processus d’organisation et de négociation nécessaire à une participation à un système plus large de gouvernance mondiale.
• L’institutionnel, espace de définition des institutions participantes et de leur rôle, leur mandat, leurs obligations, leurs champs d’intervention respectifs et de leurs moyens – incitations ou sanctions, ressources financières – nécessaires pour asseoir leur efficacité. Il s’agit ici tant de définir le type d’intervenants (institutions existantes ou nouvelles, ONG, entreprises privées ?) que de définir les limites entre le pouvoir souverain et l’obligation internationale, le degré d’ingérence acceptable par les différents acteurs et le degré de coordination ou d’intégration des différentes institutions multilatérales. Il existe aujourd’hui une très grande hétérogénéité de représentation et de moyens des différentes organisations internationales qu’il conviendra de corriger ou de justifier.
Une conscience civique planétaire
À des années-lumière du mode de fonctionnement actuel, ces avancées ont pour elles de pouvoir être stimulées par l’apparition d’une conscience civique planétaire de plus en plus aiguisée. Il faut pour progresser que les pays les plus développés acceptent l’impératif de ces changements et l’abandon de leurs prérogatives. S’y refuser risquerait d’être à terme beaucoup plus dommageable.